La vie matérielle des Missionnaires
Félix CONTASSOT cm.
1959


Les Fondations
Pour l’établissement des fondations, Monsieur Vincent manifestait des exigences particulières :
1°) Il entendait que la fondation fut faite à perpétuité, car, disait-il, «c’est contre le bon ordre et notre usage de nous engager en un lieu pour un temps, et non à perpétuité». (VII, 592).
2°) La fondation devait non seulement permettre aux missionnaires de se loger, mais aussi leur assurer de quoi vivre pour travailler, «puisque la quête ne leur est ni permise ni convenable». (VII, 208).
De plus, comme dans son estimation, «le prix des choses double de cinquante en cinquante ans pour le moins», — l’avenir ne devait pas lui donner un démenti, — il entendait aussi, en prévision des variations du coût de la vie, que la perpétuité d’une fondation fut assurée par un revenu placé en fonds ; sinon, en peu de temps, la fondation courrait le risque d’être réduite à la moitié (I, 394).
Et même, malgré cette précaution, il n’avait guère d’illusions sur la stabilité des fondations.
Au supérieur d’Annecy, Bernard Codoing, il écrivait, en 1641 :
«Vous me mandez que vous allez mettre l’argent à rente entre les mains de M. le Comte de N… ; ce qui me donne sujet de vous dire, Monsieur, que j’ai un peu de peine de cela et qu’il nie semble qu’il aurait été plus à propos d’en acheter ou faire bâtir une maison. Je sais bien qu’il y a quelque chose à redire à cela même ; mais si vous m’aviez écrit votre intention et vos raisons, je les eusse pesées devant Dieu». (II, 206).
En ces questions, Vincent avait le sens des affaires propre aux paysans de sa race et développé par l’expérience. Au même M. Codoing, alors supérieur à Richelieu, il écrivait, en 1650 :
«Je vous prie de vous excuser envers M. de Maisonneuve du changement qu’il demande du moulin et de la métairie de Tuet pour une rente de pareille valeur, tant pource que ce bien-là vaudra peut-être d’ici à trente ans le double qu’il ne vaut et que la rente ne peut jamais croître, que pource que la même rente se peut perdre, et non pas un bien-fonds». (IV, 6).
Ce fut sur ces principes de prudence que furent établies de nombreuses fondations du vivant de Monsieur Vincent et après lui.
Au début, Monsieur Vincent avait accepté des fondations de missions à assurer de cinq en cinq ans. En 1656, il déclare avoir renoncé à en accepter de ce genre, «pource que ces fondations-là occuperaient la Compagnie, en sorte que dans peu de temps l’on ne pourrait aller ailleurs où la nécessité plus grande nous presserait d’aller». (VI, 28).

Après la mort du saint, lorsque les sujets affluèrent plus nombreux en la Compagnie, la plupart des missions furent fondées avec des clauses semblables ; elles devaient être assurées de dix en dix ans généralement, quelquefois, mais plus rarement, dans un laps de temps plus court. [12]
La question se posa, un jour, si une maison, déjà fondée pour donner des missions déterminées, pouvait accepter en plus Vautres fondations particulières. Elle fut portée par la province de Lyon à l’Assemblée sexennale de 1717.
M. Bonnet y répondit qu’il était malaisé de résoudre cette question en général : tout dépendait de l’état des revenus de la maison, du consentement des prélats et des fondateurs, et enfin d’autres circonstances particulières, qu’on ne pouvait prévoir toutes ensemble. Aussi, conseillait-il, comme plus sage et plus sûr, que les maisons qui seraient dans ce cas, lui proposeraient leurs doutes, ainsi qu’il avait lait pour Annecy et d’autres maisons. (Circ., I, 299).

