Les articles précédents ont retracé le parcours des Confréries de la Charité depuis leur fondation à Châtillon en 1617 jusqu’à leur expansion dans les campagnes et leur arrivée à Paris. Nous avons également suivi Louise de Marillac dans ses visites, sa réorganisation et son renforcement des confréries, aidant leurs membres à rester fidèles à un service à la fois compatissant et soigneusement organisé.
Cependant, vers 1630, les Charités parisiennes se heurtaient à une difficulté que ni les règles ni la bonne volonté ne pouvaient résoudre à elles seules. De nombreuses membres souhaitaient servir, mais les obligations familiales, les conventions sociales et les exigences physiques du travail rendaient de plus en plus difficile une attention personnelle régulière. C’est précisément à ce moment-là qu’apparut une femme inconnue venue de la campagne. Elle s’appelait Marguerite Naseau, et sa brève vie allait changer l’avenir de la charité vincentienne.
Tous les articles publiés dans cette série sont disponibles en cliquant ici.
L’organisation de la charité : les premières années des Confréries de la Charité, 1617-1633
Des femmes de Châtillon à la fondation des Filles de la Charité
Présentation PowerPoint accompagnant cet article :
Télécharger PowerPoint Télécharger PDF
5. Marguerite Naseau ouvre la voie : des Confréries de la Charité aux Filles de la Charité, 1630-1633
Une réponse venue d’un lieu inattendu
Les premières Confréries de la Charité avaient été fondées principalement par des femmes mariées et des veuves issues de la classe moyenne rurale. À Paris, bon nombre de leurs membres appartenaient à des familles bourgeoises aisées ou nobles. Elles disposaient de ressources, d’influence et d’un désir sincère d’aider. Leurs dons permettaient d’acheter de la nourriture et des médicaments, tandis que leurs relations sociales pouvaient ouvrir des portes qui, sans cela, seraient restées fermées aux pauvres.
Cependant, les règles d’origine exigeaient davantage qu’un simple soutien financier. On attendait des membres qu’elles rendent personnellement visite aux malades, préparent des repas, apportent des provisions, nettoient les chambres, lavent le linge et tiennent compagnie. La charité ne devait pas se limiter à un simple transfert de la main d’un bienfaiteur à celle du bénéficiaire. Elle devait devenir une rencontre entre deux personnes.
Dans un petit village, ces responsabilités pouvaient être réparties entre des femmes vivant à proximité les unes des autres et connaissant les familles dont elles s’occupaient. À Paris, c’était différent. Les distances étaient plus grandes, la pauvreté plus concentrée et le nombre de malades pouvait dépasser les capacités d’une petite confrérie. Certaines membres avaient des enfants, des maris, des domestiques et des foyers nombreux à gérer. D’autres se montraient réticentes à s’aventurer dans des quartiers surpeuplés ou à s’exposer à des maladies contagieuses.
Elles commencèrent à envisager d’envoyer leurs domestiques accomplir les tâches les plus difficiles.
La solution semblait pratique, mais elle posait un autre problème. Un domestique à qui l’on ordonnait d’apporter une marmitte de soupe pouvait s’acquitter fidèlement de cette tâche sans partager la finalité spirituelle de la confrérie. Les pauvres risquaient de redevenir un fardeau à gérer, plutôt que des personnes à connaître et à aimer.
Les Confréries de charité avaient besoin de femmes capables d’assumer un service quotidien exigeant , de manière libre, personnelle et par vocation. C’est une personne qui ne possédait ni richesse ni influence sociale qui a répondu à ce besoin.
La bergère qui a appris à lire
Margarita Naseau est née vers 1594 à Suresnes, un village à l’ouest de Paris. Elle était issue du milieu rural, que la société du XVIIe siècle considérait généralement comme ignorant et insignifiant. Elle avait peu d’éducation formelle et passa une partie de sa jeunesse à s’occuper du bétail.
Cependant, Marguerite était animée d’un extraordinaire désir d’apprendre.
Ne pouvant pas aller à l’école, elle se procura un abécédaire et commença à demander de l’aide partout où elle pouvait en trouver. Elle s’adressait au curé, à un assistant ou à toute autre personne sachant lire et leur demandait de lui enseigner quelques lettres. Elle les apprenait par cœur tout en s’occupant des animaux, puis revenait plus tard pour en apprendre davantage.
