À l’occasion de Noël et du Nouvel An, le Fr. René Stockman vient d’écrire sa lettre de Noël annuelle.

Chers Confrères,

Chers Membres Associés, Collaborateurs et Bénévoles dans l’apostolat,

A l’occasion de Noël, nous vous souhaitons à tous la paix émanant de la crèche, ainsi que l’espérance venue au monde par la naissance de notre Sauveur. Que nous puissions entrer dans la nouvelle année avec cette paix et cette espérance ancrées dans nos cœurs, et même en devenir les porteurs.

Le dimanche 17 novembre, l’Eglise célébrait la Journée mondiale des pauvres. J’ai eu l’occasion d’assister à la célébration eucharistique dans la basilique Saint-Pierre à Rome, présidée par le Pape François. Dans son homélie, il lança un appel chaleureux à réellement changer de mentalité et à accorder une plus grande attention aux pauvres dans notre vie. À côté de l’autel se trouvait la statue de Notre-Dame des pauvres de Banneux (Belgique), avec  laquelle nous avons un lien particulier en tant que congrégation, via notre centre   à Gatagara au Rwanda, où nous venons de commémorer le centième anniversaire du fondateur, l’Abbé Fraipont, décédé en 1982. Celui-ci souhaitait que nous continuions à nous occuper des personnes porteuses d’un handicap. Depuis, Gatagara est l’une des perles de notre apostolat.

À côté de moi était assis un prêtre suisse plus âgé, et lorsque je me suis présenté, il a        dit spontanément : « Alors, c’est aujourd’hui aussi votre fête, en tant que Frères de la Charité. » Il ne nous connaissait pas, mais trouvait  notre  nom  suffisamment  explicite  pour savoir qui nous étions. C’est une parole qui m’est resté durant toute la durée de la célébration eucharistique, qui m’a même un peu inquiété, et m’a conduit à me demander si nous pouvions effectivement considérer cette Journée mondiale pour les pauvres comme notre fête, et si nous étions dignes de notre nom.

Dans son homélie, le Pape a insisté sur le fait que les pauvres d’aujourd’hui sont si souvent oppressés et oubliés, parce que nous voulons tout gérer efficacement et ne vivons plus que de certitudes auto-créées. Tous ceux qui menacent de perturber cette efficacité et ces certitudes sont mis à l’écart. Il se référait bien sûr aux lectures du jour, où Jésus a esquissé les derniers jours où presque tout périra. « Presque tout », et Jésus est prêt lorsqu’Il dit que le bâtiment du Temple périra, ainsi que ce que les gens ont construit, justement à partir de leur soif d’efficacité et de certitudes. « Presque tout », mais ce qui ne périra pas, c’est Dieu Lui-même et l’humanité. Immédiatement, en tant que Frères de la Charité, nous devons ici nous demander où nous mettons l’accent. Est-ce dans nos œuvres, nos accomplissements, dans les certitudes que nous voulons construire, ou est-ce en Dieu et le prochain, tout particulièrement le pauvre ? En effet, le danger existe que, dans notre engagement quotidien, nous soyons surtout préoccupés par l’expansion et la maintenance d’un royaume mondain. Entretemps, nous oublions que nous sommes appelés à construire le Royaume de Dieu, un Royaume où nous donnons à Dieu la place centrale, et où nous vivons comme Jésus Lui-même, qui ne se souciait nullement d’assurer son avenir, qui ne s’occupait aucunement de la construction d’un royaume mondain, mais qui n’était attentif qu’à la Volonté du Père et au soin concret pour tout semblable rencontré sur son chemin : le pauvre, le malade, le pêcheur.

De ces pensées, nous pouvons apprendre quelque chose pour notre vie comme Frère de la Charité, aussi bien sur le plan personnel que sur le plan de la Congrégation, afin que la Journée mondiale des pauvres puisse également être notre fête, ou peut-être le redevenir.