La maison de mission de Sarlat, fondée principalement pour l’évangélisation des terres de la famille de Nouilles, avait encore la charge d’un certain nombre de missions à donner en Périgord.
Néanmoins, malgré toutes les précautions prises, les fluctuations économiques, surtout au XVIIIème siècle, réduisirent bon nombre de maisons de mission dans la quasi impossibilité d’assurer les fondations dans leur intégralité. La maison de Sarlat, déjà citée, eut longtemps maille à partir avec les héritiers des fondateurs ; lorsqu’éclatait la Révolution, la question d’un rajustement des clauses de fondation, sollicité depuis près de cinquante ans, n’était pas encore réglée.
Une réflexion du rédacteur du registre des missions de la maison de Montauban, montre qu’il en était de même en cette maison. On lit en tête du registre : «On ne peut ici rien dire de ce qui s’est passé de considérable dans cette maison, sinon que la Congrégation a toujours été en grande estime dans cette ville, et qu’elle a beaucoup travaillé à la réforme de ce diocèse, aussi bien qu’aux missions, tant que cette raison a pu les soutenir». (Arch. S.L.).

La plupart des maisons de mission, sinon toutes, étaient logées à la même enseigne. Comme nous le verrons encore plus loin, les guerres étrangères, les troubles de la Fronde, les besoins d’argent de l’État, les reprises sur les revenus, etc…, autant de causes de perturbations des finances publiques et particulières, avec pour conséquence le manque de stabilité des monnaies, leurs dévaluations et le coût de la vie sans cesse en progression. Les fondations, surtout d’origine ancienne, furent les victimes de cet état de choses, et la vie des missionnaires rien moins qu’assurée.
Évidemment, la Congrégation de la Mission n’était pas seule à en souffrir. Par un bref de 1724, le Souverain Pontife concéda à tous les Supérieurs généraux des communautés religieuses et séculières le pouvoir de réduire les messes de fondation, dont les fonds ne subsistaient plus, après en avoir fait examiner les titres par des hommes sages et craignant Dieu, par eux commis à cet effet.
En communiquant cette nouvelle aux maisons de la Congrégation, M. Bonnet déclara confier cet examen, en chaque maison, aux supérieurs et consulteurs ; ils enverraient aux visiteurs leurs avis sur ces sortes de réduction, et le Supérieur général déciderait en dernier ressort. (Circ. I. 340)
Cet indult pontifical ne s’appliquait qu’aux messes de fondation ; les autres fondations demeuraient inchangées, et ne laissaient pas de constituer une lourde charge pour les maisons. Il fallait donc s’ingénier pour les acquitter, et pour cela bien administrer le temporel des maisons. C’était la recommandation expresse, qu’en 1766, M. Jacquier faisait aux supérieurs.
«Une vigilance attentive sur ce point, leur disait-il, est d’autant [13] plus indispensable, que la plupart de nos fondations, n’ayant été établies que sur de modiques pensions pécuniaires, elles sont devenues encore beaucoup plus minces par l’augmentation successive du prix de tous les objets d’entretien et de consommation : d’où il résulte, que nos maisons ne peuvent se soutenir que par le moyen d’une bonne administration et d’une sage économie». (Circ., II, 45).

Les coches publics
Quand nous parlerons plus tard des voyages des missionnaires et des moyens de locomotion, dont ils pouvaient disposer, nous dirons plus en détail comment le service des coches était organisé.
Ces voitures publiques, gérées par des fermiers, étaient la propriété ou plus exactement sous la dépendance d’une famille ou d’une société, qui percevaient, chaque année, une rente ou une redevance établie par le contrat de fermage.
Plusieurs maisons de la Congrégation avaient reçu par contrat de fondation des rentes sur les coches publics.
En 1642, la duchesse d’Aiguillon fait une fondation de 1.000 livres de rente sur les coches d’Orléans pour l’entretien de trois missionnaires à Notre-Dame de La Rose, au diocèse de Condom (II, 284).
En 1643, cette même duchesse fait une nouvelle fondation de 5.000 livres de rente sur les coches de Rouen pour l’établissement des missionnaires à Rome (II, 390). Pour l’emploi de cette rente, Monsieur Vincent conseillait à M. Codoing, supérieur à Rome, de prendre un palais a rente annuelle et perpétuelle (II, 336, 406).

