LE SIÈGE DU PE-TANG


Plan du Pé-tang

plan

          
           Le Pé-t'ang, construit en 1887, en échange de [70] l'ancien Pé-t'ang, formait un ensemble d'établissements renfermés dans un quadrilatère mesurant environ 1400 mètres de murs.
           Au centre du Pé-T'ang est la cathédrale de Saint-Sauveur ; deux grandes cours séparent ta cathédrale de la grand'porte ou porte d'entrée, contre laquelle les Boxeurs ont fait tant d'efforts pour la détruire pendant le siège.
           A gauche de la cathédrale (partie supérieure du plan ci-dessus) sont quatre grandes cours entre lesquelles sont élevées les habitations de l'évoque et des missionnaires, et sur les côtés desquelles sont la procure, la grande bibliothèque, la bibliothèque chinoise, le réfectoire, la salle de récréation, le musée, la pharmacie.
Au-dessus du chevet de la cathédrale se trouvent les ateliers, l'imprimerie, le pavillon des étrangers.
          A droite de la cathédrale (partie inférieure de notre plan) sont trois grandes cours, qu'entourent les bâtiments du grand séminaire, du petit séminaire, et les magasins.
          Le Ien-Tse-tang ou Maison de Charité (Tang, église ou maison, et Ien-tse, ou charité) tenu par les Sœurs de Saint Vincent de Paul, est séparé du Pé-t'ang par une rue. Il comprend, autour de sept grandes cours, et en allant de haut en bas de notre plan, les bâtiments donnant sur chacune de ces cours : l'orphelinat, les écoles, l'église, l'habitation des Sœurs, leur noviciat, les greniers à blé, cuisines et dépendances, la crèche, le catéchuménat, l'infirmerie et le dispensaire.
           Le Pé-tang est dans l'enceinte du palais de l'empereur ; il a 1360 mètres de pourtour.

I. La mission comprenait sous le nom de Pé-t'ang :

1. L'Église, cathédrale actuelle ;
2. La résidence de l'évêque ;
3. Celle des Missionnaires ;
4. Une résidence pour les missionnaires étrangers qui ont des affaires graves à traiter ;
5. Grand et petit séminaire ;
6. Écoles et catéchuménats ;
7. Imprimerie chinoise et européenne très active, qui a produit le splendide volume (Péking) de Mgr Favier.

II. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, dans la Miséricorde ou Jen-tse-t'ang, avaient :

1. Une grande chapelle ;
2. Leur résidence ;
3. Un dispensaire ;
4. Un orphelinat de la Sainte-Enfance ;
5. Un catéchuménat ;
6. Des écoles pour filles.

Le Pé-t'ang et le Jen-tse-t'ang étaient séparés par une rue. Pour faciliter la défense, on mura les deux extrémités de cette rue ; de la sorte, c'était un quadrilatère unique.
Cha-la-eul, situé du côté du nord-est, à dix minutes à peu près hors des murs, comprenait

1. Une résidence de Missionnaires, avec église et catéchuménat ;
2. Un établissement de frères maristes avec orphelinat de garçons. Un frère mariste indigène très courageux, a disparu pendant le siège, probablement mort martyr ;
3. Un établissement de Sœurs de Charité, avec orphelinat de garçons et de filles, dispensaire, hôpital, etc. ; [71]
4. Cimetière des anciens Missionnaires et des Sœurs de Charité.

LE SIÈGE DU PE-TANG

JOURNAL de Monseigneur Alphonse FAVIER

           Voici maintenant le récit fait par Mgr Favier de ce qui se passait à l'intérieur du Pé-tang. Avant de présenter, au jour le jour, le récit des événements, Mgr Favier les résume dans ce tableau général du plus haut intérêt.

Tien-tsin, septembre 1900.

           Nos chrétiens ont été admirables ; tous priaient avec la plus grande ferveur et se dévouaient sans craindre pour leur vie. Les courriers que nous envoyions aux Légations étaient en péril de mort ; plusieurs ne sont pas revenus. Le 10 août, l'un d'eux s'est encore sacrifié pour aller avertir le Ministre que nous étions à la dernière extrémité. Pauvre jeune homme il a été écorché vif, et les Boxeurs ontexposé sa peau et sa tête à quelques. mètres de notre mur d'enceinte.

           Il fallait voir les chrétiennes se priver de leur maigre portion pour nourrir leurs bébés ; depuis longtemps elles n'avaient plus de lait ; avec de petits morceaux de fer-blanc qui servaient de cuillère, elles introduisaient le brouet clair dans la bouche de leurs pauvres enfants. Une trentaine de nouveau-nés ont, en effet, encore augmenté la population de la Chine pendant ces deux mois.

           Un matin, avant la sainte messe, une de ces vaillantes chrétiennes, accouchée de la nuit, se jette à mes pieds et me dit : «Évêque, évêque, faites-moi donner un bol de petit millet pour que j'aie un peu de lait.» «Je dus le lui refuser en pleurant ; il n'y en avait point !»

On faisait la cuisine avec des feuilles d'arbres et des racines de dahlias, de cannas, des tiges, des oignons de lis ; tout cela, réduit en bouillie, augmentait la faible pitance que nous donnions à chacun.

