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4. Les chambres des missionnaires
Chaque missionnaire avait sa chambre individuelle, où il se livrait
à la prière, à létude et au repos, en
dehors du temps de lexercice de ses fonctions, missions ou enseignement.
Entre parenthèses, on peut se demander pourquoi M Jolly, faisant
la visite de la maison de Fontainebleau, en 1673, recommande expressément
de ne jamais laisser les fenêtres des chambres ouvertes, la nuit,
au temps du repos.
Les chambres navaient généralement point de serrures
fermant à clef, mais un simple loquet. Pour en interdire lentrée,
pendant les absences de longue durée des missionnaires, on utilisait
deux pitons et un cadenas.
Si par hasard la porte des chambres se trouvait munie dune serrure
fermant à clef, ordre était donné de laisser en permanence
la clef sur la serrure, soit de jour, soit de nuit.
Dans la chambre elle-même, pas darmoire, ni de commode, ni
valise, ni caissette, fermant à clef ; tout est à la
portée de celui qui entre.
La raison de cette absence de fermeture à clef, Monsieur Vincent
nous la donnée lui-même :
«Nos chambres, dit-il, selon la règle, ne doivent pas
être fermées à clef, ni rien de ce qui sy trouve ;
cela veut dire que est dedans nest pas à nous, que nous ny
sommes pas attachés, quon peut nous le prendre ou ôter,
pour honorer, par cet état et cette disposition, la sainte vertu
de pauvreté de Notre-Seigneur.» (XII, 407).
Étaient exemptés toutefois de cette règle les supérieurs
et les procureurs, en raison des particularités de leur office :
ils devaient mettre en sûreté les papiers les plus importants,
les lettres et largent, que leurs fonctions les obligeaient de conserver
en leur chambre.
La précaution était utile. Monsieur Vincent lui-même
ne savait comment qualifier le geste des missionnaires indélicats,
qui se permettaient de pénétrer dans les chambres des autres
et de fouiller dans leurs affaires (Cf. XI, 325 ; XII, 407)
Ce fut sans doute ce qui lamena à admettre ces exceptions
à la règle. En 1659, il avouait «quil ny
avait que depuis deux ou trois ans, quil avait fait mettre un tiroir
à clef au dessous de sa table qui dailleurs, confesse-t-il
ingénument, demeure presque toujours ouvert ; mais cependant
la petite chambre quil occupait tout le jour à létage
inférieur était fermée à clef pendant le dîner
et soir au coucher, parce quil y avait là des papiers dimportance.»
(XII, 406)
Une autre raison pour laquelle les chambres ne devaient point être
fermées à clef, était que la règle du supérieur
local lui faisait un devoir de faire régulièrement la visite
des chambres de se subordonnés, pour constater quil ny
avait rien de superflu, ni de contraire à la pauvreté et
aux usages de la communauté. [64]
Au cours dune mémorable conférence sur la pauvreté,
Monsieur Vincent résumant toutes les pensées qui avaient
été exprimées par les uns et les autres, groupait
ainsi les principales fautes contre la pauvreté, que lon
pouvait constater dans les chambres : cacher quelque chose, par exemple,
des livres ; avoir des cassettes fermées en sa chambre ;
une valise, plusieurs livres, de largent, etc
, et il proposait
comme moyen dy remédier de faire visiter les chambres de
temps à autre ; puis, il conclut :
«Je prie les officiers davoir soin de cela. Que lon
commence dès demain par la nôtre, puis par celle de M. Portail,
ensuite par celles de M. Alméras et de M. Chrétien. Il y
a dans la nôtre deux couvertures dont je me sers pour me faire suer ;
quon les ôte ! Par la grâce de Dieu, notre chambre là-haut
ne ferme point, ni cette salle den bas non plus»
Le saint pria ensuite M. Alméras de passer par toutes les chambres ;
denlever tous les tours de lit et autres choses, disant que lusage
de la Mission est de coucher sans rideaux ; de remédier à
cette multitude de livres quaucuns avaient en leurs chambres ;
de faire porter à la bibliothèque ce qui était superflu.