On sait, par ailleurs, qu’au moins en 1656, les missionnaires d’Alger et de Tunis avaient 1.500 livres de revenus annuels sur les coches (VI, 40), et que Saint-Lazare même percevait des revenus de cette sorte.
Ce genre de revenu n’était guère stable. La rente annuelle variait suivant les circonstances, encore pouvait-on s’estimer heureux si elle était régulièrement versée. On trouve dans la correspondance de Monsieur Vincent maintes allusions aux aléas de ces rentes.
Il écrivait, par exemple, en 1638 : «Je voudrais savoir si les coches de Loudun sont à 5.000 livres ; ils ne sont baillés que pour 4.1500 livres par la fondation. Peut-être se sont-ils raffermis depuis». (I, 427).
Cet optimisme sur ce sujet est plutôt rare sous la plume du saint ; le contraire est plus fréquent. Les rentes avaient sans cesse tendance à baisser
En 1642, il écrivait au supérieur de Rome, qui, on le sait, était intéressé à cette affaire :
«Vous pourriez prendre l’ordre de votre dépense à raison de 500 livres par quartier. Je doute que l’on vous donne longtemps les 2.500 livres par an des coches de boissons qui vous sont données, pource que les fermes de ces genres de bien diminuent notablement de prix ; celles que nous avons de Chartres vaudront moins, cette année, près de la moitié. Les misères publiques et la diminution du monde font ce déchet.» (II, 275).
Comme le prévoyait Monsieur Vincent, les fermiers des coches de Soissons ne tardèrent pas refuser de payer leurs redevances, bien qu’ils en fussent priés presque tous les jours (II, 322), si bien que Monsieur Vincent pensa un instant vendre ses droits, même à perte (II, 413). Pour comble de malchance, peu de temps après le fermier de Soissons fit banqueroute, et Monsieur Vincent dut payer 625 livres de caution (II, 444). [14]
Fait plus grave, en 1643, le duc de Bellegarde fait instance auprès du roi pour qu’on lui rende les coches de France, qu’il soutient lui appartenir. De son côté, le roi prélevait sur le revenu des coches ; en 1643, il s’était attribué un quartier et demi du prix de la ferme de cette année et autant pour la suivante, sans compter les reventes qu’en 1644 il fit des coches, ce qui entraînait la perte des revenus ou leur diminution. (II, 4 26, 422, 466).

Devant cet état de choses, Monsieur Vincent d’écrire à M. Codoing :
«Il ne faut point penser à retirer maintenant un sol de la vente de vos coches, mais à tourner toutes vos forces pour en conserver le revenu, à cause des continuelles ventes et reventes qu’on fait de cette nature de bien pour les affaires du roi. Il est nécessaire que je sois toujours à demander notre exemption de la taxe commune et que nous empruntions 2.000 livres pour vous acheter la messagerie de Soissons, qui se revend, pour assoupir les procès que vous avez avec les messageries à cause des coches, sur les droits desquels ils diminuent du tiers ou de la moitié…» (II, 469).
En 1649, le saint écrit de même à M. Portail : «Nous sommes dans l’impossibilité de vous rien fournir, non plus qu’aux autres maisons qui ont leur revenu sur les coches, lesquels ne vont plus ; et, selon les apparences, nous n’en retirerons de longtemps aucune chose, non pas même de ce que les fermiers nous doivent. Ceux des aides ne nous payeront non plus, tandis que ces troubles dureront.» (I, 403)
On trouve encore un écho des difficultés rencontrées par Monsieur Vincent dans cette perception des revenus des coches, en 1657. Il écrivait alors au supérieur de La Rose :
«Si vous saviez la peine que nous avons pour recevoir ici l’argent que vous prenez de delà, et pour conserver ce peu que vous avez de bien qui, étant assigné sur un domaine du roi, est fondé sur un sable mouvant et sujet à des taxes, retranchements et surcharges fréquentes, outre les rabais qu’il convient faire aux fermiers de temps en temps, pour des empêchements qui surviennent à leur jouissance. Plusieurs d’entre nous sommes souvent sur pied, tantôt pour tacher de faire lever les saisies et tantôt pour empêcher qu’on ne revende ces coches ; ce qui n’a jamais de fin, parce que tous les ans on fait de nouveaux partis». (VI, 161).
Voilà, certes, une source de revenu qui n’était pas de tout repos pour ceux qui avaient à y compter. Et nous ne parlons pas des litiges, qui mettaient aux prises ceux qui participaient aux revenus des coches, par exemple, pour délimiter leurs parcours, comme feraient et font aujourd’hui nos modernes lignes d’autobus ! (I, 534-535).
Les troubles de la Fronde, de leur côté, empêchaient les coches de circuler et par conséquent les fermiers de payer ce qu’ils devaient.
Au dire de Monsieur Vincent, telle était la situation en janvier 1649 et en mars 1652. Sn avril 1652, les revenus payés atteignaient à peine la moitié de ce qui était dû (I, 403 ; IV, 327, 331), et même lorsque la situation devint meilleure, les revenus ne cessèrent de diminuer (VII, 52).
Aussi, Monsieur Vincent ne cessait-il de recommander aux supérieurs des maisons, qui tiraient des coches leur principal soutien, la prudence dans leur dépense, et plus d’une fois, il fut obligé de venir à leur secours.
Aides, gabelles, etc…..

