Frère Ferdinand Dominique Munyurangabo (1935 – 1994)

par .famvin | Août 20, 2026 | Filles de la Charité, Formation | 0 commentaire

Pendant la semaine, la chambre voisine de la mienne était vide et un silence absolu y régnait.  Mais le vendredi soir, j’entendais ces pas familiers dans le couloir, suivis immanquablement d’un bref coup à ma porte pour me saluer.  « Camarade, tout est bien passé ? ».  Telles étaient les paroles habituelles avec lesquelles le Frère Dominique, venant de Bruxelles, me saluait à chaque fois pour m’annoncer son retour à notre communauté de Louvain.  Il était venu à Louvain en novembre 1971 pour se préparer à étudier la philosophie et la théologie, et poursuivait désormais ces études à l’« Institut de Philosophie et de Théologie » de Bruxelles.  Mais il restait membre de notre communauté étudiante à Louvain, où il revenait fidèlement chaque week-end et où il séjournait également plus longtemps pour terminer sa thèse de licence.  De septembre 1977 à juillet 1979, il fut mon estimé confrère qui m’aida à découvrir le Rwanda et me prépara ainsi efficacement à rédiger ma propre thèse de licence sur la mise en place des soins de santé mentale au Rwanda.  Il devait d’ailleurs, à la fin de ses études, en juillet 1979, prendre l’avion avec moi pour Kigali.  Pour lui, une période d’études touchait à sa fin ; pour moi, commençait un stage d’initiation de trois mois dans notre centre psychiatrique Caraes à Ndera, près de Kigali, où les Frères de la Charité, véritables pionniers, avaient commencé dès 1968 à accueillir et à soigner les malades mentaux.  Nous allions ensuite partir ensemble pour Bujumbura, où se trouvait alors la maison provinciale, et où le Frère Dominique reçut du supérieur provincial sa nomination en tant qu’enseignant dans notre école normale de Zaza, au Rwanda.

En tant que confrère, Dominique devint également mon fidèle compagnon de promenade, avec qui je partais presque tous les dimanches après-midi à la découverte de Louvain, pour y assister aux vêpres chantées à l’abbaye de Mont César, puis revenir à notre couvent par un chemin encore inexploré.  Et il fallait marcher d’un bon pas, car avec sa grande taille, il avait toujours quelques pas d’avance et je devais me dépêcher pour le suivre.  On nous regardait donc souvent passer : un Africain grand, imposant et mince, suivi d’un jeune homme blanc qui peinait à le suivre.  Il avait déjà dépassé la quarantaine, et moi, j’étais encore un jeune homme d’une vingtaine d’années, mais cela ne nous a pas empêchés de devenir de véritables amis.  « Camarade », combien de fois ai-je entendu ce surnom qu’il m’adressait.

Le frère Dominique en compagnie du frère René Stockman à Bujumbura, en août 1979

Au sein de la communauté, c’était un confrère de bonne compagnie, plutôt discret quand on ne lui adressait pas la parole, mais toujours prêt à rendre service quand quelqu’un avait besoin d’aide.  Lors des discussions, il était passé maître dans l’art de répondre à des questions par d’autres questions.  Jusqu’à ce que l’un de nous deux soit épuisé et doive abandonner.  C’était sa façon d’apporter de la joie à la communauté.  Il prenait ses études très au sérieux et était reconnaissant à la congrégation de lui avoir donné l’occasion de poursuivre ses études dans une discipline qui lui permettait également d’approfondir sa vie religieuse.  Car lors de nos promenades,  ce n’étaient pas des conversations banales qui avaient lieu.  Sans aucune prétention de sa part, il me donnait un aperçu de sa vie spirituelle et, avec beaucoup de délicatesse, il m’aidait à grandir moi aussi sur le plan spirituel.  Au cours de ces deux années, il est devenu mon guide spirituel informel.  En guise d’adieu, il m’a laissé sa Bible en français, que je conserve et utilise encore aujourd’hui, et dans laquelle il a inscrit ce message ultime : « À toi la joie du Seigneur qui nous unit, ce 28 juin 1979.  Frère Ferdinand Dominique ».   Il avait lui-même reçu cette Bible en cadeau le 1er février 1964, à l’occasion de sa profession perpétuelle.

