Alors que la solitude progresse en France, les personnes concernées ne se tournent pas facilement vers les associations. Les liens sociaux sont pourtant vitaux pour chacun d’entre nous. Enquête auprès de ceux qui sont engagés pour les préserver.
Ce sont ses problèmes de santé qui ont fait basculer Lætitia à la fois dans la précarité et dans la solitude, quand elle s’est retrouvée en invalidité, et que son mari puis ses proches lui ont tourné le dos. Prise dans une spirale de perte de confiance, cette mère célibataire a longtemps retardé le moment de demander de l’aide, alors qu’elle sautait des repas pour pouvoir nourrir son fils. Avant de retrouver une vie sociale au Café Sourire de la Société de Saint-Vincent-de-Paul à Nieppe (Nord), Laetitia a connu « des journées sans but, qui se ressemblaient toutes », sans personne à qui confier les émotions liées à son parcours médical chaotique.
Comme elle, les personnes souffrant de la solitude sont difficiles à rejoindre : « On n’ose pas dire que l’on se sent seul », remarque Serge Gillotin, président de l’équipe de bénévoles de Saint-Vincent-de-Paul de Luçon (Vendée). Pour lui, « les gens ont souvent une certaine pudeur, ils n’osent pas demander de l’aide parce qu’ils se disent qu’ils ont déjà un toit sur la tête… » Pourtant, de l’étudiant isolé au senior en Ehpad, en passant par les personnes atteintes par le veuvage ou isolées en milieu rural, une personne sur quatre se déclare aujourd’hui seule – un chiffre qui atteint une personne sur deux parmi celles qui sont touchées par la précarité.
Des effets sur la santé
Or la solitude fait du mal : « Les personnes âgées qui vivent seules chez elles souffrent souvent de perte d’envie, de dépression, voire de dénutrition, quand elles perdent le plaisir de manger à force de prendre leurs repas sans vis-à-vis », affirme Estelle de Saint-Bon, directrice générale d’Ensemble2Générations, un dispositif d’habitat partagé entre seniors et jeunes. De nombreuses études ont aussi démontré ses effets délétères sur la santé physique et mentale, ou, pour les plus jeunes, sur l’absentéisme et les résultats scolaires. « Si elle apparaît le plus souvent dans des moments de transition, comme un deuil, une séparation ou un déménagement, la solitude devient problématique quand elle devient chronique, parce qu’elle entraîne un phénomène d’habituation qui rend difficile le fait d’en sortir », explique Arnaud Goulliart, délégué général de la Fondation française pour les liens sociaux, récemment créée pour promouvoir des actions de prévention face à l’isolement et à la solitude. Ce qui a des conséquences sur la société tout entière : « Une personne qui souffre de solitude a plus de mal à accepter l’altérité, et devient plus méfiante. À terme, l’augmentation de la solitude devient une menace pour la cohésion sociale, voire pour la démocratie. »
Favoriser la prise de parole
Devant ce coût social élevé, Arnaud Gouilliart appelle les décideurs publics à s’emparer d’un sujet « que beaucoup considèrent à tort comme une question intime ». En attendant, les bénévoles associatifs s’activent sur le terrain, comme dans les nombreux Cafés Sourire ouverts par la Société de Saint-Vincent-de-Paul. À Nieppe, celui-ci a lieu le samedi matin, de 9h à midi, à l’occasion de la distribution alimentaire. Dominique Decoune, le président de l’équipe locale, passe de table en table et veille à ce que les personnes puissent échanger entre elles. : « Je lance de petits sujets de conversation, par exemple en leur demandant comment ils vont cuisiner les produits. » À force d’écoute, et parce que les bénévoles cultivent une bienveillance qui s’attache à ne jamais porter de jugement, les langues se délient, et, de semaine en semaine, des amitiés se créent : « Je vois bien que, maintenant, les participants choisissent leur table en fonction de ceux qu’ils veulent retrouver », remarque le président. De son côté, l’association Cop1, fondée « par des jeunes pour les jeunes » pendant la période Covid pour lutter contre la précarité étudiante, porte aussi le souci de leur solitude. Son dernier Baromètre annuel sur la précarité étudiante, mené avec l’IFOP, révèle que les étudiants sont deux fois plus atteints par la solitude que la population générale. Lors de ses distributions alimentaires, l’association tente de « briser la barrière de la honte » en mettant de la musique et en pratiquant le tutoiement. Elle organise aussi des activités sportives ou culturelles, ou encore des « festins », des repas que les jeunes cuisinent ensemble avant de les partager, tout en veillant à ce que les groupes soient peu nombreux, pour favoriser la prise de parole de chacun et la création de liens.
Être attentif aux signaux faibles
Promue depuis plusieurs années dans le milieu du travail social, la démarche de « l’aller-vers » est précieuse dans la lutte contre la solitude. Celle-ci se caractérise par la volonté d’aller au contact des personnes qui ne formulent pas de demandes ou ne s’adressent pas aux dispositifs, sur leurs lieux de vie. À Luçon, après avoir accompagné une personne touchée par la solitude après la mort de son mari, Serge Gillotin réfléchit avec son équipe à un service « familles en deuil ». Les bénévoles de l’équipe de locale de la Société de Saint-Vincent-de-Paul assureraient une présence téléphonique auprès des personnes que leur adresserait l’équipe paroissiale des funérailles, attentive aux signaux faibles de la solitude : « Il faut être particulièrement vigilant, par exemple, avec les personnes qui vivent cette épreuve dans un silence total : il faut bien que leur peine puisse s’exprimer », avertit-il. Dans ce service comme dans toutes les autres actions qui luttent contre la solitude, l’écoute est la clé pour restaurer la confiance et renouer des liens. « Pour cela, l’esprit de la Société de Saint-Vincent-de-Paul nous aide beaucoup », estime Hubert de Lamotte. L’une des clés du succès du Café Sourire qui se tient chaque mercredi après-midi avec l’équipe de Bayeux (Calvados), dont il est le président, tient à l’équilibre qui s’est trouvé naturellement entre les participants, paroissiens de la cathédrale, personnes aidées, seniors, enfants… « À la Société de Saint-Vincent-de-Paul, reprend-il, on ne « fait pas la charité », on essaie de vivre avec les personnes. C’est comme ça, par notre simple présence, qu’elles finissent par nous faire confiance et à laisser tomber les barrières qu’elles se sont mises. »
On n’ose pas dire qu’on se sent seul.
Par Sophie Le Pivain, pigiste
Source: https://www.ssvp.fr/ozanam-magazine/dossiers/solitude-quand-la-presence-fait-la-difference




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