Les maisons qui tiraient quelques revenus des domaines royaux ou des prérogatives royales n’étaient pas logées à meilleure enseigne que celles qui percevaient les rentes des coches publics.
Plusieurs possédaient des rentes sur la Ville de Paris, ou bien sur les aides, c’est à dire sur les contributions levées sur les denrées et marchandises. Ainsi, par exemple, les aides du Pont-de-Cé étaient affermées 1.800 livres le 19 juin 1638, jour où elles furent laissées par le commandeur de Sillery pour la maison de Troyes. Ces revenus étaient eux aussi fort aléatoires et soumis à de nombreuses fluctuations, non sans péril pour l’équilibre des budgets. [15]
«Notre pauvreté augmente avec les misères publiques, écrivait Monsieur Vincent, en 1652. Les troubles qui les causent nous ont ôté tout d’un coup 22 ou 23 mille livres de rente ; car, outre la privation des aides, les coches ne vont plus». (IV, 327).
Ces revenus étaient à la merci des décisions royales, toujours influencées par le vide du trésor public, qu’il fallait remplir per fas et nefas.
En 1664, le roi décida de réunir tous les domaines aliénés. C’était une menace fort grave pour le budget de Saint-Lazare. «Comme la plus grande partie de notre subsistance, écrit M. Alméras, se prend sur cette nature de biens, non seulement sur les rentes de la maison de ville que l’on rembourse à ce premier jour de l’an, mais principalement sur les aides que Sa Majesté reprend, nous souffrirons une diminution de revenu si considérable que je n’ose vous le dire. Nous ne sommes pas traités plus mal que les autres, mais nous ne serons pas aussi plus épargnés. La règle est générale et n’a point d’exception. Cela étant, il semble, selon le jugement humain, que cette communauté doit succomber…» M. Alméras terminait par un acte de foi en la divine Providence (circ., I, 69-70).

Cette alerte ne fut pas la seule. En 1676, M. Jolly signalait lui aussi que les revenus de Saint-Lazare étaient fort diminués, parce que le roi avait remis à son domaine ce qui avait été donné à cette maison, sur les aides de Melun et du Pont-de-Cé, par feu M. de Sillery (Circ., I, 167).
Même doléance, en 1719. A son tour, M. Bonnet constate que la maison de Saint-Lazare a été mise fort à l’étroit par le retranchement d’une partie des rentes sur la Ville et par la suppression des privilèges de l’entrée des vins (Circ., I, 318). Cependant, quelques mois après, il avait la satisfaction d’annoncer que par l’intermédiaire du garde des sceaux, M. d’Argenson, il avait obtenu du duc d’Orléans, régent du royaume, la restitution du privilège pour le sel et le vin. (Circ., I, 322).

