Chapitre Troisième


SILHOUETTE DU MISSIONNAIRE


De même que dans la construction et l’aménagement des maisons de la Mission, il y avait un style missionnaire, de même parmi les ecclésiastiques et les religieux de l’époque, il y avait un type missionnaire bien défini, c’est à dire un costume spécial, une allure, un comportement extérieur particulier, fait de bonhomie et de simplicité, qui faisaient dire de quelqu’un : c’est un missionnaire !

I. La silhouette du missionnaire en général
La silhouette du bon Monsieur Vincent, au large front surmonté d’une calotte noire laissant entrevoir quelques cheveux courts ;

au regard profond et vif, tantôt un tantinet malicieux sous des sourcils broussailleux, tantôt porté vers l’infini ou modestement baissé dans la pensée de la présence de Dieu ; au visage ovale et au menton orné d’une barbiche clairsemée ; à la soutane grossière, ouverte jusqu’à mi-corps, sans trou ni tache, mais souvent rapiécée, et sur laquelle en haut, un large collet blanc étalait ses pointes sur la poitrine ; aux souliers à l’épaisse semelle et robustes, bien faits pour de longues et pénibles marches ; tout cet ensemble nous est familier. Tel était le premier missionnaire, et tels furent, à quelques variantes près, les premiers fils spirituels du fondateur de la Mission.

Si on le rencontrait sur les routes, la barbiche pointée en avant, la tête couverte d’un chapeau de bonne mesure aux rebords larges et épais, revêtu de la casaque à larges manches sur la soutane ou d’un manteau, avec sur l’épaule un sac pansu et difforme contenant un peu de linge et quelques écrits et livres, le bâton à la main pour appuyer sa marche lente et régulière, le missionnaire se reconnaissait encore entre tous, et il cheminait d’un pas joyeux, seul ou en bandes de deux ou trois, porter aux pauvres gens des champs le pain de la parole de Dieu.

.Quelquefois, assez souvent même, on le voyait juché sur un cheval, un percheron à la large carrure, aux pattes velues, dont la queue sans cesse en mouvement chassait les mouches importunes. Pour lors, chaussé de bottes ou de bottines, le sac sur l’encolure de la bête, le missionnaire s’en allait à petites journées vers le lieu de son travail apostolique, parfois accompagné d’un collègue ou d’un frère, qui tantôt cheminait à pied, tantôt montait en croupe, tantôt remplaçait le cavalier, car, bien souvent, il n’y avait qu’un seul cheval pour deux ou trois.

Ce sont ces silhouettes familières au début de la Mission, que les successeurs de Monsieur Vincent, pendant tout le cours des XVIIème et XVIIIème siècles, s’attachèrent, non sans peine, à maintenir dans la tradition, fixée par l’usage.

 

Nous disons : non sans peine, car, il faut l’avouer, il est peu de points de discipline, où les Supérieurs généraux ne soient si fréquemment intervenus, tant certains prêtres ou frères s’acharnaient à vouloir introduire dans leur tenue extérieure nombre de modifications, sous prétexte d'adaptation au temps où ils vivaient, en dépit des observations réitérées des Assemblées et des Supérieurs. [78]

D’une part, les autorités supérieures voulaient maintenir des usages, devenus traditionnels, et elles avaient à cœur, en maintenant l'uniformité, de couper dans sa racine tout, surgeon de mondanité, qui risquait de compromettre l’esprit d’humilité, de pauvreté et de simplicité, caractéristique de parfait missionnaire ; mais, d’autre part, elles se trouvaient dans cesse aux prises avec les évolutions de la mode, et rien n’est plus sujet à variation que les usages en matière de tenue et d’habillement.

Les missionnaires n’étant pas religieux à proprement parler, mais du clergé séculier, d’aucuns parmi eux se croyaient autorisés à se rapprocher le plus possible des ecclésiastiques de leur temps, surtout si les modes du jour favorisaient leurs penchants d’indépendance et de frivolité.
C’est en cette matière surtout que s’impose la remarque déjà faite. Si très nombreuses furent les doléances et les récriminations des supérieurs, il ne faut point s’en alarmer et croire trop facilement à une décadence ou à une diminution sensible de l’esprit de la Communauté.

Il en est, en effet, des communautés comme du théâtre, si l’on peut dire. Les comédiens ont le don, par l’emploi de leur technique, costumes divers, maquillages, etc, de provoquer chez les spectateurs l’illusion de multiples personnages, alors qu’un seul en remplit l’emploi. De même, dans une communauté, ce sont souvent les mêmes individus qui méritent l’ensemble des réprobations de l’autorité, même si chacune concerne un délit d’une espèce différente. Ils provoquaient à leur manière l’illusion du nombre des délinquants et la multiplicité des abus, alors qu’eux-mêmes, en petit nombre, le mettant au ban de la communauté, accumulent faute sur faute.
Cette remarque faite de nouveau en passant permettra de porter un jugement plus équitable, lorsque nous aurons à parler de ces interventions multiples et réitérées de l’autorité.

La mode est une puissance obscure mais souveraine ; elle est aussi vieille que le monde ; c’est elle qui régit, et a toujours régi les coutumes et usages de chaque époque.
Le bon Monsieur Vincent en fit l’expérience de son vivant en ce qui regardait sa Chétive Compagnie. Il se méfiait de ces fluctuations de la mode, quand il croyait les déceler dans le comportement de ses missionnaires.

Au début de 1639, il écrivait à l’un d’eux, M. Robert de Sergis, qu’on lui avait signalé comme ayant une manière d’agir moins ra portante à la simplicité d’un missionnaire :
«Je vous envoie un collet ; vous pourrez faire ajuster les vies à celui-là, Si peu que nous voulons suivre le monde quant aux habits, cela montre que nous en avons quelque petit échantillon dans le cœur et que, si nous, n’y prenons garde, nous nous laisserons emporter à l’esprit du monde.» (I, 534).
Bientôt, aussi, se posa la question de l’uniformité à conserver dans les habits, quels que fussent les pays habités par les missionnaires.

M. Bernard Codoing, alors supérieur à Rome, lui ayant demandé, en 1642, s’il ne serait pas expédient que lui et ses confrères s’habillent à l’italienne, Monsieur Vincent lui répond : «Donnez-moi un peu de temps pour examiner (cette question). Il y a du pour et du contre, et beaucoup. Nous verrons.» (II, 273). [79]
Nous ne savons ce que fut sa réponse définitive ; elle fut probablement négative, puisque, bien plus tard, la question fut reposée dans une Assemblée.
Étudions maintenant quel était le costume traditionnel d’usage pour les prêtres, clercs et frères de la Mission, puis les caractéristiques générales de leur tenue extérieure.