(XI, 164-165).
Cette pratique de la visite périodique des chambres ne fut pas
toujours du goût de tous. En 1692, M. Jolly adressait un blâme
sévère à ceux qui trouvaient mauvais cet usage, et
qui même singéniaient à ce que le supérieur
ne pût ouvrir la porte de leur chambre (Circ., I, 190).
Avant de poursuivre lexamen de la chambre de nos missionnaires
il est expédient de rappeler ce que nous avons dit, au début
de ce livre, à savoir quil nest pas possible de donner
un aperçu général des usages de la Compagnie, qui
vaille pour toute cette période dun siècle et demi,
et pour tous les lieux.
Du vivant du saint Fondateur de la Mission, les missionnaires pratiquèrent
dordinaire une vie daustérité, à laquelle
furent apportés, au cours des années, bien des adoucissements
et des modifications au moins accidentelles.
Ainsi, par exemple, dans les premiers temps, lameublement des chambres
des missionnaires se ressentait dun style de pauvreté qui
navait peut-être plus sa raison dêtre cinquante
ans après, et qui même ne pouvait plus être gardé
en raison de lévolution des murs et des nécessités
nouvelles, comme dans la question des livres détude. Dirait-on
aujourdhui que posséder dans sa chambre plus de deux ou trois
livres est contraire à la pauvreté ? Ce serait plutôt
de la pauvreté intellectuelle ! Il en était de même
au XVIIIème siècle déjà.
Ainsi donc, surtout à lorigine de la Compagnie, pour la tenue
des chambres, on sappliquait à suivre les usages que Monsieur
Vincent avait lui-même pratiqués avec un rare souci de la
pauvreté évangélique.
Sa chambre, à lui, était une «petite pièce
sans lambris, sans natte, sans cheminée, sans autre meuble quune
simple table de bois toute nue, deux chaises de paille et un lit, composé
dune grossière paillasse, dune couverture et dun
traversin ; pas de matelas, ni de rideau ; sur les murs un seul
tableau ; il naccepta de tour de lit que trois ou quatre ans
avant sa mort». (Coste, M. Vincent, III. 391). [65]
La pauvreté que Monsieur Vincent voulait voir régner parmi
ses missionnaires, ne devait pas cependant confiner à la misère.
Il entendit quil y eût dans toutes les maisons au moins le
nécessaire. Cest pourquoi, il singéniait à
pourvoir les nouvelles fondations de lameublement indispensable.
A M. Lambert, supérieur à Richelieu, qui se plaint de manquer
de meubles, la maison venant à peine dêtre fondée,
le saint envoie une lettre de crédit de 1.000 livres avec mission
de faire lachat des meubles (I, 430) ; quelques mois après,
il lui déclare quil est bien consolé de ce quil
arrivait à se meubler petit à petit. (I, 463).
M. Cuissot, commençant létablissement de La Rose,
reçut de même une somme de 100 écus pour fournir à
lameublement. (II, 81).
Lexemple de Monsieur Vincent lui suscita de nombreux imitateurs.
Dans la Notice de M. Alméras, alors son assistant et plus tard
son successeur immédiat, il nous est dit que M. Alméras
«navait ordinairement dans sa chambre quun livre
ou deux pour étudier ; il ne se servait que dune chaise
de paille, dun vieux chandelier, dun mauvais écritoire,
de pauvres lunettes avec un étui de bois que beaucoup de ses inférieurs
auraient dédaigné. Son lit, à la vérité,
était entouré de rideaux, à cause de son infirmité ;
mais ils étaient tout simples, dune étoffe ordinaire
et sans façon ; on y avait mis une petite garniture autour,
mais son esprit de pauvreté ne le put souffrir. Il ne souffrit
pas davantage un buffet façonné quon avait porté
dans sa chambre ; il fallut lôter pour le contenter ;
on mit en place de simples tablettes ou planches tout à jour, comme
en ont les pauvres gens des champs pour mettre leur vaisselle. Il ne voulait
pas même souffrir une petite paire de chenêts de fer tout
simples à sa cheminée, parce quils étaient
neufs et tant soit peu jolis ; il en fit mettre dautres plus
grossiers et plus conformes à cet esprit de pauvreté qui
lanimait et qui paraissait même jusquau bâton
dont il était obligé de se servir». (Not., III,
298).