Mais qui était ce Frère de Charité rwandais, le premier que j’ai eu la chance de rencontrer et que je n’oublierai jamais ?  Lorsque nous lui demandions sa date de naissance, nous n’obtenions, comme toujours, aucune réponse claire, si bien que nous décidions de lui organiser une petite fête un week-end de novembre.  En effet, il savait seulement qu’il était né au cours du mois de novembre 1935 ; il ignorait la date exacte et, sur son passeport, on avait donc inscrit une date au hasard.  Depuis son village natal de Kabaga, il avait rejoint l’école des Frères de la Charité à Butare, où il avait été impressionné par le charisme de la congrégation.  On venait tout juste de reprendre la formation des frères indigènes et il fut parmi les premiers à se porter candidat et à poursuivre ses études en tant que juvéniste au Groupe scolaire de Butare.  Le 1er août 1957, il fut admis au postulat, ce qui l’obligea à partir pour Bujumbura, où se trouvait le noviciat de la congrégation pour le Rwanda et le Burundi.  À l’époque, le Rwanda et le Burundi ne formaient en effet qu’un seul pays sous le protectorat de la Belgique.  Lors de sa prise d’habit, le 1er février 1958, Dominique Munyurangabo reçut le nom religieux de « Ferdinand » et put prononcer sa première profession un an plus tard. Il faisait partie de l’un des premiers groupes de frères rwandais qui allaient désormais grossir les rangs de la congrégation.

Après six mois supplémentaires de préparation, il a pu retourner au Rwanda le 26 août 1959 pour y enseigner dans son ancienne école, d’abord en septième année préparatoire, puis en première année de l’école secondaire.  Il s’y fit remarquer comme un enseignant sérieux, un frère qui préparait ses cours avec beaucoup de minutie, excellait en ponctualité et en courtoisie, et parvenait également à vivre en harmonie au sein d’une communauté composée presque exclusivement de frères missionnaires venus d’Europe.  Pour certains autres nouveaux venus, l’adaptation s’est avérée plutôt difficile, en partie parce que certains frères blancs continuaient à traiter leurs confrères indigènes davantage comme leurs anciens élèves que comme des confrères à part entière.  Mais le Frère Ferdinand constituait véritablement une exception à cet égard : il ne s’en plaignait jamais, mais au contraire, grâce au respect qu’il témoignait à chacun, il gagnait également la sympathie de ses anciens professeurs. L’un de ces frères témoigna plus tard à quel point il avait été touché par la manière dont le frère Ferdinand s’inclinait respectueusement à chaque rencontre et s’adressait à chacun avec gentillesse.  Sa haute stature lui conférait une autorité naturelle auprès des étudiants, tout comme la manière dont il les traitait, à la fois avec douceur et fermeté.

Le 2 février 1964, il a pu prononcer ses vœux perpétuels et on a tenu à lui donner la possibilité de poursuivre ses études. À cette fin, il est retourné à Bujumbura en août 1967 pour y suivre les cours de l’École normale supérieure et, au bout d’un an, il a été affecté à l’enseignement à l’école technique de Bujumbura.  Mais cela ne dura pas longtemps, car Butare demanda que le Frère Ferdinand revienne pour enseigner au Tronc commun.  Ses supérieurs avaient remarqué son sérieux sur le plan religieux, ainsi que sa capacité à raisonner et à discuter de manière approfondie sur des questions religieuses. On avait besoin de professeurs de religion compétents, et c’est ainsi que le Frère Ferdinand, qui avait repris son nom de baptême, Dominique, fut proposé pour partir en Belgique afin d’y étudier la théologie.  Il raconta plus tard comment, le 11 novembre 1971, il avait atterri à Zaventem, à peine vêtu à la manière africaine, et s’était retrouvé confronté à un froid glacial.  Il a sans doute poussé son exclamation fétiche « Tonnerre », voire « mille tonnerres ».  Depuis notre maison pour étudiants à Louvain, il s’est préparé à suivre ses études de licence, d’abord à Eegenhove, puis à Bruxelles, à l’« Institut de philosophie et de théologie ».   Au début, il y était avec son confrère de Bujumbura, le Frère Vianney Ciza, qui est toutefois rentré plus tôt dans son pays natal ; le Frère Dominique est donc resté seul à Louvain en tant que frère rwandais, faisant la navette le dimanche soir en train jusqu’à Bruxelles pour y poursuivre ses études.  Au sein de la communauté, cela ne le dérangeait pas que la plupart parlent néerlandais et très rarement français, ce qui n’aurait pas toujours été le cas chez d’autres.  Mais moi, j’étais heureux, lorsqu’il séjournait chez nous le week-end, de pouvoir ressortir mon français approximatif, et il y apportait toujours, avec beaucoup de finesse, de petites corrections qui m’aidaient vraiment à progresser.  C’est ainsi qu’il est devenu mon « camarade », sur le plan linguistique, spirituel et surtout humain.  Il était toujours serein, toujours aussi aimable avec tout le monde, toujours ponctuel aux moments de prière et se promenait si souvent dans les couloirs du couvent un livre spirituel à la main.  Car la marche était son passe-temps.