II. Habillement ordinaire des prêtres et des clercs

1. La soutane à collet
La pièce principale du costume des prêtres et des clercs était la soutane à collet.
La soutane traditionnelle, que Monsieur Vincent appelait parfois la robe (VI, 590), devait, ainsi que la représentait M. Jolly en 1673, être aussi bien que les autres habits «d’une étoffe commune, et fermée par devant sans boutons, si ce n’est depuis le haut jusques environ la ceinture ou un peu plus bas, en sorte néanmoins qu’il y en ait que quatorze au dessous du collet.» (Circ., I, 138).
Cette soutane était ample et tombait presque en ligne droite des épaules jusqu’aux talons ; elle était cependant ramenée aux hanches par une ceinture étroite de tissu de même nature et sans garnitures.

Le premier attentat de la mondanité contre la soutane traditionnelle fut de chercher à l’ajuster davantage au corps. C’est ce que signale M. Bonnet, en 1733, lorsqu’il dénonce l’abus qui s’introduit de «soutanes trop justes au moule du corps», suivant son expression (Circ. I, 407).
Mais, ce ne fut pas tout ! Au milieu du XVIIIème siècle, la soutane ecclésiastique subit quelques modifications parmi les prêtres séculiers, et certains missionnaires prétendaient s’y conformer.

Écoutons M. Jacquier nous parler de ces nouveautés. En 1765, il récrimine contre ceux qui, poussés par l’esprit de mondanité, portent maintenant des soutanes fendues jusqu’en bas, et, dit-il, «comptant pour rien l’incommodité, pourvu qu’ils puissent satisfaire leur caprice, veulent que leurs soutanes soient traînantes, et même qui elles aient une queue ! » (Circ., II, 38).
Ce fut peine perdue ! La mode, chez certains, l'emporte sur l'obéissance, et, en 1786, ce même supérieur général dut renouveler ses doléances.
«On s’efforce, écrit-il encore, de changer la qualité, la forme.. des habits ; on porte des soutanes à queue et ouvertes jusqu’en bas ; on veut qu’elle soit d’étoffe plus fine ; et, pour peu qu’elles soient usées, on les quitte pour en avoir de neuves.» (Circ., II, 173).

Avant de poursuivre notre sujet, nous proposerons ici à la sagacité des lecteurs une petite énigme.
Parmi les preuves de l’amour de la pauvreté, qu’aurait données M. Jacques de la Valette, mort à Saint-Lazare en 1689, il est dit dans sa notice que : «jamais on ne lui a vu plus de deux épingles sur sa manche !» Que viennent faire ici ces épingles, et quel rapport leur présence a-t-elle avec la pauvreté ? Les manches de soutane devaient-elles servir de pelote à épingles ? [80]
Le collet, de toile blanche, attaché au col de la soutane, était devenu le signe distinctif des missionnaires, encore qu’il ne leur fut pas strictement particulier ; — les Pères de l’Oratoire, en effet en portaient également, — mais il avait une forme propre aux missionnaires.

Le collet se portait dès qu’on était agrégé à la Compagnie par les vœux, et non dès le séminaire.
On rapporte dans la Vie de M. Alméras, qu’un clerc l’étant allé voir après la fin de son séminaire, M. Alméras s’étant aperçu, à la fin de son entretien très cordial, «que ce frère n’avait point encore le collet que portent ordinairement ceux qui sont agrégés à la Compagnie, par un trait de charité tout à fait obligeant, il lui en fit prendre un blanc qu'on lui avait apporté pour mettre ce jour-là, ce qui gagna tellement le cœur de ce bon frère qu’il dit depuis qu’il lui semblait que Dieu lui avait mis au cou un heurt cadenas par la main de M. Alméras, pour l’attacher à son service tout le temps de sa vie dans sa chère vocation.» (p. 65).
Le blanc collet distinguait si bien le missionnaire de tout autre que Monsieur Vincent en interdisait le port à ceux qui quittaient la Compagnie, de peur qu’on ne les confondit avec les missionnaires.

En 1654, il écrivait à M. Ozenne, supérieur à Varsovie :
«Je vous ai écrit mes pensées touchant les désirs de M. Zelazewsky à demeurer avec les missionnaires et d’en porter le collet quand bon lui semblera, nonobstant sa sortie. Je vous prie de représenter à la reine que cela est sans exemple dans les religions et les autres communautés, qui ne souffrent jamais que ceux qui en sont sortis y demeurent, ni en portent l’habit» (V, 122).
Le collet primitif était de bonne largeur et débordait sur le col de la soutane et le commencement des épaules.
M. Durand, alors curé de la paroisse royale de Fontainebleau, rapporte dans son journal qu’in jour, le duc d’Orléans attira l’attention de Louis XIV sur son collet. «On n’a sans doute pas bien pris la mesure !», lui dit le roi. «Sire, répondit le duc mieux renseigné, je crois plutôt que c’est leur mode !» (Coste, M. Vt, I, 18).

N’empêche que le collet n’était pas toujours adapté au col d’un chacun, et non sans inconvénient !
Dans une conférence sur la pauvreté, donnée à Saint-Lazare en octobre 1654, le frère Alexandre Véronne interrogé, nous apprend en effet, que les collets n’étaient pas toujours ajustés à la personne. Le premier moyen qu’il suggère d’entrer dans la pratique de la pauvreté est de prendre tout ce qu’on donne, excepté, dit-il, les choses que l’on ne peut pas porter, comme, par exemple, «un collet trop haut, qui, pour cela, blesse quelquefois la personne ; en ce cas, on peut avertir de cela.» (XI, 159).

Ce bon frère parlait d'expérience, puisqu’il était chargé de l’infirmerie de Saint-Lazare, et qu’il dût sans doute constater le fait, et même assez fréquemment, puisqu’il croit bon de le signaler.
Le collet devait être fixé à la soutane et faire corps avec elle, mais la mode, qui s’infiltre partout, chercha à étendre son empire même sur ce modeste élément du vestiaire de nos missionnaires.
En 1733, M. Bonnet interdit de fixer le collet par le moyen de crochets (Circ., I, 408). [81]

Plus tard, M. de Bras intervient, en 1759, pour prescrire «de ne point faire de soutane sans y attacher le collet, dont l’ouverture doit toujours être par devant et jamais par derrière.» (Circ., I, 618).
C’est que, en effet, la mode étant souverainement capricieuse et changeante, d’aucuns, par esprit de vanité, et on se demande en quoi ils le satisfaisaient, s’ingéniaient à détacher le collet et variaient perpétuellement dans la manière de le tourner, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; c’est ce que nous révèle M. Jacquier, en 1765 (Circ., II, 37).