Union de bénéfices
Il arriva fréquemment que la dot de fondation des maisons fut constituée, au moins en partie, par l’union de bénéfices.
Ainsi, du vivant de Monsieur Vincent, M. de Saint-Aignan avait résigné en faveur des retraites d’Ordinands un prieuré de 2.000 livres de rente et fait résigner un autre de 400 livres et plus. (II, 249).

Les évêques employaient couramment ce moyen pour la fondation et l’entretien des séminaires. Le roi faisait de même pour les fondations relevant de la couronne. C’est ainsi, par exemple, qu’en 1713, il unit à la maison de Versailles l’abbaye de St-Pierre-le-Vif, à Sens, pour l’aider subsister plus commodément ; et, à la maison de Rochefort, l’abbaye de St-Jean-d’Angély, pour lui servir de subsistance, tant pour la paroisse que pour le séminaire, et ceci à la place des pensions que le roi doit fournir (Circ., I, 283).
Monsieur Vincent n’était pas opposé à ce mode de fondation. Il admettait même qu’un de ses prêtres acceptât un bénéfice, à condition de l’unir à la Compagnie, se basant sur l’avis des docteurs qui, dit-il, «sont dans ce sentiment qu’un particulier peut prendre un bénéfice avec intention de le résigner par après en manière d’union d’une compagnie bien réglée, dans la vue qu’il a d’un plus grand bien, pourvu [16] que cela n’entre pas en pacte avec celui qui lui donne le bénéfice, et que, l’ayant accepté, il demeure libre de le retenir ou de le résigner». (V, 26).
La correspondance de Monsieur Vincent, surtout avec le supérieur de Rome, son agent auprès du Saint-Siège, ne manque pas d’allusions aux bénéfices unis à la Congrégation. Il veillait avec soin à leur conservation et à en assurer la transmission. Voici à titre d’exemple la commission que pour l’un d’eux il confiait, en 1657, au supérieur de la maison de Rome :
«M. Blatiron était titulaire du prieuré Saint-Nicolas de Champvant, diocèse de Poitiers, que feu M. le cardinal donna à notre maison de Richelieu et qui vaque à présent par la mort du même M. Blatiron. Il est de l’ordre de Saint-Benoît. Je vous prie d’en prendre une provision au nom de M. Leonardus Le Boysne, dioecesis Rhedonensis et de faire faire un perquiratur pour savoir s’il a été impétré en cour de Rome, ou devant ou après le décès de mondit sieur Blatiron, ou par dévolu, ou comme vaquant par mort ; et en ce cas, vous ferez prendre date du même bénéfice deux ou trois jours de suite pour ledit sieur (Le Boysne).» (VI, 493).
Toutefois, Monsieur Vincent n’était pas partisan de l’union des cures à la Congrégation, parce que, disait-il, «ce n’est pas notre fait. Nous en avons fort peu, et celles que nous avons nous ont été données malgré nous, ou par nos fondateurs ou par Nosseigneurs les évêques, à qui nous n’avons pu refuser, à moins de rompre avec eux, et peut-être que celle de Brial est la dernière que nous accepterons jamais ; car plus nous allons avant et plus nous nous trouvons embarrassés de telles affaires». (IV, 617).

Les successeurs de Monsieur Vincent persistèrent le plus possible dans cette attitude de refus. Obligé par le roi de prendre la cure de Fontainebleau, M. Alméras, en 1661, fit une circulaire spéciale pour s’en expliquer devant la compagnie.
«D’abord qu’on nous parla de cette affaire, écrit-il, nous l’appréhendâmes, tant à cause que les cures ne nous sont pas propres, que parce que l’air de la cour est dangereux et peu convenable à de pauvres prêtres comme nous sommes» Il a fallu s’incliner devant la volonté formelle de leurs Majestés, le roi et la reine. (Circ., I, 40).
La même chose se renouvela, en 1672, pour l’acceptation de la cure de Versailles. M. Alméras fit encore tout ce qu’il put pour que la Congrégation ne fut pas chargée de cette cure, et il assurait la compagnie qu’il avait été contraint de céder au commandement du roi. Cette dernière fondation ne fut rendue définitive qu’en 1674 (Circ., I, 120).