Le processus était lent, incertain et s’exposait au ridicule. Marguerite a persévéré. Peu à peu, les lettres se sont transformées en mots, et les mots en phrases. Après avoir appris à lire par elle-même, elle n’a pas gardé cette réussite pour elle seule. Elle a commencé à enseigner à d’autres petites filles pauvres.
Ce fut une décision extraordinaire. Marguerite ne disposait ni d’un bâtiment scolaire, ni d’un poste officiel, ni de revenus fixes. Elle allait de village en village, rassemblant les enfants et partageant ce qu’elle avait appris. Elle forma d’autres jeunes filles afin qu’elles puissent elles aussi enseigner. Elle soutint également plusieurs jeunes qui aspiraient à entrer au séminaire mais manquaient de ressources suffisantes, partageant parfois avec eux de la nourriture et d’autres produits de première nécessité.
Son éducation avait commencé en dépendant de la bonté d’autrui. Cela devint pour elle une mission : transmettre le savoir.
L’histoire de Marguerite recèle plusieurs qualités qui allaient plus tard devenir les caractéristiques du service vincentien : l’attention portée aux besoins négligés, la confiance dans les capacités des personnes pauvres, la créativité pratique et la volonté de se lancer sans attendre que les conditions idéales soient réunies.
Un nouvel appel au sein de la même vocation
Au cours d’une des missions prêchées dans la région à l’ouest de Paris, Marguerite entra en contact avec Vincent de Paul. Elle lui parla de son travail d’éducation des jeunes filles du village et lui fit part de son désir de se consacrer plus pleinement à Dieu.
Vincent reconnut la force extraordinaire de la jeune fille qui se tenait devant lui. Marguerite était pauvre, mais elle ne voyait pas la pauvreté uniquement de l’extérieur. Elle en comprenait la précarité, les limites et les humiliations quotidiennes. Habituée au travail physique, elle évoluait avec naturel parmi les journaliers ruraux et les pauvres de la ville . Et surtout : elle offrait son service de manière désintéressée.
Vincent lui proposa d’aider les pauvres malades par le biais des Confréries de la Charité. Marguerite accepta.
En février 1630, il la mit en contact avec Louise de Marillac et fit en sorte qu’elle rende service dans la paroisse parisienne de Saint-Sauveur. Là, elle rejoignit une confrérie dont les membres luttaient pour faire face aux exigences physiques de leurs engagements.
Marguerite n’est pas arrivée en tant que bienfaitrice fortunée. Elle n’est pas non plus devenue membre de la confrérie au même titre que ces dames déjà bien établies. Elle est venue en tant que servante de la Charité, prête à accomplir les tâches quotidiennes qui étaient devenues difficiles pour les membres.
Elle apportait de la nourriture et des médicaments, se rendait au domicile des malades, faisait la lessive et le ménage, et restait aux côtés de ceux qui avaient besoin de soins. C’était un travail humble et répétitif. Il n’apportait guère de reconnaissance publique. Pour Marguerite, cependant, le service aux pauvres n’était pas simplement un emploi. C’était la forme concrète de son dévouement à Dieu.
Montrer la voie aux autres
La présence de Marguerite a transformé la situation.
Les Dames ont pu continuer à organiser l’aide, à collecter des fonds, à identifier les besoins et à accompagner les familles démunies. Marguerite apportait une présence quotidienne et fiable auprès des malades. Ces deux formes de service n’avaient pas à se faire concurrence. Elles pouvaient se compléter mutuellement.
D’autres confréries parisiennes ne tardèrent pas à solliciter la présence de jeunes femmes comme elle.
Marguerite elle-même attirait des compagnes. De même qu’ elle avait autrefois encouragé les jeunes filles du village à apprendre et à enseigner, elle invitait désormais des jeunes de la campagne à se consacrer aux pauvres. Certaines étaient envoyées par des curés ou des missionnaires. D’autres entendaient parler de cette œuvre et se proposaient pour aider.
Des années plus tard, Vincent se souvenait de Marguerite comme de « la première sœur qui eut le bonheur de montrer le chemin aux autres ». Cette description ne signifiait pas qu’elle avait rejoint une communauté déjà existante. Une telle communauté n’existait pas encore. Elle a montré le chemin en vivant une vocation avant même que celle-ci n’ait un nom officiel ou une structure stable.
Elle a démontré que les femmes pauvres n’étaient pas seulement bénéficiaires de la charité, mais qu’elles pouvaient en devenir les actrices.