De même, pendant plus de 40 ans, M. Jolly sest contenté
dune simple paillasse fort dure (Sa Vie, p. 129).
Bien dautres missionnaires sanimaient du même esprit
de pauvreté. En 1734, dans une circulaire sur le décès
de M. Bridet, M. Bonnet citait volontiers ce missionnaire comme un modèle
de pauvreté. Il ny avait dans sa chambre, écrit-il,
que le simple nécessaire, une simple couchette, une table, une
chaise de bois, et fort peu de livres, dont il ne pouvait se passer et
dont il nusait quavec permission. (Circ., I, 426).
Non seulement lameublement des chambres, mais les locaux eux-mêmes
sentaient la pauvreté. Ils nétaient pas toujours en
parfait état, surtout dans les vétustes bâtiments
du Saint-Lazare primitif.
On rapporte dans la vie de M. Alméras, quayant remarqué
«quun de ses prêtres pouvait être incommodé
du froid à cause de quelque petite ouverture qui était dans
sa chambre, il mena lui-même les maçons sur le lieu, et demeura
quelque temps à les voir travailler». (p. 66).
On signale de même, et avec complaisance, que le frère Véronne,
lhabile apothicaire de Saint-Lazare, habita de son plein gré
et par quatre fois successives un taudis sous les combles.
Hélas ! cet amour de la pauvreté dans le logement et lameublement
ne résista pas toujours à lépreuve du temps.
[66]
Scanné le samedi 08 mars 2003.
Maintes fois les supérieurs généraux durent intervenir
et recommander de conserver la simplicité dans lameublement
des chambres, comme dans le reste.
M. Couty, en 1741, est le premier qui insiste sur ce point ; il
prie les visiteurs et les supérieurs de donner lexemple à
leurs inférieurs, et de ne rien souffrir dans leurs chambres qui
soit contraire à la simplicité et à la pauvreté
que nos règles nous recommandent (Circ., I, 488).
Jusquà la fin de ce siècle, les successeurs de M.
Couty ne laisseront pas de revenir fréquemment sur ce point de
discipline, pour réagir contre lesprit de mondanité
de plus en plus envahissant.
Après avoir constaté la sobriété et la simplicité
de lameublement de la chambre de nos missionnaires, faisons un inventaire
rapide des divers objets qui pouvaient sy trouver, autrement dit,
informons-nous comment la Congrégation subvenait aux besoins dun
chacun
A quelques exceptions près, surtout en faveur des infirme immobilisés,
nous lavons dit, les chambres navaient point de cheminée.
Quant à lameublement dusage, réduit à
sa plus simple expression il comportait un lit, une table nue, une ou
deux chaises, et cest tout.
Du temps de Monsieur Vincent, était considéré comme
contraire à la pauvreté davoir un tapis sur la table,
des tours de lit, et un grand nombre de livres. Ce qui met en doute lexistence
dune thèque, et même de simples tablettes. Plus tard,
sans doute, il en fut autrement.
A lAssemblée de 1673, la question fut posée :
si les missionnaires, en quelque pays que ce fut, ne devaient point avoir
de rideaux à leurs lits, au moins quand ils couchaient plusieurs
dans une seule et même chambre ?
«Çà été lusage de la Compagnie,
dès le commencement, répondit M. Jolly, de ne point tenir
de rideaux à nos lits, sinon pour ceux qui sont malades, ou notablement
incommodés, et, quand quelquefois on y a mis hors ce besoin-là,
les visiteurs les ont fait ôter : nous nous en devons tenir
à cette pratique de pauvreté ; néanmoins, quand
on couche plusieurs en une même chambre, lon met des toiles
à lentour des lits et des places, afin de nêtre
pas vus les uns des autres en shabillant et se déshabillant.
