Chapitre Premier
Les biens temporels de la Congrégation

Ch. I. LES BIENS TEMPORELS DE LA CONGRÉGATION

1. Ressources financières,
- Fruits du ministère,
- Honoraires de messes,
- Fondations,
- Coches publics,
- Aides, gabelles,
- Union de bénéfice,
- Domaines et fermes,
2. Aperçu général sur la situation financière,
3. L’Administration du temporel,
4. Les procès


I. - Ressources financières

Une Congrégation religieuse pour subsister ne peut se passer d’un minimum de biens temporels. Il lui faut assurer son administration et ses services généraux, le recrutement, la formation et la subsistance de ses membres, la marche de ses maisons et de leurs œuvres.
Ses ressources financières proviennent généralement des fruits du travail de ses membres, des honoraires de messes, des revenus des capitaux et des fondations, de dons et de legs.
En ce qui concerne la Congrégation de la Mission pour la période antérieure à la Révolution, la question se pose de savoir de quelles ressources elle pouvait disposer ? Elle se pose d’autant plus que l’on sait par ailleurs que, d’une part, la théologie de l’époque n’admettait pas la fructification de l’argent ni la valeur morale du prêt à intérêt, donc du placement des capitaux, et que, d’autre part, Monsieur Vincent avait fortement insisté sur la gratuité du ministère et des fonctions de la Mission.
En effet, sous Ancien Régime, demander un intérêt pour le placement ou le prêt de son argent, était considéré comme de l’usure, condamnée par la morale. Ce n’est pas le lieu de traiter ici ce problème, qui depuis longtemps faisait couler des flots d’encre et mettait aux prises les moralistes.
Monsieur Vincent nous est lui-même témoin de l’opinion courante. Consulté par le supérieur du Mans sur un cas particulier, en 1657, il lui répondit :
«Vous me demandez si un tuteur qui a 10.000 écus à son mineur les peut mettre à intérêt, attendu que la justice le condamnera à payer le même intérêt. La Sorbonne se trouve assez empêchée à résoudre cette difficulté, voyant, d’un côté, que les meilleurs casuistes condamnent cette usure, et, d’un autre, que les cours souveraines l’autorisent, surtout à l’égard des mineurs. Néanmoins communément ces Messieurs les docteurs sont d’avis que les tuteurs, non plus que les autres, ne peuvent et ne doivent pas lever lesdits intérêts, mais trouver quelque biais pour éviter que la justice les oblige à les payer eux-mêmes à leurs mineurs, comme serait de faire assembler les parents, afin que par leur consentement ils fassent ordonner que l’argent qu’ils ont soit mis en fonds de terre, ou en rentes constituées. C’est ce que vous pouvez conseiller à celui duquel vous parlez ; et si déjà il l’avait donné à intérêt, il est à propos qu’il fasse faire sommation à ses débiteurs d’avoir à lui payer le principal dès le terme échu, et, s’ils ne le font pas, qu’il obtienne sentence contre eux pour le payement dudit intérêt, parce qu’alors il lui sera plus loisible de le recevoir.» (VI, 272-273).
Des consultations de ce genre ne manquaient point et dans ses réponses Monsieur Vincent fait preuve de la plus grande prudence, n’ignorant point les controverses en question. En 1658, il mandait au supérieur [5] de la maison de Saintes
«Je vous prie de me marquer les espèces d’usures dont vous désirez la résolution. Je vous répondrai à chacune, et, en attendant, suivez les maximes de la Sorbonne, sans jamais parler au désavantage de ceux qui ont des opinions contraires ; aine vous les honorerez et chérirez comme nos Pères. Ne dites point à personne ce que je vous écris, si ce n’est aux nôtres, sous le secret, et jamais à d’autres». (VII, 226).
Monsieur Vincent ne serait-il pas, dans son for intérieur, partisan de la légitimité du prêt à intérêt ? Et la règle, qu’il conseille, ne serait-elle pas seulement une sûreté valant mieux suivre l’opinion la plus commune ?