2. La ceinture, la casaque,
La soutane était maintenue à la taille par une ceinture.
La mode réussit également à s’emparer de cet objet vestimentaire, et l’on vit paraître «de longues et larges ceintures avec des franges aux deux bouts».
Tel était l’abus que dénonçait M. Bonnet, en 17 33 (Circ., I, 407). Depuis lors, vraisemblablement tout rentra dans l’ordre, puisqu’il n’en est plus question par la suite.

Les missionnaires portaient parfois par dessus la soutane un vêtement, qui paraît être l’ancêtre lointain de notre moderne douillette.
C’était la casaque, c’est-à-dire, comme le décrit un document contemporain, «une espèce de pardessus ou manteau à manches larges».
Il semble pourtant que la casaque d'usage chez nous (était plutôt un cache-poussière qu’un manteau ; elle était de toile noire.
On en distribuait à ceux qui allaient en mission après Pâques. Les séminaristes l'utilisaient pour faire les travaux corporels, et ils avaient coutume de la porter toute la journée, à leur jour de vocation.

Il semblerait que cet humble vêtement se trouvait de sa nature hors des atteintes de la mode. Nenni, elle réussira quand même à s’en emparer, et M. Bonnet déplorera, en 1733, que «nos casaques sont comme des soutanelles ou des justaucorps ; encore faut-il, ajoute-t-il, qu’il y ait des plis à l’ouverture des côtés.» (Circ., I, 407).
Ce fut le seul reproche que méritait la casaque, et depuis lors elle n’eut plus l’honneur de figurer dans les circulaires.

3. Les sous-vêtements
Après avoir parlé des principaux vêtements ordinaires, venons-en maintenant aux sous-vêtements.
La mode, habile à s’insinuer partout, comme nous l’avons constaté déjà, y évoluera à son aise, parce que c’était moins visible, aussi bien que les puces et autres parasites à la faveur du manque d’hygiène.

Les sous-vêtements comportaient la chemise, la camisole, les hauts-de-chausse et les bas.
La chemise a peu fait parler d’elle. Elle est restée en général dans sa modestie, et même elle devait contribuer pour sa part à sauvegarder les règles de la modestie. Dans les Règles, Monsieur Vincent recommande de ne point se coucher «absque indusio».
Verrons-nous toutefois un blâme portée aux chemises, dans ce reproche qu’adresse à certains M. Jolly, en 1692, parce qu’ils se procurent des habits plus commodes que les autres, par exemple, dit-il, des chemisettes en chamois ? (Circ., I, 190). Nous pensons plutôt qu’il s’agissait d’une sorte de flanelle. [82]

La camisole, qui est aujourd’hui strictement un vêtement féminin, à en croire le dictionnaire, devait sans doute correspondre alors à quelque chose d’analogue à nos gilets, nos tricots et pull-overs. Il y en avait de différentes pour l’hiver et l’été.
M. Bonnet leur reproche, en 1733, d’avoir dégénéré «en plusieurs endroits, en vestes avec des poches.» (Circ., I, 407).

La renommée des hauts-de-chausses n'est plus à établir ; Molière y a pourvu.
Les hauts-de-chausses, appelées aussi bien «hautes-chausses», désignaient pudiquement notre culotte moderne ; elles eurent plus d’une fois l’honneur de figurer dans les circulaires. Que ne leur reproche-t-on pas, non pas à elles, mais à leurs porteurs !
Certains missionnaires, nous dit M. Bonnet, en 1711, osent en porter “de couleur verte ou violette.” !!! (Circ., I, 255).
Le même supérieur général prie les supérieurs, en 1717, de veiller à ce qu’on ne s’en fasse pas faire "à bas roulés" (Circ., I, 300), et, en 1733, il signale encore un nouvel abus : quelques missionnaires, «même supérieurs ou visiteurs, portent des hauts-de-chausses de peau ou de panne, avec des bas roulés.» (Circ., I, 407). La panne était une sorte de toile.

Les chausses ou plus prosaïquement les bas, suivant la dénomination courante qui leur est restée, firent beaucoup parler d’elles, au moins dans les débuts.
Selon l’usage primitif, les chausses étaient faites de drap ou de serge (Circ., I, 407).
Avouons que ce n’était pas d’un usage très commode, et peut-être pas très, sain, et l’on conçoit plus facilement que certains missionnaires se soient laissés entraîner par le courant de la mode, qui était alors aux bas de laine ou de coton.

Cet abus, M. Jolly le dénonce en 1685. Il constate à regret que d’aucuns ont troqué les chausses pour des bas d’estame (Circ., I, 184), c’est à dire des bas) faits de fils de laine enlacés par maille les uns dans les autres, et travaillés à l’aiguille.
M. Jolly ne réussit sans doute pas à convaincre même son entourage immédiat, puisque dans la notice de M. Jacques de la Valette, mort peu après son intervention, on signalait que ce confrère portait par vertu des bas tout déchirés, ce qui ne pouvait que l’incommoder à cause de l'enflure de ses jambes (Not. ms, p. 10).

Des missionnaires continuèrent donc à préférer les bas aux chausses, et malgré deux énergiques et dernières interventions de M. Bonnet, en 1711 et en 1733, les bas gagnèrent définitivement la victoire et droit de cité, même à Saint-Lazare. Du temps déjà de M. Couty, successeur immédiat de M. Bonnet, il y en avait, parmi les frères de la Maison-Mère, qui étaient chargés de faire les bas au métier.
On connut alors les bas d'hiver et les bas d’été. Les comptes du séminaire de Montauban mentionnent, vers 1765, des bas d’hiver en grosse laine et des bas d’été en laine plus fine. L’économe avait passé une convention avec les Dames des Écoles) pour le filage de la laine au rouet, qui revenait à 10 liards la livre de grosse laine, et à 12 sols, celle de laine fine.

De peur qu’on se méprenne sur la sévérité exercée tout d’abord à l’égard des bas, lorsqu’ils cherchaient à envahir la place, il est juste de remarquer que cette sévérité avait une raison d'être en dehors de la coutume : c’est que les bas coûtaient alors fort [83] cher par rapport aux chausses, et la pauvreté s’y trouvait donc engagée ; à la fin du XVIIème siècle ; on se procurait une paire de bas de laine, faite au métier pour trois livres dix sous.

4. Les souliers, pantouffles
«Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui s’en vont porter l’évangile !», chantons-nous dans un cantique bien connu ; on n'aurait pu le dire des souliers de nos anciens.