Pour les séminaristes externes, ils ont des rideaux à leurs
lits». (Circ., I, 158).
Si, comme nous lavons vu précédemment, il fut un temps
à partir duquel on se montra plus conciliant pour lachat
des livres, on nimagine guère quon pût posséder
ordinairement une véritable bibliothèque ; les livres
étaient relativement rares et chers.
Les missionnaires navaient pas besoin de meuble, armoire ou commode,
pour conserver du linge, du moins en abondance. Ils navaient point
de linge personnel, mais tout au plus quelques pièces de rechange
pour les besoins durgence. La maison fournissait au fur et à
mesure ce qui était nécessaire.
Peut-être, dans un coin de la chambre, y avait-il une sorte de penderie,
pour y suspendre les vêtements de rechange, le manteau et la robe
de chambre.
[67] A Saint-Lazare, le préposé à la couture fournissait
non seulement les vêtements et même les chaussures, mais il
assurait aussi la distribution du linge. Il lui était recommandé
de marquer les chemises pour distinguer les grandes des petites, afin
de pouvoir plus facilement les attribuer à chacun suivant sa taille.
Le samedi, il mettait le linge propre dans toutes les chambres, et, le
dimanche matin, il ramassait le linge sale.
Les draps de lit devaient être changés tous les quinze jours,
en été, et toutes les trois semaines, en hiver.
On voit par là que Saint-Lazare était à lavant-garde
du progrès, au moins pour lhygiène, puisque du temps
de Louis XVI, un célibataire parisien, même aisé,
ne changeait de linge que tous les quinze jours (Louis XVI, p. 245).
5. Lhygiène
Ce fréquent changement des draps paraît avoir été
rendu nécessaire par ce fait que les questions dhygiène
nétaient guère alors à lordre du jour
et des plus rudimentaires.
Prendre des bains ! Nen parlons pas. Il était inouï
en ce temps-là que lon voulut prendre un bain uniquement
pour motif de propreté corporelle ; cétait de
limmortification, sinon de limmodestie !
A vrai dire, une des raisons, sinon la principale, de ce manque dhygiène,
était la relative rareté de leau.
Avant la Révolution, Paris nétait guère avantagé
sous ce rapport. Au milieu du XVIIIème siècle, il ny
avait en tout et pour tout dans la capitale quune trentaine de fontaines
publiques, alimentées par leau pure venue de Belleville-sur-Sablon,
du Rungis ou du Pré-Saint-Gervais. La plupart des parisiens, qui
ne pouvaient se procurer personnellement leau de ces fontaines,
lachetaient un denier le seau aux porteurs deau, et ils nétaient
pas sûrs den avoir, car, ces marchands assez souvent, au lieu
de se réapprovisionner aux fontaines, tiraient leur eau de la Seine.
Bon nombre dhabitants faisaient de même ; ils puisaient
leur provision deau, moins au milieu du fleuve, là où
les eaux étaient le moins polluées.
Les parisiens nignoraient point les bains. Ceux qui en désiraient,
se rendaient chez le barbier-étuviste ; plus tard, il y eut
des bains-douches assez primitifs, établis sur la Seine, et ils
étaient fréquentés par les personnes des deux sexes ;
ce nétait pas la place des gens dÉglise.
Nous ne savons au juste comment Saint-Lazare sapprovisionnait en
eau. Il y avait plusieurs puits, soit au dehors, soit dans lenceinte
de la maison et du clos. Des canalisations conduisaient leau jusque
dans la maison. Il devait y avoir, au moins vers la fin du XVIIIème
siècle, un système dirrigation assez bien perfectionné,
puisquau moment du pillage de 1789, furent dérobés
les robinets et de nombreuses canalisation de plomb, dans la cuisine et
au rez-de-chaussée.