Après son retour au Rwanda, il fut nommé professeur de religion dans notre école normale de Zaza, puis au Groupe scolaire de Butare, où il devint également responsable de l’accompagnement des jeunes frères.  Ce furent les années fastes de son engagement apostolique, durant lesquelles il put partager avec de nombreuses personnes ses vastes connaissances et surtout sa sagesse de vie.   Au sein de la communauté, il était une figure très appréciée et il était aux anges lorsqu’un sujet plutôt philosophique ou théologique était abordé.  Personne ne pouvait l’égaler en la matière, mais il en discutait sans jamais faire étalage de la valeur ajoutée des connaissances qu’il avait acquises entre-temps.  Il veillait toutefois à ce que la bibliothèque du couvent soit enrichie d’ouvrages récents, dont beaucoup sont encore conservés aujourd’hui et témoignent de la grande érudition de notre confrère.  Il aimait également les grands écrivains français et pouvait en citer de longs extraits sans difficulté ; de même, l’histoire de la culture rwandaise telle qu’elle avait été élaborée par l’abbé Alexis Kagame n’avait aucun secret pour lui. Véritablement un homme qui savait se révéler sous de multiples facettes, sans pour autant renoncer à sa simplicité et à son accessibilité.  À Zaza, un projet agricole avait également été mis en place par le Frère Albert Vandikkelen, dans le cadre duquel on enseignait à de jeunes garçons issus de milieux modestes les ficelles des nouvelles techniques agricoles.  Le Frère Dominique proposa de donner à ces garçons des cours de religion trois fois par semaine.  Non, il ne devait pas aborder la grande théologie avec ces jeunes, mais leur ouvrir le cœur à Dieu de manière simple.  Et il s’en acquitta avec brio, si bien que ces jeunes gens simples attendaient avec impatience le jour où le Frère Dominique viendrait leur enseigner.  Ce « professeur » de l’école normale qui prenait le temps de passer du temps auprès de ces jeunes gens simples : cela témoignait une fois de plus de sa profonde spiritualité, du charisme de la charité qu’il portait en lui en tant que Frère de la Charité.  Ou, pour reprendre  les mots mêmes  du Frère Albert Vandikkelen, tels qu’il les a formulés dans une lettre du 15 mars 1997 : « Le Frère Dominique, le plus éminent du corps enseignant, que tout le monde admirait, va également enseigner à ces petits paysans.  Oui, le Frère Dominique était assez grand, et l’était aussi en tant que religieux, assez grand pour se mettre au service des plus modestes ».

En 1991, une nouvelle mission l’attendait, cette fois à Gatagara, où il devint préfet d’études tout en continuant à dispenser des cours de religion.  C’était pour lui un environnement totalement nouveau, cette fois auprès de jeunes présentant un handicap physique, tout en assumant une fonction d’encadrement tant vis-à-vis des enseignants que des élèves.  Il ne le faisait pas avec de grands discours, mais toujours avec cette ponctualité qui lui était si propre et qui encourageait également les autres à devenir eux-mêmes plus ponctuels.  Là-bas, les journées étaient bien remplies, car à le Home de la Vierge des Pauvres, il n’y avait jamais de vacances, étant donné que de nombreux élèves restaient à l’internat même pendant les vacances scolaires pour poursuivre leur réhabilitation.  Le Frère Dominique était heureux de pouvoir s’adapter à ce nouvel environnement et de mieux découvrir cet apostolat unique de la congrégation.  Son seul moment de détente consistait en de longues promenades qu’il faisait dans les environs et qui le rendirent bientôt célèbre sur la colline de Gatagara.