Ne sommes-nous pas trop préoccupés par l’expansion et la maintenance d’institutions dans lesquelles nous aimons afficher nos bâtiments, nos chiffres, et dans lesquelles nous faisons de la gestion d’une manière dite très professionnelle ? Lors d’une visite à l’une de nos régions, un groupe de membres associés me firent récemment remarquer qu’ils ne voyaient les frères plus que dans des postes de direction, mais plus au chevet du malade, tandis qu’eux, en tant que membres associés, essayaient justement d’être présents hebdomadairement d’une façon très simple mais concrète auprès des pauvres. Il est par ailleurs frappant de voir comment de jeunes frères rêvent également très vite de revêtir une fonction de direction, et pas toujours pour les motifs les plus nobles. Nous devons bien sûr avoir des directeurs, et même de très bons, qui ont le cœur à la bonne place dans le leadership. Mais sommes-nous en même temps encore présents auprès des malades, des pauvres, des jeunes ? Sommes-nous disponibles pour eux, sachant que tout le reste n’est qu’un cadre pour traiter l’essentiel : devenir un vrai frère pour les pauvres, les malades et ceux dans le besoin ?

Ne sommes-nous pas trop préoccupés par nos propres certitudes, par le souci de couler de vieux jours heureux en tant que dernier frère de la région ? A nouveau, il n’y a pas de mal à prendre pour cela des mesures appropriées, mais cela ne peut pas devenir la seule chose par laquelle nous soyons encore préoccupés. Un jour, j’ai vécu un rassemblement de religieux où on m’avait demandé de donner une conférence sur l’avenir de la vie consacrée, et où je suis arrivé un peu trop tôt. On y discutait de ce qu’il faudrait faire pour préserver les lieux de sépulture des religieux, au moment où la Congrégation n’existerait plus. Il s’agissait là d’une discussion animée. À nouveau, on peut et on doit se soucier de nos lieux de sépulture, mais cela ne peut tout de même pas devenir notre préoccupation principale.« Presque tout périra », mais pas Dieu ni l’humanité. Voilà pourquoi nous devons tout d’abord diriger notre attention et notre préoccupation vers Dieu et l’humanité, tout le reste doit y être et y rester subordonné. Pour nous, Frères de la Charité, cela signifie que nous devons avant tout nous préoccuper de Dieu et, à l’exemple du Fils de Dieu, soigner ceux qui souffrent, qui sont pauvres, malades, qui ne comptent pas dans le monde. Tout le reste est secondaire. Il s’agit là d’une véritable recherche de conscience que de nous poser honnêtement la question de savoir où va notre attention. Vers Dieu et l’homme, ou vers nos bâtiments, notre argent, notre avenir, les certitudes que nous voulons créer. Ou, pour reprendre les paroles de l’homélie du Pape François : « Le Dieu vivant, infiniment   plus grand que tout temple que nous construisons, et l’homme, notre prochain, valent plus que toutes les chroniques du monde. Il existe deux tentations. Celle de la hâte et de la soi- disant efficacité, et celle de la suffisance, qui nous fait perdre de vue le visage du prochain à nos côtés. Nous devons pouvoir perdre du temps et mettre de l’énergie dans la qualité de nos relations aux pauvres, aux malades, comme Jésus nous l’a montré. Et nous devons constamment ouvrir notre cœur et arrêter de nous occuper uniquement de nous-mêmes et de nos propres projets et certitudes, transformer notre ‘je’ en ‘tu’. Ceux qui parlent la langue de Jésus ne disent pas constamment ‘je’, mais font toujours un pas vers l’autre, spécialement vers ceux qui ne pourront jamais rembourser ce qui est fait pour eux. »

A ce tournant de l’année, je souhaite ardemment que chaque jour puisse être, pour la Congrégation des Frères de la Charité à travers le monde, un jour pour les pauvres. Le charisme reçu de notre bien-aimé fondateur est de ce fait toujours d’actualité : faire apparaître l’amour de Dieu dans la vie de ceux qui ne peuvent l’expérimenter. « N’est-ce pas cela, leur donner du soleil et une nouvelle terre ? N’est-ce pas les faire ressusciter et  les tirer du giron de la mort ? », pour le répéter avec le Père Triest.

Je vous souhaite à tous un joyeux Noël et une année 2020 bénie, et ce, avec la grâce de Dieu et sa douce bénédiction.

Fr. René Stockman
Supérieur général
Frères de la Charité

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