Il faut croire que déjà du temps de saint Vincent, le système
deau nétait pas si imparfait que cela. Dans les lettres
de sainte Louise, en novembre 1659, on lit :
«Le réservoir de leau est posé et je crois
que bientôt nous aurons la commodité entière.»
(Écrits : édit. 1961 p. 764 ; édit. 1983 p. 650).
«Pour nouvelle je vous dirai, ma chère Sur, que
la divine Providence, continuant ses soins, nous a fait donner de l'eau
par Messieurs de la Ville, et que déjà les tuyaux (sont
mis) depuis le regard jusques à nous, ce qui me fait espérer
que avant Noël nous aurons entièrement la commodité
d'une fontaine dans la maison.» (Écrits : édit.
1961 p. 766 ; édit. 1983 p. 649).
A défaut de bain, est-ce que du moins nos ancêtres procédaient
à une toilette matinale suffisante, par un sérieux lavage
des mains et de la figure ? Ne parlons pas du brossage des dents,
la question ne se posait pas.
Vers la fin du XVIIème siècle, un manuel très à
la mode, intitulé Les lois de la galanterie française,
donnait ce conseil :
«Pour parler premièrement de ce qui concerne la personne,
lon peut aller quelquefois chez les baigneurs pour avoir le corps
net, [68] et tous les jours lon prendra la peine de se laver les
mains avec le pain damande. Il faut aussi se faire laver le visage
presque aussi souvent.» (Louis XIV, 71).
On avait alors le préjugé que se laver la figure à
leau nuisait à la vue, engendrait des maux de dents et des
cathares, rendait le visage pâle, et plus susceptible du froid en
hiver et du hâle en été (Louis XIV, 71).
Cest ce quon lisait encore, en 1782, dans la dernière
édition des Règles de la bienséance, et de la civilité
chrétienne, quavait rédigées et publiées
saint Jean Baptiste de la Salle. Il y était dit :
«Il est de la propreté de se nettoyer tous les matins
le visage avec un linge blanc pour le décrasser. Il est moins bien
de se laver avec de leau, car cela rend le visage plus susceptible
du froid en hiver et du hâle en été.» (Louis
XVI, 257).
Il semble bien quà Saint-Lazare et partout ailleurs, on
se conformait à ces principes.
Nulle trace dans les chambres ou dortoirs de cuvettes ou de pots-à-eau.
Les règlements ne parlent pas du temps consacré à
la toilette.
Ainsi, par exemple, les règles des séminaristes ne parlent
seulement que de lobligation de se peigner. Ils devaient probablement
le faire au petit bonheur la chance, car, à lépoque,
les miroirs étaient rares et chers ; un grand miroir, vers
1700, coûtait trente livres douze sous, presque deux fois le prix
dune montre. Il est vrai quà défaut de glace,
nos jeunes gens avaient toujours la ressource dutiliser quelque
objet luisant, ou mieux encore le reflet des carreaux de vitres !
Dans les Règles du Séminaire des Bons-Enfants, on lit :
«Les miroirs exposés dans les chambres ne valent rien
pour un séminaire. Sil en fallait quelque petit on le devrait
serrer et le prendre seulement au besoin.»
Bref, après sêtre peignés, sêtre
habillés complètement et avoir rangé leur lit, ils
prenaient au lieu à ce destiné une vergette
(traduisons : une brosse) pour vergeter leur soutane, et ils descendaient
dans une salle appropriée pour se laver les mains et se décrasser
le visage à laide dun linge sec ; de là,
ils se rendaient à léglise.
Il semble bien que dans les séminaires externes et autres communautés,
il en était de même. Après avoir parcouru de nombreux
règlements, même très détaillés, nous
navons trouvé aucune mention de la toilette matinale. Le
règlement du séminaire de Cahors est seul qui se rapproche
de celui de Saint-Lazare, et avec une légère variante. Il
marque quavant de sen aller à la messe de 7 heures,
«on lavera les mains, demandant à Dieu quil lave et
purifie lâme».