Les fruits du ministère
Pour assurer leur subsistance, les missionnaires ne pouvaient non plus compter sur les fruits de leur ministère qui, sur l’ordre même de Monsieur Vincent et d’après les usages observés strictement dans la Compagnie, devait être absolument gratuit.
Monsieur Vincent tenait farouchement à cette règle. En 1638, il mande à M. Lucas :
«Vous avez bien fait, Monsieur, de ne pas accepter les offres de monsieur le vicomte de Soudé, et ferez bien de n’écouter jamais la proposition de nous nourrir ; c’est une règle fondamentale de notre petit Institut». (I, 431).
Au sujet d’une mission qui se donnait à Coulommiers, en 1647, il adressait au supérieur, M. Delville, cette admonestation :
«Vous me mandez que Madame de Longueville veut faire les frais. O mon Dieu 1 Monsieur, faut-il commencer du temps de Monsieur Delville et du mien et par Monsieur Delville la dissipation et la ruine de l’esprit de la Mission ! O Jésus ! à Dieu ne plaise que vous soyez l’instrument d’un tel malheur ! Nous ne sommes pas moins obligés à faire gratis nos missions, que les Capucins à vivre aumônes. Eh ! bon Dieu ! que dirait-on d’un Capucin qui toucherait de l’argent, et que n’a-t-on pas raison de dire des missionnaires qui se laisseront défrayer par quelques-uns dans les missions, et cela par Monsieur Delville et de mon temps ! O Jésus ! absit hoc a nobis !» (I, 250).
Il reviendra plus tard en termes identiques sur les mêmes raisons d’interdire ce qui serait opposé à la gratuité des missions (VI, 160).
Monsieur Vincent ne refuse pas toutefois les aumônes, qui sont faites à l’occasion du ministère, pourvu qu’elles ne présentent pas les apparences d’une rétribution.
C’est ainsi, qu’en 1648, il mande au supérieur de la maison de Gênes :
«Les présents que lion vous apportera dans Gênes, vous les pourrez recevoir, quoiqu’ils viennent des lieux où vous avez fait la mission ; mais ceux que l’on vous pourrait offrir en faisant les dites missions, refusez-les honnêtement». (I, 275).
«Sur l’éclaircissement que vous demandez, écrit-il de même au supérieur de la maison du Mans, en 1656, il faut tenir pour maxime que nous ne devons jamais prendre aucune rétribution de nos emplois, bien que nous puissions recevoir les aumônes que l’on a dévotion de nous envoyer ; de sorte que, si Madame X… vous envoie quelque argent, à cause que vous avez travaillé en sa terre et que vous y avez fait de la dépense, il ne faut pas le recevoir ; mais si, hors cette considération, elle vous faisait quelque bien par simple charité, vous le pourriez prendre comme une aumône»
. (VI, 150). [6]
En 1659, il écrit encore dans le même sens au supérieur de la maison de Saintes :
«Jamais nous ne devons prendre rétribution pour nos missions, non plus des personnes absentes que des présentes, ni des riches que des pauvres. Je ne dis pas que, si l’on envoie chez vous quelque argent, vous ne le puissiez recevoir par forme d’aumône, mais non pas pour avoir fait une telle mission, ou sous condition de la faire». (VII, 434).
La pensée de Monsieur Vincent est donc bien claire : les missionnaires doivent exercer gratuitement leurs fonctions ; ils peuvent cependant accepter ce qu’on leur donne éventuellement, mais uniquement à titre de charité et d’aumône.
Le ministère n’était donc pas un titre assuré pour la subsistance des missionnaires. Il y était d’ailleurs pourvu d’une autre manière par les fondations ; celles-ci, de soi, devaient suffire pour mettre les missionnaires à l’abri des préoccupations matérielles indispensables, de sorte qu’ils pussent s’adonner avec plus de liberté et aussi plus de désintéressement à leurs fonctions.

Quant aux raisons profondes, aux raisons surnaturelles qui dictaient son attitude à cet égard, Monsieur Vincent les a volontiers exposées dans ses entretiens aux missionnaires.
«Il est vrai, leur disait-il, que nous ne devons rien recevoir, pas même une pomme, un raisin ; mais la raison, vous la voyez, vous la savez : quod gratis accepistis, gratis date. Nous avons reçu grâce de Dieu pour l’instruction et la conversion des peuples ; cela ne nous a rien coûté, gardons-nous aussi de rien prendre.» (XII, 385).
Il disait encore, une autre fois, que la Compagnie s’était donnée à Dieu, dès le commencement, pour faire toutes les fonctions de la mission gratis, et il ajoutait :
«On a vu que c’était in grand moyen de faire du fruit parmi les peuples, qui disent : O Ces Messieurs sont gens de Dieu, puisqu’ils ne prennent rien et sont si désintéressés. ainsi on les gagne facilement à Dieu». (XII, 386 ; Cf. I, 136-137).
Les successeurs de Monsieur Vincent s’efforcèrent de garder avec fidélité cette tradition.
M. Jolly crut nécessaire de la rappeler, le 20 août 1679
«Nous ne devons rien recevoir du peuple en mission, disait-il, mais, comme on peut recevoir une fondation de mission, on peut aussi recevoir ce qui est donné par une personne aisée pour en faire une, une fois. Et si Messieurs les curés donnaient du bois et du vin et n’en voulaient point le prix, il n’est point contraire à la règle de recevoir, mais quand on n’est pas en nécessité, on leur fait quelque présent en revanche». (Arch. S.L., Table.. etc…, p. 113).

