Le discours d’adieu de Jésus, tel qu’il a été rapporté par Jean, peut être considéré comme le résumé ultime de l’enseignement que Jésus nous a transmis, ainsi que comme son testament. En réalité, c’est à partir de ce discours que nous devrions lire tout le reste du message évangélique.
Le commandement de l’amour, que Jésus a véritablement placé au centre de son enseignement, résonnait déjà dans l’Ancien Testament et peut se résumer en une seule phrase : « Aime Dieu par-dessus tout et ton prochain comme toi-même. » Il l’a transmis lorsqu’il a répondu à un docteur de la loi qui lui demandait quel était le commandement principal : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C’est là le commandement principal et le premier. Le second, qui lui est égal, est : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes » (Mt 22, 37-40). En cela, Jésus n’a en réalité rien apporté de nouveau, mais a simplement redonné à l’amour, qui était pour ainsi dire enseveli sous une multitude de commandements et surtout d’interdits, la place centrale qu’il méritait.
Mais lors de son discours d’adieu, il apporte néanmoins une dimension totalement nouvelle à ce commandement. Ici, il ne dit plus que nous devons aimer notre prochain comme nous aimerions être aimés nous-mêmes, ce qui rejoint étroitement la règle d’or selon laquelle nous ne devons pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fasse. Jésus place son propre amour, celui qu’Il nous témoigne, comme nouvelle référence pour notre amour du prochain. Il le dit explicitement : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres » (Jn 13, 34). Cela perfectionne l’ancien commandement d’amour existant , et en même temps, le commandement de s’aimer les uns les autres est élevé à un tout autre niveau.
Si, jusqu’à présent, l’amour que nous avions pour nous-mêmes était la mesure par laquelle nous devions aimer l’autre, c’est désormais l’amour que Jésus a pour nous qui devient la nouvelle mesure de notre amour pour notre prochain. Ce n’est pas un mince pas en avant et cela nous place en même temps devant un immense défi.
La question se pose immédiatement : d’où pouvons-nous puiser la capacité d’aimer l’autre avec la même mesure que celle avec laquelle Jésus nous a aimés et nous aime ? N’est-ce pas là une mission surnaturelle, un commandement que nous ne pourrons jamais accomplir par nos propres forces ? Sainte Thérèse de Lisieux a exprimé à ce sujet une réflexion très personnelle et est parvenue à une conclusion encore plus singulière : « Lorsque le Seigneur a donné à son peuple la mission d’aimer son prochain comme soi-même (cf. Lv 19, 18), Il n’était pas encore venu sur terre. Sachant à quel point l’homme était capable de s’aimer lui-même, Il ne pouvait demander à ses créatures un plus grand amour pour leur prochain. Mais lorsque Jésus a donné à ses apôtres un nouveau commandement, à savoir d’aimer leur prochain comme Jésus les avait aimés lui-même, c’est uniquement grâce à l’amour que Jésus nous donne que nous serons capables d’aimer. » Après cette réflexion, dans laquelle elle constate que son propre amour est tout à fait insuffisant pour répondre à ce nouveau commandement, elle en arrive à la conclusion qu’elle doit donc emprunter l’amour à Jésus. Elle l’exprime dans la prière suivante : « Ton amour, Seigneur, m’a précédée depuis ma jeunesse. Il a grandi avec moi ; aujourd’hui, c’est un abîme plus profond que je ne peux sonder. Si je veux t’aimer comme tu m’aimes, je dois emprunter ton propre amour. C’est alors seulement que je trouverai la paix. Telle est ma prière. Je te demande, Jésus, de m’accueillir dans la lumière de ton amour. De me rendre si intimement unie à toi que tu vives et agisses en moi. » Thérèse exprime ainsi clairement que nous ne sommes pas capables, par nos propres forces, de répondre au commandement de l’amour, que nous resterons toujours en deçà. C’est la même chose lorsque nous entendons saint Bernard dire que la mesure de l’amour, c’est l’amour sans mesure. Ce sont là des déclarations plus qu’écrasantes qui peuvent nous décourager dans notre effort pour mettre en pratique ne serait-ce qu’une partie du commandement de l’amour.
Mais dans ce même discours d’adieu de Jésus, nous trouvons une parole qui offre une réponse rassurante : « Que votre cœur ne s’ébranle pas » (Jn 14, 1). Le message concernant sa fin prochaine et la manière dont ils devaient s’aimer les uns les autres avait apparemment semé l’inquiétude parmi les apôtres. On aurait pu perdre courage pour moins que cela. Il réitère encore une fois expressément le commandement de s’aimer les uns les autres : « Comme je vous ai aimés » (Jn 15,12). Mais ensuite, il leur donne la clé pour ouvrir la porte de ce commandement d’amour : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, car je vous ai fait part de tout ce que j’ai entendu de mon Père » (Jn 15, 15). C’est dans la relation d’amitié avec Jésus que nous pouvons partager la force de son amour, que nous sommes pour ainsi dire enflammés par cet amour inconditionnel qui trouve son origine en Dieu lui-même. Ce que nous ne pouvons expérimenter que de manière encore imparfaite dans l’amitié humaine, nous pourrons le goûter de manière parfaite dans l’amour d’amitié avec Jésus. Cela dépasse toutes nos attentes humaines et, plus encore, nos capacités humaines. C’est dans la relation d’amitié avec Jésus que nous pourrons recevoir son amour, qui, à son tour, nous rendra véritablement capables d’aimer comme Il nous aime.
