Saint Vincent de Paul est un homme qui continue de nous fasciner, nous, les Frères de la Charité, et même plus encore, qui continue de nous interpeller. C’est donc à juste titre et avec fierté que nous portons son nom comme saint patron et n’oublions pas qu’il était même présent dans notre nom d’origine : Frères hospitaliers de Saint Vincent. Un choix délibéré de notre fondateur, le vénérable Père Triest, qui s’est profondément inspiré de ce grand saint de la charité.
Vincent a encore beaucoup à nous apprendre aujourd’hui : l’importance de l’humilité, la radicalité avec laquelle il a donné forme à son amour pour les pauvres, la fusion totale de sa prière et de son engagement envers les pauvres, sa confiance inconditionnelle en la Providence divine, sa capacité à enthousiasmer les autres pour qu’ils s’intéressent eux aussi au sort des pauvres, sa capacité à se mouvoir sans distinction de personne parmi les plus pauvres comme parmi les plus riches de son temps, sa capacité à donner un contenu totalement nouveau à la charité. Ce ne sont là que quelques-unes des caractéristiques que nous tirons de la vie riche de Vincent de Paul, que l’Église commémore aujourd’hui.
Sa confiance inconditionnelle en la Providence divine n’était pas partagée avec le même enthousiasme par tous ses disciples, même s’il répétait souvent qu’il fallait toujours marcher avec la Providence, ni trop vite ni trop lentement. Comme en témoigne l’avertissement qu’il a donné à la fin de sa vie à un certain nombre de missionnaires qui lui reprochaient d’en demander trop. Il n’a pas ménagé ses mots pour exprimer sa sainte indignation. « Il y aura des caricatures de missionnaires qui avanceront de fausses thèses et tenteront d’ébranler les fondements de la Congrégation. Quelques écervelés qui ne pensent qu’à leur propre satisfaction, à une table bien garnie et qui ne se donnent aucun mal pour le reste. Ce sont des agneaux qui ne s’occupent que d’eux-mêmes, qui restent dans leur cercle égoïste, qui limitent leur horizon et leur idéal à leur propre sphère de vie et s’enferment dans un point dont ils ne veulent pas sortir… Donnons-nous à Dieu, afin qu’Il nous accorde la grâce de persévérer, par amour pour Lui. Il est fidèle à Ses promesses ».
À première vue, ce texte ne correspond pas à l’image que nous avons habituellement de Vincent, qui savait généralement trouver les mots justes pour encourager les autres à se donner radicalement, comme lui, au service des pauvres. Mais c’est apparemment l’histoire de nombreux fondateurs qui, à la fin de leur vie, doivent constater que la pureté de l’idéal avec lequel ils ont commencé est compromise, cet idéal étant affaibli et sacrifié à de pures considérations humaines. À la fin de sa vie, saint François d’Assise a lui aussi dû constater l’émergence de visions contradictoires qui ont ébranlé son expérience radicale de la pauvreté.
Dans le cas de Vincent, certains exprimaient explicitement le désir de tout calculer à l’avance, dans l’espoir vain d’éliminer ainsi tous les risques futurs, mais ils ne laissaient plus aucune place à la puissance de la Providence divine, qui était pour Vincent la véritable force motrice qui le poussait à toujours réagir positivement lorsqu’un pauvre frappait à sa porte ou qu’une injustice sociale lui était faite. « Dieu pourvoira », était écarté par eux comme une pensée naïve de piété et remplacé par ce que nous appellerions aujourd’hui : une pensée managériale stérile. Pourtant, Vincent n’était pas un aventurier imprudent, qui développait des initiatives au hasard, pour ensuite devoir battre en retraite dans la honte. Non, il calculait les risques potentiels, mais il ne se laissait pas paralyser a priori par les difficultés qu’il pensait devoir rencontrer. Il comptait trouver les solutions appropriées à ces difficultés. C’était sa conception concrète de ce qu’il appelait « marcher avec la Providence ». Il recherchait des collaborateurs compétents et des personnes prêtes à le soutenir financièrement. C’était un homme qui savait organiser, qui établissait des règles claires, qui appelait les autres à prendre leurs responsabilités, mais sa pensée managériale n’était jamais dissociée de la Providence.