Cette tolérance à l’égard des dons faits par les curés amena sans doute quelque relâchement dans la discipline jusque-là suivie.
C’est pourquoi, après l’Assemblée de 1724, recommandant de faire nos missions dans le vrai esprit de la Mission, M. Bonnet exige «qu’au cours des missions, on ne reçoive pas de présents, ni grands, ni petite, pas même le bois à brûler, les fruits et les autres choses potables ou comestibles». (Circ., I, 336). [6a]
La gratuité des missions ne souleva pratiquement pas de problème, du moins tant que les revenus des fondations furent suffisants pour les assurer.
Il y avait encore d’autres œuvres, telles que les retraites spirituelles et celles des Ordinands, qui grevaient également le budget des maisons. Devait-on les assurer gratuitement, quand les maisons n’avaient point de fondations particulières pour en fournir les frais ?
Monsieur Vincent avait déjà parlé de ce problème. En 1640, il écrivait au supérieur d’Annecy :
«Que vous dirai-je des ordinands, Monsieur ? Je vous sais bon gré de ce que vous vous êtes offert à faire la dépense de la première ordination ; mais je pense qu’il faut acquiescer à ce que Monseigneur de Genève propose, de les obliger à donner un florin par jour chacun, si cela suffit, toutes choses comptées et rabattues. L’on fait état que la dépense des ordinands de Paris revient à vingt sols par jour ; l’on compte en cela la dépense d’un plus grand nombre de frères qu’il faut, le bois, les menus frais et le renouvellement du linge». (II, 75).
La question fut également posée à l’Assemblée de 1668, et M. Calmeras y répondait :
«Quoique l’usage de la Congrégation soit de faire ses fonctions gratuitement, cela n’empêche pas néanmoins que, lorsque les Évêques obligent les ordinands ou les autres ecclésiastiques de leur diocèse à faire régulièrement les exercices spirituels dans nos maisons, nous ne puissions prendre quelque chose pour soutenir cette dépense, laquelle paraît excessive. Pour les autres, on doit se régler sur le revenu des maisons ; et lion peut toujours recevoir d’un chacun ce qu’ils offrent volontairement» (Circ., I, 94). [7]
Pour mieux préciser sa pensée, M. Alméras déclarait encore, le 5 août 1669 : on peut faire connaître à ceux qui font la retraite qu’on a besoin d’être aidés pour cette dépense ; cependant parfois on pourra en recevoir sur le fonds de la Providence, quand ils en auront grand besoin et seront pauvres (Arch.S.L., Table, etc… p. 113

.
Les honoraires de messes
Les honoraires de messes entrent aujourd’hui, pour une part non négligeable, quoique très insuffisante, parmi les moyens de subsistance des communautés sacerdotales. Jadis, du moins dans les débuts, la Congrégation de la Mission ne pouvait guère compter sur cet apport.
D’abord, au XVIIème siècle, les honoraires de messes étaient relativement rares, surtout aux périodes difficiles. M. Bernard Codoing, supérieur à Annecy, avait prié Monsieur Vincent, en 1640, de lui fournir des intentions de messes ; il en reçut la réponse suivante :
«Quant aux messes à faire dire en ce pays-là, hélas ! Monsieur, je le désirerais bien ; mais certes, je n’y vois point de moyen ; car, outre que je n’ai jamais vu personne avoir disposition à cela, la misère du siècle refroidit bien les aumônes et les rétributions des messes». (II, 78).
Une autre réponse de Monsieur Vincent, en à un Prêtre de la maison de Saintes, est très suggestive et témoigne également des embarras causés par les fondations de messes en certaines maisons.
«Je réponds à la lettre que vous m’avez écrite au sujet des rétributions de messes que vous cherchez, mande Monsieur Vincent, en vous disant que, s’il nous en vient, je vous les adresserai ; mais je vous dois dire aussi que rarement l’on s’adresse à nous pour nous faire de telles aumônes. Ce n’est pas qu’on ne nous demande des messes ; nous en sommes surchargés, et le sommes à présent d’environ 1.000 pour la pauvre maison de Gênes, qui les devait et qui ne les pouvait acquitter, à cause qu’elle a perdu six ou sept prêtres ; mais j’entends qu’il n’arrive guère que nous touchions quelque argent pour cela. Et ainsi, Monsieur, je n’ose vous en faire espérer aucun, quoique je serais très aise, si on nous en présente, de le vous envoyer, pour achever de payer la petite dette dont vous êtes en peine». (VII, 1-2).