Puis vint le 6 avril 1994, jour où il prit la route pour Zaza en compagnie du Frère Émile Nibigira, de Butare, et du Frère Anselm Harimenshi, de Bujumbura, afin de fêter le lendemain le jubilé d’or de son cher ami, le Frère Albert.  En raison de la situation de crise qui régnait au Rwanda après le crash de l’avion dans lequel avaient trouvé la mort les présidents du Rwanda et du Burundi, les trois frères se sont retrouvés bloqués à Rwamagana, une annexe de Gatagara où des personnes en situation de handicap physique tenaient un atelier de couture, y logeaient et y travaillaient.  Dans l’angoisse de l’inconnu, les trois frères ont décidé de rester sur place jusqu’à ce qu’ils puissent éventuellement regagner leur couvent.  Mais le 14 avril, des militaires armés ont fait irruption dans leur lieu de séjour, et le Frère Dominique, seul Tutsi parmi eux, a été invité, avec Goretti, la directrice du centre qui était présente et qui avait caché une femme tutsie dans sa chambre, à les suivre dans la cour.  Le Frère Dominique savait que son heure était venue, et, le chapelet à la main, il suivit docilement le militaire qui les escortait.  Il remit sa montre à l’un de ses confrères en lui demandant de la remettre à sa famille.  C’était la seule chose qu’il pouvait encore offrir.  Les deux confrères durent assister, impuissants, à la disparition du Frère Dominique dans la cour sous leurs yeux, jusqu’à ce qu’ils entendent quelques coups de feu.  Une fois les militaires partis, les frères osèrent eux-mêmes pénétrer dans la cour pour enterrer provisoirement  les dépouilles de Frère Dominique et de Goretti.  L’un des frères se souvint alors des paroles que Frère Dominique avait prononcées autrefois : « Quand je mourrai, je ne veux pas qu’on tienne de discours à mon sujet, et encore moins de cérémonies. »  C’était comme si son souhait s’était réalisé d’une manière tout à fait inattendue.

Lorsque la nouvelle de l’assassinat du Frère Dominique  s’est répandue au sein de la congrégation, le désarroi était immense.  Un frère qui ne s’était jamais mêlé d’aucune forme de politique, qui n’avait jamais fait de mal à personne mais qui avait vécu uniquement pour enseigner aux autres et les aider à trouver leur voie, avait été victime d’un meurtre brutal.  Lorsque le militaire qui avait tué le Frère Dominique apprit par la suite qu’il s’agissait d’un frère et qu’il en sut davantage à son sujet, il vint présenter ses excuses au supérieur des frères.  Mais le mal était fait.

Par la suite, le Frère Dominique fut inhumé dans le jardin intérieur de l’institut de Rwamagana et une stèle fut érigée en son honneur, mais récemment, sa dépouille a été transférée vers le nouveau mémorial du génocide contre les Tutsis érigé à Rwamagana.  Il y repose aux côtés des nombreuses autres victimes de ce cruel règlement de comptes ethnique.

Le Frère Dominique Munyurangabo était un religieux plus qu’exemplaire qui, en tant que Frère de Charité au sein de la congrégation, s’est distingué par sa vie spirituelle authentique et profonde.  Il a partagé la richesse de cette vie spirituelle avec de nombreuses personnes : avec ses confrères, avec les nombreux élèves qu’il a formés et accompagnés, avec les collaborateurs qu’il a guidés d’une main douce.  Il ne s’est jamais laissé entraîner par aucune forme de distinction ethnique et voyait en chacun son frère et sa sœur dans le Seigneur.  Il est mort en innocent, et le bref instant qui lui a été accordé pour affronter la mort a révélé, comme en un résumé, la profondeur de son abandon de croyant et de sa confiance inconditionnelle dans le Seigneur.  Il est entré, pour reprendre les mots de sainte Thérèse de Lisieux, dans la Vie, avec un sourire serein aux lèvres et son chapelet à la main.

Combien je suis reconnaissant d’avoir pu connaître ce confrère, d’avoir pu vivre à ses côtés et surtout de  pouvoir profiter de sa sagesse et de son amitié chaleureuse.  J’espère le retrouver au ciel pour pouvoir poursuivre nos conversations profondes dans une affection réciproque.

Frère René Stockman
Frère de la Charité
3 août 2026

Brother Dominique as a young brother, digitally restored.


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