Nous aimons croire que dans les maisons particulières, on prenait
plus de soins de sa toilette, et que les longs voyages, accomplis à
pied ou à cheval, conseillaient des ablutions plus fréquentes,
surtout des pieds ; mais, ce nest pas sûr, ce nétait
pas dans les murs.
6. Léclairage
Dans chaque chambre, sur la table, près dun éteignoir,
une chandelle sur un modeste chandelier assurait à son habitant
un bien pauvre éclairage.
Dans un de ses entretiens, Monsieur Vincent employait, un jour, incidemment
cette comparaison empruntée à la vie quotidienne :
«Pendant la nuit, notre feu nous éclaire, et par le moyen
de sa lueur, nous voyons les choses, mais nous ne les voyons quimparfaitement ;
nous nen découvrons que la superficie, et cette lueur ne
va pas plus avant.» (Abelly, Vie de M.V., III, 62). [69]
Nous voilà donc renseignés sur la qualité de cet
éclairage ; il y avait juste de quoi se conduire pour ne pas
se heurter aux meubles, et guère la possibilité de se livrer
à des travaux intellectuels ou autres, ni même de rédiger
des lettres et autres écrits.
«Je vous écris à la hâte à cause de
la nuit», dit Monsieur Vincent à la fin de lune
de ses lettres (V, 118), et, une autre fois, il conclut brusquement une
lettre disant : «Je suis pressé de la nuit»
(VII, 422).
Pour léclairage des grandes salles, un usait habituellement
de lampes à huile de navette, et pour les autres appartements,
plus communément de chandelles, dont le suif en se consumant dégageait
une affreuse odeur, qui prenait à la gorge. Les bougies de cire,
inodores, étaient article de luxe, et on nen trouvait guère
que chez les grands et les nouveaux riches. Alors que la chandelle se
vendait quatre sous la livre, les bougies en valaient vingt-deux, vers
1705.
Il semble bien que durant un certain temps au moins, Saint-Lazare fabriquait
ses propres chandelles avec le suif des quartiers de viande débités
à la cuisine, et quil y fallut renoncer. Cest ce que
lon peut induire de ce quécrivait Monsieur Vincent
à lun de ses prêtres, en 1642 :
«Lon ne fait point habiller la viande céans et peut-être
que lon ny fera pas faire la chandelle.» (II, 278).
On se servait de lampes, à Saint-Lazare, seulement pour léclairage
des salles communes ; nous avons vu ci-dessus que le réfectorier
devait tenir en état les lampes du réfectoire. Les classes
et les salles des séminaristes et étudiants étaient
éclairées à la chandelle (Not. Fretté, p.
25). Quant aux chambres individuelles, seule la chandelle était
de mise.
Pour avoir du feu, on se servit dabord et plus communément
dun appareil appelé fusil, composé dun
morceau de fer frappant un silex.
On se souvient de la comparaison employée par saint Vincent dans
un de ses entretiens sur loraison :
«Quand on veut avoir du feu, lon se sert dun fusil,
on le bat, et aussitôt que le feu sest pris à la matière
disposée, on allume la chandelle.» (Abelly, III, 61).
Quand besoin était, chacun allumait sa chandelle à une lampe
disposée à cet effet (Vie de M. Jolly, p. 103). Lexcitateur,
le matin, était spécialement chargé dallumer
lampes et chandelles (111,543). Il devait sans doute avoir un fusil à
sa disposition.
Le problème du feu fut sans doute autrement résolu, au cours
du XVIIIème siècle, puisque déjà lemploi
dallumettes soufrées commençait à se répandre,
et quon nignorait point les briquets.
Dans un règlement du séminaire de Luçon établi
vraisemblablement en 1786, on lit, en effet :
«Il faut que tout le monde soit couché, et que les chandelles
soient éteintes, à 9 heures précises. Il est expressément
défendu davoir des briquets, et de lire avec de la lumière
dans son lit. Tous doivent se pourvoir dun éteignoir.»