Il y a lieu de noter à ce propos que les fondations des maisons comportaient assez fréquemment des charges spirituelles très onéreuses et notamment l’acquit d’un nombre impressionnant de messes et de services à l’intention des fondateurs et de leurs familles, au point que parfois il restait relativement peu de messes libres à la disposition des missionnaires.

Pourtant, en principe, les prêtres célébraient la messe chaque jour. Nous n’avons guère trouvé qu’un seul rappel à l’ordre à ce sujet. Il est de M. Bonnet qui, dans sa circulaire du 1er janvier 1722, écrivait :
«Quelques jeunes prêtres… s’abstiennent trop facilement de dire la sainte messe, non seulement dans leurs voyages, mais encore dans nos séminaires et dans les missions, ce qui n’édifie pas. On sait assez que de bons prêtres peuvent quelquefois s’abstenir de dire la sainte messe, pour de bonnes raisons incidentes ; mais d’en faire une espèce de coutume, cela marque plus ordinairement un défaut de ferveur et d’amour ; surtout pour des Prêtres de Communauté, qui ont pour règle de la dire tous les jours, a moins que leurs confesseurs n’en jugent autrement. Je prie les supérieurs de tenir la main à ce que l’on n’introduise point ce relâchement». (Circ. I, 328). [8]
Non seulement les intentions de messes étaient rares, mais il fut un temps où Monsieur Vincent s’opposait, en principe, çà ce que l’on reçut une rétribution pour les messes célébrées à l’intention des fidèles. Il déclare lui-même à plusieurs reprises qu’à Saint-Lazare : «On ne prend rien des messes qu’on nous fait dire», ni aucune rétribution alors que les pauvres prêtres séculiers en prennent». (XII, 385,386).
En tout cas, il n’aurait jamais toléré qu’au cours des missions, on reçut des honoraires de messes. En 1655, il déclarait positivement à un de ses prêtres que, durant le temps des missions, les missionnaires ne devaient nullement accepter des honoraires pour messes dites à l’intention des fidèles, et qu’il avait lui-même l’habitude de les faire porter aux malades par les personnes qui les lui présentaient. (V. 266).
De cette formelle interdiction, longtemps il resta trace dans les coutumiers et règles d’offices.

Le coutumier des missions comportait cet article :
«Si quelqu’un nous prie de dire la messe à son intention, nous la dirons si nous ne sommes obligés d’ailleurs ; mais nous n’en prendrons aucune rétribution ; que si la personne est pauvre nous lui dirons que nous lui donnons cela ; si elle est riche, nous lui conseillerons de le donner aux pauvres ou à l’église, etc…., encore serait-il à propos lorsqu’on nous en prie de savoir de M. le curé une fois pour toutes, s’il agrée que nous en usions de la sorte, lorsqu’il s’en présentera d’autres». (p. 31).
On lisait de même dans la règle du Préfet de l’église :
«Il prendra garde qu’on ne reçoive aucune rétribution ou aumône pour les confessions, ou autres fonctions du missionnaire ; si pourtant ceux qui font dire des messes et autres offrent quelques aumônes pour l’église ou pour la maison, il les recevra ; mais il n’exigera jamais rien pour aucune de nos fonctions».
L’interdiction d’accepter des honoraires n’était pas telle, cependant, qu’elle ne souffrit pas d’exceptions, surtout en cas de grave pauvreté.