           On couchait pêle-mêle tâchant de s'abriter contre les boulets et surtout contre les mines. Deux ou trois cents enfants criaient la faim, et la chaleur intense m'empêchant de dormir ; je croyais ouïr les bêlements d'une troupe d'agnelets destinés au sacrifice. Ces cris, du reste, diminuaient chaque jour, car nous avons enterré cent soixante-dix de ces innocents.

           La misère, la faim, la maladie, les balles ont plus que décimé la population chrétienne ; le nombre des cadavres enterrés dans notre jardin dépasse quatre cents. Tous sont morts en bons chrétiens, en disant : «Nous mourons pour notre religion, tués en haine de la foi ; le bon Dieu nous donnera le paradis.»

Nos Sœurs de Charité ont été admirables ; plus éprouvées encore que nous peut-être, elles se privaient de tout pour leurs enfants. A part une ou deux, dont la faiblesse nerveuse excusait les appréhensions, toutes ont montré un courage vraiment viril. La secousse effrayante de la dernière mine a donné le coup de grâce à la vénérable supérieure, Sœur Jaurias, déjà malade et âgée de soixante-dix-huit ans ; elle est morte heureuse, car Dieu ne l'a prise qu'après la délivrance. 

           Que dirais-je des Missionnaires ? Mon coadjuteur était partout, veillait à tout, encourageant, consolant, soutenant tout le monde et traversant sans cesse les endroits les plus dangereux, sans se préoccuper des boulets ou des balles. Le directeur du séminaire, avec ses jeunes gens, veillait nuit et jour sur les toits de l'église, sur les barricades, aux tranchées. Les grands séminaristes, avec un de nos jeunes confrères européens non encore dans les ordres, remplaçaient [79] de suite nos soldats morts ou blessés et se servaient du Lebel en vrais matelots ; plusieurs ont été atteints par les balles ; mais, grâce à Dieu, aucun n'est mort !

           Notre procureur continuait a remplir son ministère avec un calme étonnant, pourvoyant à tout et quoique d'une santé délicate, supportant les privations avec une énergie peu commune. Nos Missionnaires indigènes se multipliaient pour mettre un peu d'ordre dans la maison ; ils dirigeaient les travailleurs, veillaient aux distributions de 'vivres, maintenaient la paix et donnaient les dernières consolations aux mourants. Il n'y a guère que moi qui ne faisais pas grand'chose. Presque toujours retiré dans ma chambre, je priais le bon Dieu, la sainte Vierge, les bons Anges, tous nos saints protecteurs ; j'essayais de conserver pour moi et de donner aux autres la résignation, la patience et le calme si nécessaires dans de pareils moments.

           Je ne crois pas exagérer en portant le nombre des victimes à quinze mille au moins quinze mille victimes, mortes brûlées, coupées en morceaux, jetées dans les fleuves sans vouloir faire une simple prostration idolâtrique qui les aurait sauvées. Je ne pense pas que deux pour cent aient racheté leur vie par un acte superstitieux où le cour n'était certainement pour rien. Pas un de nos Missionnaires n'a quitté son poste, malgré les sollicitations des mandarins qui voulaient les reconduire sous escorte et les mettre en sûreté : pas un n'a abandonné ses chrétiens. Encore aujourd'hui, malgré l'arrivée des troupes, plus de vingt-cinq sont assiégés dans leurs résidences. Que le bon Dieu les protège !

           A Pékin, trois églises, sept grandes chapelles, les collèges, les hôpitaux, les établissements des Sœurs de Saint-Joseph (indigènes), tout est absolument rasé ; les cimetières qui renfermaient les sépultures des missionnaires, depuis Mathieu Ricci jusqu'à Mgr Sarthou (trois siècles) ont été violés, les tombes renversées, les ossements, voire même [80] les cercueils réduits en cendres et jetés au vent : le Pei-tang, criblé d'obus, reste seul debout. M. d'Addosio, M. Garrigues, M. Doré, M. Chavanne ont été tués à Pékin, et, dans la mission, plusieurs prêtres chinois ont eu le même sort.

           Le Vicariat contenait cinq cent soixante-dix-sept chrétientés ; la plupart avaient leur chapelle ; c'est à peine s'il en reste un quart ; les maisons des chrétiens ont été pillées, brûlées. Je n'en connais qu'une à Pékin qui soit encore debout.

           Bref, la ruine est à peu près totale, le travail de quarante années est anéanti ; mais le courage des Missionnaires ne l'est pas et nous allons recommencer, assurés de la réussite, car «le sang des martyrs est une semence de chrétiens». A moins cependant que Dieu ne veuille châtier cette malheureuse Chine qui, depuis des siècles, abuse de ses grâces. Espérons qu'il pardonnera encore ; tant de gens, même parmi les mandarins, sont innocents des atrocités commises ! Nous aimons et aimerons toujours nos pauvres Chinois. Priez pour eux et pour nous. «Gratias agamus Domino Deo nostro !»

Suite la semaine prochaine :
Journal du siège du Pétang de Mgr FAVIER : 30 mai - 30 juin