Cela a constitué une avancée significative dans l’histoire des confréries. À partir de 1617, Vincent avait invité les femmes disposant de moyens suffisants et d’une certaine indépendance à s’organiser pour venir en aide aux plus démunis de leur quartier. Marguerite a révélé une autre possibilité : les femmes d’origine modeste pouvaient offrir, non pas leur richesse, mais leur travail, leur expérience, leur intelligence et leur capacité d’engagement.
Elles comprenaient les pauvres car elles étaient issues de leur milieu.
Une collaboration au-delà des barrières sociales
L’arrivée des femmes issues du milieu rural n’a pas rendu les Dames de la Charité superflues. Au contraire, l’œuvre en pleine expansion avait besoin de leur leadership, de leur soutien financier et de leur influence sociale. De même, les jeunes femmes ne pouvaient pas servir efficacement sans formation, sans encadrement et sans ressources fiables.
C’est ainsi qu’un nouveau modèle de collaboration a commencé à voir le jour.
Les Dames administraient les confréries, collectaient des fonds, rendaient visite aux familles et s’occupaient de l’organisation générale. Les jeunes filles se chargeaient d’une grande partie des soins quotidiens et des tâches ménagères. Louise accompagnait les deux groupes, les aidant à comprendre que leurs rôles différents s’inscrivaient dans une même mission.
Cette collaboration n’a pas toujours été facile. La société française du XVIIe siècle était profondément divisée par les classes sociales. Une noble et une paysanne n’avaient pas pour habitude de s’associer en tant que compagnes dans une entreprise commune. Les jeunes servantes pouvaient être traitées comme de simples employées de maison, tandis que les Dames pouvaient exiger l’obéissance sans reconnaître la signification spirituelle de leur vocation.
Louise dut protéger les femmes de la campagne pour qu’elles ne soient pas absorbées par le service domestique privé. Elles n’étaient pas venues à Paris pour devenir des servantes personnelles. Elles étaient venues s’occuper des pauvres malades à travers des œuvres de charité.
Dans le même temps, les jeunes femmes devaient respecter les responsabilités légitimes de la confrérie. On leur confiait de la nourriture, des médicaments, de l’argent et l’accès à des foyers vulnérables. Les bonnes intentions devaient s’accompagner de fiabilité, de discrétion, de propreté et de responsabilité.
Cette relation exigeait une formation de part et d’autre. Elle exigeait des femmes aisées qu’elles reconnaissent la dignité et les capacités de leurs compagnes plus pauvres, et elle exigeait des femmes de la campagne qu’elles acquièrent la discipline pratique et spirituelle nécessaire à un service durable.
Louise devient leur formatrice
Louise de Marillac comprit rapidement le potentiel de cette nouvelle initiative.
Elle accueillit les jeunes filles, leur parla, observa leurs capacités et les aida à trouver leur place dans les confréries où l’on avait le plus besoin d’elles. Elle leur enseigna le fonctionnement des confréries de charité et leur expliqua les responsabilités liées aux soins des malades. Elles devaient savoir préparer des repas adaptés, administrer des remèdes simples, entretenir les vêtements et le linge de lit, maintenir les chambres propres et signaler tout problème grave.
La formation comprenait également la lecture, le catéchisme, la prière et la signification spirituelle de leur vocation. Louise ne voulait pas que leur travail devienne une simple routine. Il fallait s’occuper des pauvres avec tendresse et respect, car la foi reconnaissait le Christ en eux.
Cependant, au début, les jeunes filles étaient dispersées dans différentes paroisses. L’une pouvait vivre près de Saint-Sauveur, une autre à Saint-Nicolas-du-Chardonnet et une autre encore dans un autre quartier de la ville. Chacune travaillait selon les dispositions locales, souvent sans contact régulier avec les autres.
Cela rendait extrêmement difficile une formation cohérente.
Louise pouvait les rencontrer individuellement ou les convoquer de temps à autre, mais il ne lui était pas facile de les accompagner dans leur vie quotidienne. Certaines pouvaient finir par se retrouver isolées ou découragées. D’autres pouvaient être traitées comme des servantes salariées plutôt que comme des femmes poursuivant une vocation commune. Sans soutien mutuel, les exigences de la pauvreté, de la maladie et du travail épuisant pouvaient les user.
Un ensemble de règles pouvait décrire leurs responsabilités, mais les consignes écrites ne pouvaient pas créer une vie commune. Les jeunes femmes avaient besoin de liens entre elles.
La disponibilité radicale de Marguerite
Marguerite continua d’incarner la générosité que Louise espérait inculquer aux autres.