Les chaussures d’usage, au dire de M. Jolly, comportaient «les souliers, d’une forme simple et commode pour l’usage, et la hauteur du talon de deux doigts, en telle sorte que la dernière semelle passe au dessus et les couvre entièrement.» (Circ., I, 138).
Nous ne pouvons dissimuler qu’en lisant cette description, nous avons vainement essayé de nous représenter l'apparence que présentaient ces chaussures ! Il aurait sans doute fallu les avoir porté aux pieds, pour en avoir l’intelligence ; aussi, est-il étonnant que le confrère qui édita les Circulaires des supérieurs généraux ait simplement mis en note de ce texte de M. Jolly  : «Il y a eu à ces mesures des modifications autorisées par les supérieurs !»
Les souliers ont beaucoup fait parler d’eux, et déjà du temps même de Monsieur Vincent.
Il était signalé dans une conférence sur la pauvreté, en 1654, que certains «s’étaient fait faire à la cordonnerie des souliers à leur mode, les talons hauts ; ce qui avait été cause qu’il avait fallu les refaire quelquefois à quelques-uns, parce qu’ils ne pouvaient s'en servir.» (XI, 158).
Ce procédé était d’autant plus regrettable qu’à cette époque-là, une paire de souliers coûtait cher : deux livres six sols, pas moins !

Après cette alerte, les souliers firent le mort pendant un long temps ; puis, soudain, à partir de 1733, ils ne cessèrent de revenir sur le tapis !
M. Bonnet dénonce alors le port de «souliers carrés, et, en bien des endroits, à simple semelle.» (Circ., I, 407). Passe encore !
Le pire est que, l’esprit de vanité aidant, on ose arborer des souliers "à boucles", abus qu’avait déjà constaté en passant M. Jolly, en 1685 (Circ., I, 184).
Les boucles furent condamnées, mais elles tinrent bon, plus que les souliers, vite usés dans les labeurs des longues et fatigantes marches apostoliques. M. Couty voue encore les boucles aux gémonies, en 1739 ; et M. Jacquier constate avec peine, en 1786, que d’aucuns en sont venus à porter des boucles d’argent. C'était le comble !

Faut-il signaler que même les innocents lacets de souliers trempèrent dans la conspiration contre l’esprit de pauvreté et de simplicité ! Ne vit-on pas des missionnaires employer «de petits clous, à tête ronde, au lieu de cordons ?» C’est pourtant ce que nous affirme M. Bonnet, en 1733.

À l’intérieur de la maison, les missionnaires étaient autorisés à porter des pantoufles. Il est probable que ces pantoufles étaient à semelle de cuir et épaisses puisque, dans la notice consacrée à M. Jacques de la Valette, on nous dit, que ce jeune missionnaire, recevant du soin de pauvreté des pantoufles propres, trouvait moyen de ne pas les accepter, en donnant pour raison qu'il y avait des clous et qu’il ferait trop de bruit en les portant (Not. ms. p. 10). [84]
Tenant compte des circonstances, Monsieur Vincent autorisa même le supérieur de Sedan, région au froid rigoureux, à laisser porter des pantoufles fourrées.
«Si, dans les grands froids, lui écrit-il, vous voulez porter des chapeaux, au lieu de bonnets, par la maison, et des pantoufles fourrées, c’est une commodité qui n’est pas contre l’ordre, ni la bienséance, vous la pouvez prendre.» (VII, 351).

Du temps de Monsieur Vincent, il était recommandé aux postulants qui se présentaient à Saint-Lazare, d’apporter entre autres choses des pantoufles. Le port de ces chaussures fut-il ensuite plus ou moins interdit ? On pourrait le croire puisqu’en 1678, M. Jolly en autorisait l'usage surtout aux vieillards et aux infirmes (Manuale visitatoris).

M. Chevremont, visiteur , écrivit au supérieur de Châlons-sur-Marne en 1686, qu'on n'accordait ces sortes de chaussures qu'à quelques goûteux ou autres personnes incommodés des pieds. (Doss. Établiss. Chalons, p. 195)
Cependant, dans les règles d’office du sacristain, il lui était recommandé, de conserver à la sacristie «deux ou trois paires de pantoufles de diverses grandeurs pour bailler aux prêtres célébrants qui auraient leurs souliers trop sales».
C’était bien, mais le brave M. Lambert fit mieux. On rapporte dans sa notice, «qu’apercevant un jour, dans la sacristie un prêtre qui s’habillait pour la messe et dont les souliers étaient couverts de boue, il s'approcha de lui tout doucement, comme pour lui arranger son aube, puis très habilement, et en un tour de main, il lui nettoya les souliers.» (p. 7-8).
Ne nous empressons pas d'incriminer de coupable négligence ces prêtres aux souliers boueux, mais rappelons-nous ce qui a été dit de la boue de Paris, et comme on pouvait en être facilement les innocentes victimes, du seul fait de s’aventurer dans les rues de la capitale !

5. Les coiffures
La coiffure de nos missionnaires ne manque pas non plus d’intérêt Elle comprenait trois articles : la calotte, le bonnet, le chapeau, et nous ne parlerons pas du bonnet dit "de nuit", fort apprécié, surtout des chauves, en un temps où les chambres n’étaient pas chauffées, et les rhumes fréquents.

La calotte.
Le port de la calotte était usuel dans le monde ecclésiastique ; prêtres, clercs et frères en avaient une.
Un missionnaire employé à secourir les sinistrés de la Champagne ! avait écrit au procureur de Saint-Lazare pour lui réclamer, entre autres choses, l’envoi d’une calotte. En vain en chercha-t-on une, il n’y en avait point de disponible. «Prenez la mienne, s’écrie Monsieur Vincent, et envoyez la avec le reste !, ce bon Monsieur peut être pressé.» (Coste, M. Vt, II, 44).
La calotte se portait  même avec le bonnet carré. Pour saluer, on soulevait seulement le bonnet. À ce propos, on raconte dans la Vie de M. Jolly ce charmant épisode : «Un jeune séminariste ne croyant pas l’avoir salué avec assez de respect en ôtant son bonnet s’il n'ôtait aussi sa calotte, ce bon Monsieur lui dit aimablement qu’il suffisait d'ôter son bonnet, et pour ne lui céder ni en humilité ni en simplicité, il ôta sa calotte comme ce jeune homme l’avait ôtée.» (p. 10).

On portait la calotte même à la chapelle et au cours des offices et de la sainte Messe. M. Jolly fit observer, en 1695, qu’on n'était obligé d'ôter la calotte en assistant à la Messe qu'à l’élévation, [85] quoique plusieurs ne la remettent qu’après la communion (Arch. S.L., Tables. etc…, p. 149, ter).
On pourrait croire, à première vue, qu’une modeste calotte devait demeurer sans prétentions, ni même qu’elle pût chercher à faire parler d’elle par de vaines tentatives d’embellissement ou de transformation ! Eh bien, la vérité oblige à confesser non pas ses méfaits, certes, mais ceux de ses porteurs !