Beaucoup ont vanté la grande valeur de l’amitié, la considérant comme indispensable pour mener une vie heureuse. Écoutons un instant le mystique médiéval Aelred de Rievaulx, qui chante les louanges de l’amitié : « Parmi les valeurs humaines, il n’y a rien de plus sacré à désirer, rien de plus utile à rechercher, rien de plus difficile à trouver, rien de plus doux à vivre et rien de plus fructueux à posséder que l’amitié. Elle porte ses fruits dans la vie présente, celle d’aujourd’hui comme dans celle de demain ; sa douceur donne du goût à toutes les vertus, sa force combat les vices, elle adoucit l’adversité et ne fait pas de la prospérité un danger. » Il n’y a qu’un pas à franchir pour projeter cette description de la relation d’amitié humaine sur notre amour d’amitié avec Jésus. C’est Jésus lui-même qui nous appelle ses amis et nous invite à entrer dans son amour d’amitié. Tout comme l’amour, l’amitié ne peut être imposée, mais seulement offerte. C’est à nous d’y répondre ou non.
Nous voulons donc lire la suite du texte d’Aelred de Rievaulx à la lumière de son amour d’amitié pour Jésus : « Quelle joie, quelle certitude, quel charme d’avoir quelqu’un à qui l’on peut parler sans crainte comme à soi-même ; à qui l’on peut confesser ses fautes sans crainte ; à qui l’on peut confier ses progrès spirituels sans honte ; à qui l’on peut dévoiler tous les secrets de son cœur et révéler ses projets. » Jésus dit lui-même à ses apôtres qu’il a en effet pu tout leur confier en tant qu’ami : « Je vous ai fait part de tout ce que j’ai entendu du Père » (Jn 15, 15). C’est à nous d’investir réellement dans cette relation d’amitié unique avec Jésus et de ne pas en rester à un vague concept théorique. Une vie spirituelle exige que nous consacrions de l’énergie et du temps au développement de cette relation avec Jésus et que nous soyons de plus en plus ouverts à sa grâce, à son amour.
L’amitié humaine nous aide elle aussi à grandir dans l’amitié avec Jésus. Écoutons une dernière fois Aelred de Rievaulx : « L’amitié est un pas vers la perfection qui consiste en l’amour et la connaissance de Dieu. Dès qu’un homme devient l’ami d’un autre, il devient l’ami de Dieu, selon cette parole du Sauveur dans l’Évangile : « Voici, je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis » (Jn 15, 15). Nous avons en effet entendu que Jésus, en formulant les critères du jugement, dit que tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (cf. Mt 25, 40). Et l’amitié en fait partie ! C’est comme si cela bouclait la boucle : l’amour de Jésus pour nous est la référence unique de notre amour pour notre prochain. Nous pouvons recevoir cet amour de Jésus lorsque nous nous ouvrons à son amitié. Mais cette amitié avec Jésus peut aussi grandir à travers notre amitié avec un autre être humain, car Jésus est présent en lui aussi. Le cœur de la question est donc cette relation d’amitié que nous devons développer à la fois directement et indirectement avec Jésus, et c’est là son invitation. Il nous suffit de nous y ouvrir, ni plus, ni moins.
Ainsi, ce commandement d’aimer notre prochain comme le Seigneur Jésus nous a aimés nous ramène inévitablement au premier commandement : celui d’aimer Dieu par-dessus tout. Ces deux commandements, ce double commandement, sont ainsi véritablement fusionnés l’un à l’autre. Nous ne pouvons pas aimer Dieu si nous n’aimons pas notre prochain, et nous ne pouvons pas aimer notre prochain si nous n’aimons pas Dieu. Ou, pour l’exprimer de manière plus positive : c’est par l’amour de Dieu que nous pouvons aimer notre prochain, et c’est par l’amour de notre prochain que nous pouvons aussi aimer Dieu, qui est présent en notre prochain. Nous entendons ici à nouveau Jean dans sa première lettre : « Qui aime Dieu doit aussi aimer son frère » (1 Jn 4, 21). « Si quelqu’un dit qu’il aime Dieu, alors qu’il hait son frère, c’est un menteur. Car s’il n’aime pas son frère qu’il voit, il ne peut aimer Dieu qu’il n’a jamais vu » (1 Jn 4,20). Le prochain devient ici le substitut de Dieu et en même temps le chemin pour entrer dans l’amour amical de Dieu.
Cela devient un beau puzzle lorsque nous parvenons à assembler toutes les pièces de manière harmonieuse. Que ce soit le puzzle auquel nous consacrons les meilleurs moments de notre vie. Ainsi, nous ne perdrons jamais notre temps, mais nous emprunterons le chemin sûr vers la vraie Vie que le Seigneur nous a promise. Il n’y a pas d’autre chemin, car Il est le Chemin, la Vérité et la Vie (cf. Jn 14, 6).
Réflexion à l’occasion de la solennité de l’Ascension de Notre Seigneur, le 14 mai 2026,
Fr. René Stockman f.c.



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