Nous l’avons vu plus haut dans les dires et agissements de Monsieur Vincent. Ainsi encore, par exemple, le Saint mandait, en 1639, à M. Le Breton, supérieur à Rome : «Vous faites bien… de recevoir la rétribution pour la messe. En attendant, il y a humilité à en user de la sorte, et sagesse pour vivre jusqu’à ce que vous soyez connu ; mais je pense que vous ferez bien de distribuer cette rétribution aux pauvres». (I, 548).
En 1649, Monsieur Vincent n’hésite pas à conseiller à M. Portail, alors à Marseille, de se procurer des intentions de messes pour subvenir à ses besoins (I, 403), et même il lui en fait parvenir :
«Madame la duchesse d’Aiguillon, lui écrit-il, vous doit envoyer 500 livres, savoir 400 livres pour des messes célébrées ou à célébrer, selon l’ordre que vous en avez déjà reçu, et cent livres pour d’autres messes qu’elle vous demande pour l’âme de feu M. de la Coste. Si vous avez besoin davantage d’argent, mandez-le-moi, nous vous en enverrons incontinent, et, si besoin est, nous vendrons nos croix et. nos calices pour vous secourir». (III, 472).

Les difficultés financières, qui se firent sentir peu après la mort de Monsieur Vincent et, peut-on dire, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, amenèrent progressivement les maisons à se servir des honoraires de messes pour assurer en partie leur subsistance.
Il était bien entendu que les honoraires perçus à l’occasion des messes étaient toujours la propriété de la Communauté et non pas des [9] particuliers. en dépit de toute justice et du vœu de pauvreté, s’appropriant ces honoraires, furent sévèrement blâmés par les Assemblées et les Supérieurs généraux : M. Bonnet en 1717, M. Jacquier en 1762 et 1765 (Circ. I, 296 ; II, 14 & 36).
L’application des messes fut réglée pour la première fois, à notre connaissance, par M. de bras, en 1759. Il statua que les maisons, qui recevaient peu d’intentions de messes, pourraient licitement chercher à s’en procurer. Et si par hasard ces intentions venaient à manquer, et qu’il n’y eut pas de messes fondées ou autres à acquitter en justice, il revenait au supérieur de déterminer l’application des messes, qui ne doivent pas être laissées à la libre disposition des prêtres. (Circ., I, 627).

Contrairement à la pratique suivie par Monsieur Vincent, les Supérieurs généraux crurent pouvoir autoriser des missionnaires à disposer des honoraires de messes pour des raisons importantes, par exemple pour venir au secours de leurs parents. En soi, rien ne s’y opposait ; mais, comme il arrive parfois même pour des choses bonnes en soi, il y eut des abus. Aussi, en 1762, M. Jacquier exigea-t-il de tous ceux qui se trouvaient dans le cas d’un véritable besoin, de faire renouveler les permissions, qui leur avaient été précédemment accordées (Circ., II, 16). Après l’Assemblée de 1788, les abus n’ayant pas cessé, M. Cayla fit une nouvelle réglementation à ce sujet. Il écrivait :
«Pour réprimer l’abus, malheureusement trop répandu, de s’attribuer l’honoraire des messes sans permission et souvent au préjudice des maisons pauvres ou chargées de fondations, l’Assemblée décanale, conformément à ce qui avait été statué dans d’autres Assemblées, qu’on pèche contre le vœu de pauvreté et contre la justice, en s’attribuant ainsi l’honoraire des messes, ou en surprenant la religion des supérieurs sous de vains prétextes. Afin d’y remédier plus efficacement, je déclare que je ne ratifie les permissions données par mon prédécesseur que sous ces trois conditions : 1°) - Qu’on acquittera, comme les autres confrères, les messes de fondation dans les maisons où l’on habite. 2°) Qu’on rendra les suffrages ordinaires à nos morts. 3°) Et, enfin qu’on sera dans une sorte de nécessité de soulager des parents pauvres, et ce pour le temps seulement que durera leur indigence». (Circ. II, 207)

D’après tout ce qui vient d’être dit, on voit que les maisons particulières, même après qu’il fut d’usage de percevoir les honoraires des messes, ne pouvaient guère tirer profit de cette source de revenu. D’autres raisons encore s’y opposaient.
Nous l’avons déjà dit, beaucoup de maisons étaient grevées de lourdes charges spirituelles imposées par les fondations, et qui consistaient surtout, en messes et services.
A ces messes, il fallait ajouter encore les messes de suffrages pour les défunts, et même pour les bienfaiteurs, quand les Supérieurs généraux les imposaient, sans compter d’autres intentions particulières. Avec la messe mensuelle pour les défunts, il y avait, à la fin du XVIIIe siècle, entre 35 et 45 défunts par an.
Souvent, en témoignage de reconnaissance envers Dieu, ou bien pour attirer la bénédiction divine sur la Compagnie ou pour la conserver dans la pratique de l’esprit primitif, Monsieur Vincent demandait à ses prêtres de célébrer aux intentions spéciales qu’il recommandait.
Ainsi, lorsque le frère Barreau, consul d’Alger, se trouvait en grave difficulté, Monsieur Vincent faisait célébrer une messe par chacun des prêtres de La Rose à cette intention, comme aussi pour la mission d’Irlande (I, 84). Il est probable que la même obligation avait été aussi imposée à d’autres maisons. [10]
Quand, par ailleurs, une maison particulière ne pouvait plus satisfaire à ses charges et obligations concernant les messes, Monsieur Vincent faisait dire ailleurs une partie de ces messes. C’est ainsi qu’il fit célébrer à Saint-Lazare près de 10 000 messes que la maison de Gênes, réduite dans ses effectifs par la peste, ne pouvait plus acquitter. (VII, 88)