En 1685, M. Jolly félicite le supérieur de Troyes, de ce qu’il a interdit le port d’une calotte "à oreilles", «étant dangereux, dit-il, d’introduire rien de nouveau dans les compagnies.» (Arch. S.L., doss. Jolly, p. 256).
Et, non seulement les calottes, à oreilles sont encore l'objet de la réprobation de M. Bonnet, en 1711, mais on en voit d’autres «de laine faite au métier ou au tricot, et même de castor.» (Circ., I, 255).
Les calottes "de castor, au lieu d'une étoffe commune" font encore parler d’elles, en 1733, et finalement, en 1765, aussi bien qu’en 1786, des "calottes de chagrin bien luisantes" ornent le crâne de quelques délinquants, à la grande réprobation de M. Jacquier (Circ., II, 38, 173).

Le bonnet carré
Le bonnet, presque toujours suivi du qualificatif de "carré", est l'ancêtre de notre barrette.
Il se portait à l’intérieur de la maison, et se prenait avec le surplis pour les cérémonies sacrées.
M. Jolly déclarait, en 1696, qu’il était bienséant de le porter au réfectoire. Ce fut là l’origine de la coutume, longtemps suivie et jusqu’après la guerre de 1939, de porter la barrette en tous lieux.
Le bonnet carré ne fut l'occasion que d’un seul reproche. M. Bonnet fustige ceux  qui ont à leur bonnet des touffes de soie, trop grosses, et à peu près comme celles des bonnets carrés d’abbé (Circ., I, 256).

Le chapeau
Le chapeau comme bien l’on pense, servait pour aller au dehors, mais pas uniquement ; on le portait aussi même à l’intérieur de la maison.
En 1646, Monsieur Vincent écrivait à M. Dufour, supérieur de la maison de Saintes :
«Il sera mieux de porter désormais le bonnet dans la maison que le chapeau, pour garder la conformité, attendu que vous êtes maintenant logés.» (II, 604).
Cependant, Monsieur Vincent autorisait le supérieur de la maison de Sedan et les siens à porter le chapeau à l’intérieur de la maison, plutôt que le bonnet, pendant les grands froids, ne trouvant pas cet usage “contre l’ordre ou la bienséance”. (VII, 351).

D’autres faits autoriseraient à penser que Monsieur Vincent portait parfois son chapeau au lieu du bonnet.
Ainsi, par exemple, il disait un jour aux sœurs : «Dans Saint-Lazare c'est une habitude, même parmi les frères, de se saluer quand on se rencontre, et de tenir le chapeau à la main quand on se parle. Les hommes ont la coutume du chapeau, et vous, vous devez remplacer cet acte par la révérence accoutumée.» (IX, 150).
On peut se demander même si Monsieur Vincent ne gardait pas son chapeau tandis qu’il faisait la conférence aux sœurs. [86]
Un jour, tandis qu'au cours d’une conférence, les sœurs s’étaient mises à genoux pour adorer Notre-Seigneur que l’on portait à un malade, Monsieur Vincent les imita et leur dit en se relevant :
«Quand on prêche dans les églises et que Notre-Seigneur passe, on ne se met pas à genoux, parce qu’on parle de lui, et c’est lui rendre honneur d’en agir ainsi, de sorte qu’il ne sera pas nécessaire de se lever une autre fois dans une occasion comme est celle-ci. Ce sera à moi d'ôter seulement mon chapeau.» (X, 182).

Il n’y a pas lieu de s’étonner de ces usages ! Dans le monde, on faisait alors du chapeau un emploi, qui paraîtrait insolite de nos jours. Le chapeau se portait au logis, même à table. Chez les grands, il était conforme à l’étiquette pendant le dîner de se découvrir devant un supérieur ou devant une dame, quand on lui adressait la parole ou qu’on lui présentait un plat ou un objet.
À Saint-Lazare, les séminaristes prenaient le chapeau avec la casaque et les souliers pour aller aux exercices corporels, et toutes les fois qu’ils se rendaient en récréation au clos, ou qu’ils allaient à l’infirmerie pour se faire soigner et saigner. Et de peur que quelque nouveau venu au séminaire ne s’abusât, ou ne fut abusé par quelque espiègle, le Directeur avait soin d'avertir qu'on «ne porte jamais son chapeau à l’oraison et autres exercices de la communauté».

Le chapeau de nos missionnaires ne ressemblait guère au nôtre. Le chapeau réglementaire, au dire de M. Jolly en 1673, avait «pour l’étendue des bords, neuf doigts ordinaires et huit pour la hauteur de la forme, laquelle doit être plate et non pas ronde.» (Circ. I, 138)
Cette coiffure était de soi singulièrement pesante, et nos missionnaires de Madagascar, qui ne portaient point de casque colonial, en firent la douloureuse expérience.
En 1655, dans son rapport à Monsieur Vincent, Monsieur Jean-François Mousnier écrivait de Fort-Dauphin :
«A propos de chapeaux, ne pourrions-nous pas porter quelque petit bonnet rond ou carré en forme de toque aux longs voyages ? C’est tout ce qui incommode le plus en chemin que les grands chapeaux et pesants comme les nôtres, tant à cause des bois fréquents qu’il faut passer que de la force du soleil, qui incommode beaucoup avec ces sortes de chapeaux.» Et M. Mousnier suggérait que les chapeaux les plus légers seraient les meilleurs, et que chacun devrait en avoir deux.» (V, 294).

Les missionnaires restés en France ou en Europe n’avaient pas l’excuse de leurs confrères des pays tropicaux, pour chercher à alléger ou à transformer leurs chapeaux. Et pourtant, ils ne s’en firent pas scrupule !
M. Bonnet désapprouve, en 1711, ceux qui portent des chapeaux trop petits et sans le cordon de crêpe ordinaire (Circ., I, 256). Il fait la même constatation, en 1733, et souligne avec amertume que «la plupart des chapeaux sont fins et comme des demi-loutres.» (Circ., I, 407).
Son successeur, M. Couty, reproche encore à certains, en 1739, de porter «des chapeaux petits et plus fins qu’on les a portés jusqu'à présent dans notre Congrégation.» (Circ., I, 473).
Faut-il s’étonner que la mode ait si facilement triomphé en cette matière ? On ne sacrait ignorer que les chapeaux sont un de ses objets de prédilection, du moins quand il s’agit des dames !…
Vrai, ce n’était pas le cas ici ; mais, que ne fait pas faire la vanité, même masculine ! [87]
Le vestiaire du missionnaire fidèle aux usages de la Compagnie, ignorait un certain nombre d’articles, dont l’emploi était prohibé.