Elle était prête à changer de paroisse lorsque les Charités avaient besoin d’elle ailleurs, même lorsqu’elle s’était attachée aux personnes dont elle s’occupait. Elle possédait peu et donnait une grande partie de ce qu’elle avait. Elle était patiente, souple et remarquablement indifférente à son confort personnel.
Sa générosité pouvait même dépasser les limites de la prudence habituelle. Comme il n’existait pas encore de communauté stable ni de règle complète, peu de limites la guidaient. Elle avait du mal à refuser de l’aide quiconque était dans le besoin et aurait accueilli toute personne souffrante si les circonstances l’avaient permis.
Le dernier acte de sa vie a révélé à la fois la grandeur et le danger de cette disponibilité totale.
Alors qu’elle exerçait son ministère à Paris, Marguerite rencontra une jeune femme atteinte de la peste. Au lieu de la laisser sans abri, elle l’accueillit et lui permit de partager son lit. Marguerite contracta la maladie.
Se rendant compte de ce qui s’était passé, elle fit ses adieux à sa compagne et se rendit à l’hôpital Saint-Louis, où étaient isolés les malades de la peste. Elle affronta la mort avec sérénité et s’éteignit en février 1633.
Elle ne vécut pas assez longtemps pour voir la fondation des Filles de la Charité. Cependant, sa mort rendit encore plus évidente la nécessité d’une communauté stable. La générosité héroïque pouvait inspirer d’autres personnes, mais la mission ne pouvait pas dépendre d’actes d’abnégation isolés. Celles qui rendaient service avaient besoin de formation, de vie communautaire, de limites raisonnables et d’un mode de vie commun.
Une fondation née du discernement
Louise avait déjà commencé à se demander si les jeunes filles devaient vivre ensemble. Elle pensait que la vie en communauté leur permettrait de recevoir une formation plus approfondie, de prier ensemble, de se soutenir mutuellement et de se préparer à leur service dans les paroisses.
Vincent fit preuve de plus de prudence.
Il ne s’opposait pas à l’idée, mais voulait discerner si elle était vraiment nécessaire et si les femmes pourraient persévérer. Il avait appris à ne pas forcer la création d’une œuvre avant que l’expérience n’en révèle la forme appropriée. La nouvelle communauté ne fut pas créée selon un plan complet et élaboré à l’avance. Elle est née progressivement des besoins des pauvres et de l’expérience des Charités.
Au cours de l’année 1633, la question devint plus pressante. Les jeunes filles rendaient déjà service. Les confréries sollicitaient leur aide. Louise les formait du mieux qu’elle pouvait, mais leur dispersion empêchait l’unité et la stabilité dont elles avaient besoin.
En septembre, Vincent semblait convaincu que le moment était venu. Au cours des semaines suivantes, Louise rassembla certaines de ces jeunes filles pour leur dispenser une formation plus approfondie et organiser une retraite. Ensemble, elle et Vincent préparèrent la prochaine étape.
Le 29 novembre 1633, un petit groupe — traditionnellement décrit comme étant composé de cinq ou six jeunes— commença à vivre chez Louise. Ce jour-là est considéré comme celui de la fondation de la Compagnie des Filles de la Charité.
Il n’y eut aucune cérémonie fastueuse. Aucune grande institution n’ouvrit ses portes, et aucune constitution définitive n’annonça la création d’une nouvelle forme de vie consacrée. Quelques jeunes femmes de la campagne entrèrent simplement dans la maison d’une veuve afin d’apprendre à servir les pauvres avec plus de fidélité.
La modestie de ces débuts reflétait la méthode vincentienne : observer le besoin, y répondre de manière concrète, évaluer l’expérience et laisser l’œuvre se développer à travers le service.
Une communauté formée pour aller dans la rue
Les premières règles quotidiennes étaient d’ordre pratique. Du temps était réservé à la prière, à la messe, à la lecture spirituelle, à l’examen de conscience, au travail et à la formation. Les jeunes femmes apprenaient à lire et recevaient un enseignement du catéchisme. Leur service était organisé par roulement.
Certaines apportaient de la soupe et d’autres aliments aux malades. D’autres s’occupaient du linge, du bois de chauffage, des médicaments et des articles ménagers. Elles allaient chercher les ordonnances, distribuaient les remèdes et s’occupaient de tout ce que les familles pauvres ne pouvaient pas gérer seules.
La vie communautaire ne les séparait pas des Confréries de la Charité. Elle les préparait à servir ces confréries de manière plus efficace.