Domaines et fermes
Assez fréquemment, soit par contrat de fondation, soit par achat, les maisons se trouvaient être propriétaires de domaines et de fermes, qui leur assuraient une partie de leurs revenus.
Saint-Lazare possédait ainsi les fermes d’Orsigny et de Rougemont première avait été acquise par donation, en 1644, mais après 1 a mort des donateurs, elle fut réclamée par leurs héritiers, qui obtinrent gain de cause en justice. Cette ferme redevint la propriété de la Mission, en 1684.
La ferme de Rougemont, sise en la paroisse de Sevran, faisait partie des dépendances du prieuré de Saint-Lazare et devint la propriété de la Mission en même temps que le prieuré.

Ces deux domaines, et d’autres comme la ferme de Grigny, étaient administrés par des frères. Ils apportaient un appui précieux [17] pour le ravitaillement de Saint-Lazare. Alors que la Maison-Mère se trouvait démunie de ses ressources habituelles, les fermes permettaient d’attendre des jours meilleurs. «Une des choses qui nous pourra aider pour avoir du pain l’année prochaine, écrit Monsieur Vincent, en 1652, est la ferme de Rougemont, que nous faisons par nos mains, avec celle d’Orsigny, si Dieu les garantit de dégât et de pillage, et que les fruits répondent aux belles apparences». (IV, 327).

Saint-Lazare tirait de ses fermes d’autres avantages encore, comme on le constate en cette supplique, qu’en juillet 1645, Monsieur Vincent adressait au Parlement, et que nous citons en entier à cause de tous ses détails intéressants :
«Supplient humblement les prêtres de la congrégation de la Mission établis à Saint-Lazare-lez-Paris, disant qu’il a plu au roi de leur donner permission, par lettres patentes du vingt-troisième jour de juin mil six cent quarante-cinq, adressantes à vous, Nosseigneurs, de vendre ou faire couper la quantité de quatre-vingt-dix arpents de bois de haute futaie au-dessus de trois âges, faisant partie de la ferme de Rougemont, sise en la paroisse de Sevran, joignant les bois de Livry, à cause que la plupart dudit bois sont vieux et rabougris, qu’ils ne profitent plus et empêchent le taillis de venir, pour employer l’argent qui viendra de ladite vente, partie pour employer aux murs de clôture qu’ils font faire pour enfermer les terres qu’ils ont au derrière de Saint-Lazare, à cause du grand dégât que le public fait allant et venant, et dérobant les blés quand ils sont venus en maturité, et partie pour retirer une maison sise dans ledit faubourg Saint-Martin et aliénée par leurs prédécesseurs, ou pour acheter une ferme qui leur est commode dans la paroisse de Saclay ; ce qui retournera à l’avantage de ladite maison de Saint-Lazare. Ce considéré, Nosseigneurs, il vous plaise faire enregistrer lesdites lettres au greffe de votredite cour, pour faire jouir lesdits suppliants à l’effet d’icelles ; et vous ferez bien.» (II, 538-539).
La ferme de Rougemont servait aussi de maison de campagne pour Saint-Lazare. Monsieur Vincent y vint plusieurs fois s’y reposer, de même que les missionnaires fatigués. Plus tard, le domaine de Pantin, donné par Mgr Abelly, servit à cet usage.
Saint Vincent admettait volontiers que les maisons de la Compagnie eussent une maison de campagne pour le repos des missionnaires. En 1646, à un supérieur, qui s’était trop empressé pour accepter la charge d’une chapelle de pèlerinage, il écrivait :
«Je sais bien que vous avez de bonnes raisons pour l’affirmative, notamment celle du changement d’air ; mais il eut mieux valu acheter une maison d’un bon air pour s’y aller promener une fois la semaine, que de s’engager à un nouvel établissement». (II, 601).

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