6. Gants et manchons.
Ainsi, même par les plus grands froids, on né pouvait user de gants ou de manchons.
«Porter par la ville des manchons et des gants, écrivait Monsieur Vincent en 1658, c’est ce qui ne se pratique pas en aucune de nos maisons ; et ainsi il y aurait inconvénient d’introduire cet usage, d’autant plus que, s’accoutumant aux gants dans l’hiver, on ne les quitterait pas volontiers au printemps, ni peut-être à l’été, parce qu'on en porte en tout temps.» (VII, 351).

M. Jolly, en 1685, renouvela l’interdiction de porter des gants en ville. (Circ., I, 180).
On sait d’ailleurs par la notice qui lui fut consacrée, les motifs qui dictèrent sa décision.
«Un supérieur d’une de nos maisons, y est-il écrit, inclinant à faire donner des gants aux prêtres de sa maison, il lui répondit ainsi : «Si quelqu’un de votre maison souffrant beaucoup du froid a nécessité d’avoir des gants de laine pour pouvoir écrire dans la chambre, on peut lui en donner, mais de faire un passe-droit de cela pour tout le monde, je ne crois pas que cela se doive faire, car il n’y a guère de personne qui ne souffre en hiver du froid aux mains, et par cette raison-là tous voudraient avoir des gants, ce qui serait abolir une pratique dans laquelle Monsieur notre Vénérable Père nous a mis.» (p. 235).

7. L’habit court
Les ecclésiastiques de ce temps voyageaient souvent à cheval. Ils avaient alors coutume de porter une soutanelle ou de revêtir ce qu’on appelait l’habit court.

Pour ses missionnaires, Monsieur Vincent s’opposa toujours à cette pratique, et il en donna lui-même les raisons.
Le supérieur de Marseille lui ayant demandé, si les missionnaires pourraient porter une soutanelle, lorsqu’ils faisaient la visite des galères, il lui fit cette réponse :
«Je vous dirai qu’un auteur moderne ayant composé un livre, dans le quel, entre autres choses, il permet l’usage des soutanelles, notamment lorsqu’on va à la campagne, il se trouve aujourd’hui dans Paris une communauté qui s’en va écrire sur ce point-là, ne pouvant supporter que les prêtres se licencient à cet usage. Que si vous dîtes que quelques prélats et quelques autres Messieurs en usent ainsi, je vous dirai à cela, Monsieur, qu’ils ont pouvoir d’en user comme il leur plaira, puisque c’est en eux que réside la puissance de donner des lois, j’entends les évêques. Mais, quant à nous autres, que Dieu, par sa bonté a choisis pour rendre quelque petit service à son Église en la personne de Messieurs les ecclésiastiques, comme nous tâchons de faire, par la miséricorde, de Dieu, je pense que nous devons nous en abstenir, étant bien à propos, Monsieur que nous tâchions d’honorer en toutes les manières que nous pouvons l’état et l’ordre de l’Église. Pour cette raison, je vous prie, au nom de Notre-Seigneur, de n’y plus penser.» (II, 454-455).
On voit les nobles sentiments qui conduisaient le saint Fondateur de la Mission à maintenir les usages reçus dans l’Église, même quand une dispense eut semblé apparemment légitime. [88]
Le port de l'habit court demeura toujours prohibé dans la Compagnie sauf pour les frères coadjuteurs. Aussi, en 1788, M. Cayla de la Garde signalait-il «avec la plus vive douleur que plusieurs jeunes missionnaires, contre la défense des saints canons et les décrets de nos Assemblées, voyageaient en habit court et d'une couleur qui doit absolument nous être étrangère.»
Pour remédier à un si grave abus, il conjurait «les supérieurs de refuser l'entrée de leurs maisons à ceux qui se présenteront dans ce costume», et de lui donner avis de toutes les transgressions qui pourraient venir à leur connaissance. (Circ., II, 213).

8. Habits d'hiver, habits d'été
Depuis l'origine de la Compagnie, il fut également d'usage d'avoir des habits d'hiver et des habits d'été.
En 1654, Monsieur Vincent recommande au supérieur de la maison de Sedan, de se conformer à la maison de Saint-Lazare pour les hauts-de-chausses de toile en été (V, 152), et, comme nous l'avons vu, il tolérait pour les périodes de plus grand froid, le port du chapeau à la maison au lieu du bonnet carré, et des pantoufles fourrées, mais non des gants et manchons (VII, 351).
Ces réponses particulières du saint n'impliquent pas que la pratique de porter des habits d'été et d'hiver fut générale dans toute la Compagnie.
Une réponse de M. Jolly, après l'Assemblée de 1673, semblerait indiquer que cet usage, sans avoir été réglé officiellement, s'était introduit peu à peu, et n'avait pas été réprouvé.
On avait demandé au Supérieur général si l'on devait donner des habits d'hiver et d'été aux frères coadjuteurs ? Et M. Jolly répond :
«On n'a rien réglé jusqu'à présent touchant le changement d'habits, ni pour les prêtres, ni pour nos frères. On donne néanmoins pour l'ordinaire des habits d'été à ceux de nos frères qui vont fort souvent à la ville en ce temps-là, et à ceux qui n'y vont pas si souvent on donne quelquefois un manteau plus léger ; pour ceux qui ont des offices fort pénibles, on leur donne des pourpoints de toile, et, s'il est besoin, des hauts-de-chausses de cette sorte. C'est au supérieur de voir le besoin d'un chacun en cela et d'y pourvoir charitablement, comme dans les autres choses nécessaires.» (Circ., I, 159).

Un manuscrit des archives de la Maison-Mère, intitulé "Manuale visitatoris" composé très probablement par M. Claude Brossy, visiteur de Lyon, et arrêté en 1747, nous fournit au sujet des habits d'été quelques autres renseignements.
Il y est écrit qu'on donne aux étudiants des calottes et des bas d'été, et des hauts-de-chausses de toile ; décision qui avait été prise par M. Bonnet au Grand Conseil, en 1713. On donne également des habits d'été aux frères qui vont souvent en ville et des pourpoints de toile à ceux qui ont des offices pénibles; pour les autres le supérieur juge du besoin et y pourvoie. On fournit de même des casaques d'été à ceux qui vont en mission après Pâques, et des manteaux de serge à ceux qui vont souvent en ville. Il est dit, enfin, qu'on ne doit pas porter de manteaux en voyage, mais de bonnes casaques.
En vue de mettre fin à bien des plaintes, et pour faire cesser tout désaccord, la province de Lyon avait demandé à l'Assemblée sexennale de 1780, que dans toutes les maisons de la province on pût [89] se servir en été de soutanes faites de ce tissu plus léger qu’en français on appelle "étamine".
M. Jacquier se contenta de répondre à cette demande :
«Nous pouvons seulement statuer ceci en ce qui concerne les vêtements : entre les divers tissus, il faut surtout, suivant la diversité des lieux, choisir ceux qui, au jugement des plus sages, ne sentent nullement la vanité, et sont propres à exprimer plus vivement la modestie et la simplicité sacerdotale» (Circ., II, 135).