Cette distinction était essentielle. Les Filles de la Charité n’ont pas été fondées pour se substituer aux Dames ni pour absorber leurs associations. Les confréries ont conservé leur propre identité, leurs responsables, leurs ressources et leur mission. Les Filles offraient une nouvelle forme de disponibilité au sein du même mouvement caritatif.
Ensemble, elles ont permis d’apporter une réponse plus large :
- Les Dames de la Charité organisaient, finançaient, supervisaient, défendaient et entretenaient des relations avec les bienfaiteurs et les autorités.
- Les Filles de la Charité rendaient un service constant, direct et physiquement exigeant dans les foyers, dans les rues, dans les écoles, dans les hôpitaux et dans les paroisses.
- Vincent de Paul et Louise de Marillac assuraient l’accompagnement spirituel, la formation, la coordination et un discernement continu.
Cette collaboration a réuni des femmes que l’ordre social maintenait habituellement séparées. Elle n’a pas éliminé les inégalités de la France du XVIIe siècle, mais elle a créé des espaces où le rang social n’empêchait pas de se mettre ensemble au service d’une mission.
Ce n’étaient pas des religieuses dans un couvent
Le petit groupe qui s’est réuni en 1633 ne correspondait pas au modèle habituel de la vie religieuse féminine.
À cette époque, on attendait généralement des femmes qui entraient dans des communautés religieuses établies qu’elles vivent cloitrées. L’entrée pouvait également nécessiter une dot, ce qui rendait la vie monastique inaccessible à de nombreuses femmes pauvres des campagnes.
La tâche prévue pour les Filles exigeait autre chose. Elles devaient arpenter les rues de la ville, entrer dans des foyers privés, apporter de la nourriture, se rendre dans les hôpitaux et aller là où la souffrance se manifestait. La clôture aurait rendu leur mission impossible.
Leur identité s’est développée progressivement. Elles vivraient en communauté et se consacreraient à Dieu, mais resteraient libres de sortir pour rendre service. Elles portaient les vêtements habituels des femmes de la campagne plutôt que l’habit religieux traditionnel. Leur première maison n’était pas un monastère, mais le foyer de Louise.
Cette innovation n’a pas commencé comme une remise en cause théorique des coutumes existantes. Elle a vu le jour parce que les pauvres avaient besoin de formes d’aide que les structures existantes ne pouvaient pas leur apporter.
Ce n’est que plus tard que la signification théologique et canonique de ce nouveau mode de vie allait apparaître pleinement. En novembre 1633, la priorité était immédiate : former les femmes, soutenir leur vocation et les envoyer là où on avait besoin d’elles.
L’héritage de la première sœur
Marguerite Naseau n’était pas présente à la maison le jour où les premières femmes se sont réunies. Son esprit, en revanche, y était bel et bien présent.
Elle avait démontré qu’une femme pauvre et, dans une large mesure, autodidacte pouvait devenir enseignante, organisatrice, aidante et une source d’inspiration spirituelle pour les autres. Elle avait comblé le fossé entre le village et la ville, entre l’éducation et les soins de santé, et entre l’inspiration personnelle et le service organisé.
Surtout, elle avait révélé une nouvelle façon de concevoir la charité. Les pauvres n’avaient pas à attendre passivement que d’autres viennent à leur secours. Ils possédaient des dons capables de transformer leurs propres communautés. Lorsqu’on leur donnait une formation, de la confiance et des responsabilités, ils pouvaient devenir les serviteurs les plus crédibles de ceux dont ils comprenaient la vie.
La fondation des Filles de la Charité est donc née directement de l’expérience des Confréries. Elle répondait à une limite constatée au sein de celles-ci, mais ne les minimisait pas pour autant. Au contraire, ces deux fondations sont devenues des expressions distinctes et complémentaires d’une même vision.
À la fin de l’année 1633, le mouvement caritatif né à Châtillon avait franchi une nouvelle étape. Ce qui avait commencé par le service à tour de rôle assuré par des femmes de la paroisse comprenait à présent , un réseau de confréries, un système de visites et de formation, ainsi qu’une petite communauté de femmes entièrement consacrées au service.
L’année suivante allait apporter une nouvelle expansion décisive. En 1634, un nouveau groupe de dames allait concentrer son attention sur les immenses souffrances endurées à l’Hôtel-Dieu de Paris. Leur organisation allait rassembler certaines des femmes les plus influentes de la capitale et étendre les confréries de charité au-delà des limites paroissiales.
Le cercle des premières fondations vincentiennes était presque au complet.


0 commentaire