Enfin, ni le Saint Fondateur ni ses successeurs, ne voulurent, autant que possible, priver les missionnaires de la faculté de pouvoir célébrer des messes à leurs intentions personnelles, et qu’on appelait à cause de cela des messes libres.
Monsieur Vincent trouvait bon cet usage et il tenait à le conserver.
«Il n’y a point d’ecclésiastiques, disait-il, qui voulu entrer en notre congrégation, si on lui disait qu’il ne pourrait jamais dire la sainte messe ni pour lui, ni pour des parents et amis, ni pour autre intention que ce soit, que pour un défunt seulement…» Et il précisait qu’on n’imposait une intention de messe à chaque missionnaire que «trois ou quatre fois la semaine au plus». (V, 422).
C’est pourquoi, Monsieur Vincent n’entendait pas accepter des fondations, qui obligeraient ses prêtres à dire la messe chaque jour, car, disait-il, «nous trouverons difficulté d’en trouver qui s’en veuillent charger. Chacun a des dévotions particulières pour eux, pour leurs parents et amis, vivants et trépassés, qui auraient peine de se priver du droit d’en dire quelques unes à leur intention et de leurs parents.
«Les Révérends Pères Jésuites sont fort circonspects à donner des messes à dire à leurs Pères, pour la raison que j’ai dite, et nous n’avons pas désiré nous en charger, pour la même raison, si ce n’est au sujet des fondations qui se font.» (VI, 28).
Monsieur Alméras codifia cette pratique des messes libres dans les Règles du supérieur local, où au §. 2 du Ch. I on lisait : «Le supérieur peut appliquer les messes des nôtres de sorte pourtant qu’ils en aient quelques-unes de libres, à moins que les obligations de la maison ne le permettent pas».
Au sens de cet article, ce n’était donc pas un droit absolu proprement dit, puisque la nécessité permettait d’y déroger. Mais il y a lieu de croire que dans la réalité, à l’occasion du décès de parents ou pour d’autres raisons personnelles, même dans les maisons surchargées d’intentions de messes de fondation, les supérieurs s’ingéniaient à concéder cette faculté de messes libres : cela entrait naturellement dans l’administration d’un bonus paterfamilias, que doit être tout supérieur.
Évidemment, il fallait s’y attendre, ces intentions libres laissées aux missionnaires furent l’occasion de quelques abus. En 1711, M. Bonnet s’élève contre ceux qui retiennent les rétributions des messes libres, pour en faire, sans permission, des aumônes à leur dévotion. (Circ., I, 255)
D’où il faut inférer que seule l’intention de messe était abandonnée au missionnaire ; il n’avait pas le droit de conserver les honoraires, s’il en percevait pour ces messes libres.
Nous ignorons quand fut déterminé le nombre exact de messes libres mensuelles accordées aux prêtres, ni quand s’est introduit la coutume d’abandonner aux missionnaires une somme déterminée pour les messes libres célébrées aux intentions de la maison. Les documents de l’époque n’en font nulle mention. Du vivant de Monsieur Vincent, nous l’avons vu, les missionnaires avaient trois ou quatre messes libres, chaque semaine, donc un peu plus d’une douzaine, chaque mois.
Ni les fruits du ministère, ni les honoraires de messes ne pouvaient donc procurer des ressources importantes pour l’entretien des missionnaires. [11]

Il nous faut maintenant chercher à connaître quelles étaient les vraies ressources de la Congrégation.
En dehors des dons, faits à titre d’aumône et de charité, qui ne peuvent guère entrer en ligne de compte, à cause de leur caractère aléatoire, trois ressources financières demeuraient principalement à la disposition des missionnaires : les fondations ; les revenus des coches publics et des subventions royales ; les revenus des bénéfices et des biens-fonds.

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