9. Le manteau
Nous avons vu déjà incidemment que le vestiaire des missionnaires comportait un manteau.
Faut-il croire que certains manquaient de sérieux dans la manière d'ajuster leur manteau, puisque Monsieur Vincent prend la peine de recommander un jour de ne point porter son manteau «d’une façon facétieuse et qui passe la modestie ecclésiastique, quand on allait en ville ?» (XI, 360).
Sans faire de jugement très téméraire, on peut penser qu’il avait sans doute surpris dans un accoutrement insolite quelque jeune clerc espiègle… ! À leur âge, les jeunes..! Bref !

Le manteau est presque sans histoire, bien qu’il fut parfois l’occasion d’une petite histoire.
Deux séminaristes qui s’en étaient allés en ville, évidemment avec permission, furent dépouillés de leurs manteaux par des soldats en rupture de bans. Arrêtés peu après, les voleurs furent remis à la justice. Monsieur Vincent serait intervenu en leur faveur et serait même parvenu à les faire se repentir de toutes leurs fautes.
On se servait du manteau pour aller à l’église et en ville ; on ne l’emportait pas en voyage.

Le droit de porter le manteau, ou au moins un ou deux vêtements courts de rechange, fut demandé à l’Assemblée de 1747, en faveur de ceux qui allaient en mission.
Comme c’était une nouveauté et contraire à l’usage, sans examiner le fond même de la question, M. de Bras se contenta de répondre que les deux dernières Assemblées avaient formellement interdit «de modifier en quoi que ce soit les habits, tant des prêtres que des frères laïques.» (Circ. I, 528).
Au cours de cette même Assemblée de 1747, la province d’Italie. proposa au Supérieur général de permettre aux missionnaires qui se rendaient à cheval en missions, d’utiliser en plus du manteau un autre habit protecteur pour se protéger de la pluie et de la neige.
Identique à la précédente fut la réponse de M. de Bras, et il ajoutait :
«En conséquence, il ne faut pas introduire l’usage d’un nouveau vêtement, dont se sont d’ailleurs fort bien passé depuis toujours nos missionnaires cavaliers, et sans grand dommage pour leur santé.» (Circ., I, 1747).
On sera peut-être tenté de s’étonner de cette fin de non recevoir pour une affaire qui, à notre époque, aurait été vraisemblablement été considérée avec plus de bienveillance.
Mais, il ne faut pas oublier que le Supérieur général devait alors tenir ferme pour maintenir les décrets des Assemblées contre les nombreux abus vestimentaires de ce temps, et c’était donc sagesse [90] de sa part de montrer une certaine intransigeance. Il ne faut pas juger des choses du passé avec notre mentalité moderne, mais les replacer dans leur contexte historique et en considérer les diverses circonstances.

10. Les robes de chambre
Dans le vestiaire de nos anciens missionnaires trouvait encore place une robe de chambre ou houppelande.
En 1656, Monsieur Vincent recommandait aux postulants d'apporter, si possible, une première mise d’équipement, et notamment : soutanes, robe de chambre, manteau, bonnet, pantoufles, etc…
«Quant aux robes de chambre, écrit-il au supérieur de Varsovie, en 1655, je ne trouve point d’inconvénient qu’on les apporte par ville, fourrées même, attendu le froid et l’usage des RR. PP. Jésuites, et non plus qu’on apporte les manches de la robe de la longueur des bras.» (V, 349).
On trouve dans le Manuale visitatoris déjà cité une décision de M. Jolly, datée de 1696, déclarant qu’il fallait des robes de chambre pour la période d’hiver.
Ni les maisons, ni les chambres individuelles n’étant chauffées, on conçoit la nécessité de ce vêtement, qui permettait sans doute de pouvoir garder plus facilement la chambre pour travailler, sans devoir se réfugier toujours dans le chauffoir commun !
La notice consacrée à l’étudiant Frété, fournit quelques autres renseignements sur l’emploi que l’on faisait de la robe de chambre. Il y est dit de ce jeune clerc, mort en 1687, à l’âge de 24 ans :
«Sa robe de chambre était pour l’ordinaire une des ; plus vieilles et des plus usées et lui servait plutôt pour le couvrir à la façon des autres que pour le garantir du froid ; encore la quittait-il lorsqu’il entrait dans sa chambre, la pliant proprement et la mettant sur son lit, comme on le pratique au Séminaire, pendant les exercices corporels, ou lorsqu’il ne fait pas froid, la reprenant en sortant pour ne pas se distinguer de la Communauté.» (Not. ms, 37).
Dans les séminaires externes on se servait également de ce vêtement, et même, au séminaire de Troyes, les séminaristes pauvres étaient autorisés à mettre une robe de chambre au lieu de la soutane (Prévost, p. 55).

11. Le mouchoir
Terminons cette visite du paquetage de nos missionnaires par un infime détail.
L’usage du mouchoir, évidemment, n’était pas inconnu de nos premiers missionnaires, encore que, sur ce point, leurs contemporains,… et les nôtres aussi, du reste, surtout à la campagne, fussent un peu moins regardant.
Les doigts, pensa-t-on pendant longtemps, avaient été donnée par Dieu à l’homme pour lui servir sans doute de fourchette, mais aussi pour bien d’autres usages encore, y compris celui auquel nous faisons allusion.

Entre parenthèses, que penser de la présence de tous ces crachats qui constellaient le plancher des salles de communauté, puisqu’un séminariste avait pour office de les essuyer ? N’avait-on pas de mouchoir ? ou bien répugnait-on à s’en servir ?
Nous n’aurions peut-être pas fait entrer le mouchoir dans cette petite histoire de la Mission, si une docte Assemblée générale n'avait été appelée à se prononcer sur une affaire le concernant. [91]

L’habitude de plus en plus répandue du tabac à priser amena une province d’Italie à poser au Supérieur général, à l’occasion de l’Assemblée de 1747, la question suivante, qui mérite d’être intégralement traduite du latin et transcrite :
«A cause de l'usage de la poudre, qu’en Italie, nous appelons vulgairement "tabacco", et qui s’est répandu de toute part dans la province, (faut-il noter qu’il s'agit de l’usage et non de la poudre ?), — on a jugé bon de demander au Supérieur général, que nos supérieurs locaux, ayant égard aux besoins de leurs sujets, et la pauvreté respectée, soient tenus de les pourvoir en mouchoirs de couleur, dont la teinte et la qualité seraient déterminées par le visiteur, et ceci en vue de garder une honnête propreté».
Ce fut sans doute le sourire aux lèvres que M. de Bras s’empressa d’acquiescer à ce légitime désir, et en ces termes : «Proposition qui nous plaît ; mais, pour que ce qu’on demande passe à exécution, nous nous en remettons au soin et à l’autorité du visiteur.» (Circ., I, 532).
Nous supposons que les visiteurs mirent tout leur zèle à contenter les priseurs !