Vincent était un homme qui savait toujours concilier des forces apparemment opposées : son engagement concret envers une personne dans le besoin avec une aide plus organisée pour les pauvres ; la manière dont il savait traiter les pauvres avec la plus grande simplicité tout en évoluant dans les cercles les plus élevés de la société de l’époque ; la manière dont il pouvait encourager les autres à donner le meilleur d’eux-mêmes et la manière dont il manifestait son indignation lorsque les pauvres n’étaient pas respectés. Un homme de contradictions, mais qui savait concilier tout cela parce que chez lui, l’action et la prière se confondaient et se nourrissaient mutuellement. Fort de sa relation avec Dieu, il allait vers son prochain et l’emmenait dans sa prière. Ainsi, chaque rencontre avec son prochain devenait pour lui une rencontre avec Dieu. Ou, comme l’exprime si bien notre règle de vie : « Ta prière en tant que Frère de la Charité revêt un accent particulier. Tu présentes à Dieu le besoin de libération d’un monde déformé. Tu pries avec les soucis de tant de personnes qui vivent dans une situation douloureuse. Souvent aussi pour ceux qui sont avec toi et qui ne peuvent pas prier. Ta prière et ton apostolat sont inséparables » (n° 59).
En cette fête de saint Vincent, nous pouvons nous demander ce qu’il nous dirait aujourd’hui, à nous, Frères de la Charité, en cette période de transition que traverse notre congrégation. J’espère que ce seraient des paroles encourageantes, nous appelant à rester ouverts aux cris des pauvres, à ne pas nous enfermer dans une existence sécurisée où tout peut être calculé à l’avance et qui nous amènerait souvent, trop souvent, à répondre « non » lorsqu’on nous demande de l’aide. Un encouragement à ne pas nous enfermer dans un modèle de gestion stérile, où nous ne laissons plus aucune place à l’œuvre toujours surprenante du Saint-Esprit à travers la Providence divine. Une invitation à rester humbles dans toutes nos relations et à toujours considérer notre leadership comme un humble service à la communauté et non comme une expression de pouvoir, comme nous le constatons si souvent dans le monde. Une invitation à rester sensibles, outre notre souci concret des pauvres, aux grands drames qui se déroulent dans le monde entier, en nous demandant quelle peut être notre contribution pour y remédier. Un encouragement surtout à laisser toute notre existence de frères, de communauté, de congrégation, être guidée par une vie de prière intense, une prière authentique qui nous permette de développer une spiritualité vivante qui rayonne dans notre communauté et dans notre apostolat. Telle est la véritable spiritualité vincentienne à laquelle nous sommes appelés aujourd’hui encore et pour laquelle Vincent et, dans son sillage, le Père Triest ont été et restent pour nous des guides vivants. En effet, une véritable spiritualité vincentienne est une spiritualité qui rejette toute dichotomie susceptible de créer un fossé entre notre vie de prière, notre vie communautaire et notre engagement apostolique. Les paroles de Vincent résonnent ici comme un défi : « Les pauvres sont nos seigneurs et nos maîtres, que nous devons servir avec respect et amour. Les pauvres sont les icônes du Christ. Lorsque nous quittons la chapelle pour servir un pauvre, nous rencontrons en lui le même Christ que nous avons adoré dans le tabernacle. C’est Dieu abandonné pour Dieu ». Des paroles familières, mais c’est à nous tous de les faire devenir une réalité dans notre vie quotidienne. Et pour cela, nous demandons dans notre prière l’intercession spéciale de saint Vincent et, avec lui, du vénérable Père Triest.
Frère René Stockman,
27 septembre 2025.








0 commentaires