III. Habillement des frères coadjuteurs
L’habit des frères coadjuteurs était alors totalement différent de celui des prêtres et des clercs.
Nous savons par une lettre de Monsieur Vincent de 1644, que ce costume des frères était constitué d’un habit court.
«Ceux qui savent bien ce que c’est des frères dans une compagnie, dit-il, estiment que nous avons beaucoup fait de les avoir introduits et conservés dans l'usage de leur habit court, en sorte qu’ils ne pensent point au long, pour plusieurs et importantes raisons.»
Et, comme son correspondant, M. Bernard Codoing, supérieur de maison de Rome, avait demandé pour les frères italiens le port de l’habit long, Monsieur Vincent d’ajouter :
«J’avoue qu’il y a quelque raison particulière d’en user autrement en Italie, quoique je ne tienne pas l’habit long plus efficace pour les empêcher du mal.. Au nom de Dieu, Monsieur, essayons tous les moyens imaginables avant que d’introduire une pratique générale pour une maison et pour un lieu particulier. Nous verrons avec le temps.» (II, 465).
Les pièces principales de l’habit des frères étaient le pourpoint et les hauts-de-chausses.
Le pourpoint, sorte de gilet long et à manches, couvrait le corps du cou à la ceinture ; la règle voulait qu’il descendît jusqu’aux poches inclusivement. (Circ., I, 301, 370).
À l’occasion de l’Assemblée de 1759, la province de Champagne prie le Supérieur général de tenir la main à ce que les frères ne portent jamais que le pourpoint, à la maison et en ville.
A quoi, M. de Bras de répondre :
«L’esprit de la règle, pour nos frères, est qu’ils ne portent point d’autre habit que le pourpoint, soit dans la maison, soi en allant en ville avec leurs manteaux ; mais c’est aux supérieurs particuliers des maisons à tenir la main à ce que cette règle soit observée, et c’est ce que nous leur recommandons particulièrement.» (Circ., I, 621). [92]

Il y a lieu de croire que les hauts-de-chausses des frères ne se différenciaient guère de ceux que portaient prêtres et clercs. On ne voit pas bien la raison du contraire.
Mais, peut-être que les supérieurs se montraient parfois quelque peu négligents pour fournir aux frères des hauts-de-chausses à leur mesure, puisque M. Bonnet nous apprend que les hauts-de-chausses des frères doivent être proportionnés à la hauteur et à la grosseur de ceux qui les doivent porter, et, de plus ouverts par en bas… Évidemment ! (Circ., I, 370).
Les frères avaient également un manteau, qu’ils étaient tenus de mettre quand ils allaient à la Sainte-Table.
Il fut demandé à l’Assemblée de 1685, de quelle longueur devait être le manteau des frères, et il fut répondu qu’il ne devait pas dépasser la jarretière. (Circ., I, 184). Même réponse fut encore donnée par M. Bonnet, en 1730.
En 1695, M. Jolly faisait savoir qu’on mettait des parements aux manteaux des frères, et qu’on leur en donnait un avec un chapeau noir, dès leur réception dans la compagnie.

Traitant des habits d’été des missionnaires, nous avons déjà vu en quels cas les frères étaient autorisés à en user.
L’usage datait déjà du temps de M Vincent. Il écrivait en effet, au supérieur de la maison du Pians :
«Vous m’avez fait plaisir d'ôter au frère Pintard l’habit qu'il se voulait faire. La plupart de nos frères de céans sont habillés de toile noire durant l’été. C’est une grande hardiesse à lui de choisir l’étoffe et de vouloir être autrement que les autres.» (VII, 575).
La couleur des habits des frères était tantôt le noir, tantôt le gris ; et cela, disait Monsieur Vincent, «par l’ordre de la compagnie, à qui Dieu a inspiré cette diversité. Pourquoi ? Parce que ceux qui demeurent à la maison appliqués aux choses communes, peuvent avec bienséance porter le noir ; mais pour les autres qui sont employés au dehors, il est expédient qu’ils soient habillés de gris. Du commencement, on jugea cela à propos et on a continué depuis.» (XII, 252-253).

L’Assemblée de 1651 résolut qu’on ne donnerait pas si facilement l’habit noir aux frères, et que ce serait toujours après en avoir demandé la permission au Supérieur général (XIII, 329). Aussi, les visiteurs des maisons recommandaient-ils de ne pas laisser s’introduire l'usage d’habits noirs pour les frères. (Cf. Montauban, 1709, 1726).

La couleur de l'habit des frères varia cependant avec le temps, non certes uniquement par usure ou sous l’influence de la pluie et du soleil, mais par suite de l’introduction de nouveaux usages.
Du temps de M. Bonnet, en 1717, les frères portaient des habits gris-bruns, et non pas noirs ou presque noirs. (Circ., I, 301).
Il en était de même, en 1730, et M. Bonnet précisait :
«Quant à la couleur des habits de nos frères, «elle ne doit être ni rougeâtre, ni tout à fait grise ou d’un gris clair comme celle des habits des RR. PP. Cordeliers, mais d’un gris brun, tel que nous en avons envoyé des échantillons au visiteur de la province de Lyon, pour les distribuer dans les maisons de sa province.» (Circ., I, 371). [93]

Malgré la modestie de leur condition et de leur équipement vestimentaire, les frères coadjuteurs ne furent pas à l’abri de l’assaut de l’esprit frivole et de mondanité, qui sévissait alors dans toutes les couches sociales.
Il fut rappelé maintes fois, aussi bien pour les missionnaires prêtres que pour eux, qu’il ne fallait innover en rien et quant à la forme et quant à la couleur des habits. La période de crise la plus grave, en ce qui concerne les frères, fut à partir de milieu du XVIIIème siècle.
L’esprit «de mondanité, écrit M. Jacquier en 1765, gagne même parmi nos frères ; il s’en trouve quelques-uns qui cherchent à se décorer par des airs de mondanité. Ils font usage de la poudre ; au pourpoint, ils substituent le juste-au-corps ou la soutanelle avec des manches ; ils portent la boucle au chapeau, à la jarretière, et se déguisent si bien qu’on les prendrait plutôt pour des abbés que pour des frères de la Mission.» (Circ., II, 38)

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