(Bertrand, III, 220).
Ce système déclairage, dont nous venons de parler,
nallait pas sans inconvénients.
Il rendait la circulation de nuit difficile et parfois périlleuse.
On lit dans la vie de M. Jolly : [70]
«Il ne voulut jamais se servir de lanterne ni de bougie roulée
pour aller et venir par la maison, et je sais quun jour feu M. Serre
ayant manqué de tomber dans les degrés (les escaliers)»,
M. Jolly lui suggéra de prendre une bougie crainte daccident,
et ce bon Monsieur ayant répondu quil était trop tard
de commencer à user de ces précautions, il répondit :
«Il est vrai. Il faut nous en tenir à nos usages et nen
introduire de nouveaux pour nous que le moins quil est possible.»
(p. 153).
Il y avait aussi à redouter le péril dincendie, et
du temps de M. Jolly, Saint-Lazare faillit être la proie des flammes.
Un séminariste avait laissé tomber un bout de chandelle
allumée dans un cabinet de la maison où se trouvaient les
chandelles et dautres matières très combustibles ;
«le feu sy prit sur les 10 heures du soir avec tant de véhémence
quil y avait grand danger quil ne prit bientôt au grenier
et ne brûlât toute la maison. Non sans peine, on réussit
à éteindre lincendie.» (Vie de M. Jolly, p.
179).
7. Meubles et instruments de travail
a) La table de travail
Poursuivons notre inventaire de la chambre dun missionnaire.
Non loin du chandelier, nous apercevons une écritoire avec des
plumes. Lécritoire se remplissait à la bouteille dencre
placée dans un local, où se trouvaient les divers objets
mis à la disposition de la communauté : vergettes,
balais, chiffons, etc
Lencre était fabriquée à lapothicairerie ;
le frère Alexandre Véronne, bien connu, lavait préparée
pendant plus de 30 ans (Sa vie, p. 107).
b) Le Bréviaire
Près de lécritoire lon voit un bréviaire,
un seul, gros, difforme, passablement fatigué et à couverture
bien commune.
Cest que, en effet, pour la récitation de loffice divin,
les prêtres et les clercs étaient munis dun totum,
cest à dire que tout le bréviaire était réuni
en un seul volume. M. Jolly rappelait, en 1685, quon ne devait pas
permettre lusage de bréviaires en quatre parties, ni couverts
de maroquin (Circ., I, 184).
Et comme on ne changeait pas souvent de bréviaire, par raison de
pauvreté, on devine en quel état il devait se trouver après
un long usage. Monsieur Vincent rapportait avec complaisance lexemple
«du bon M. Pilé, qui raccommodait sans cesse son bréviaire,
auquel, dit-il, il y avait toujours quelque chose à refaire.»
(II, 339).
Ce bréviaire ne devait pourtant navoir quune vingtaine
dannées, puisque M. Pilé est décédé
à lâge de 40 et quelques années dune maladie
de poitrine.
c) Les lunettes
Lorsque, lâge venant, la vue suivait lexemple du bréviaire
et se fatiguait, elle aussi, la communauté fournissait des lunettes.
Mais, même à légard de cet objet, la pauvreté
trouvait à sexercer. Nous avons vu précédemment
comment, au dire de son biographe, M. Alméras se contentait de
peu, et Monsieur Vincent rappelait à propos de M. Pilé,
«quil avait des lunettes, dont un des verres était
brisé, et que jamais on navait pu le persuader den
prendre dautres.» (II, 339).
d) Sacs et valises
Pour lexercice de leurs fonctions et leurs nombreux voyages, les
missionnaires avaient besoin de sacs et de valises. Disons plutôt :
avaient besoin dune valise. Car, en posséder deux, quel scandale
!
Comme on avait signalé à Monsieur Vincent les agissements
dun supérieur, qui sétait présenté
dans lune de nos maisons «avec [71] une belle casaque
et deux valises», le saint de se récrier : «Je
remédierai à cette vermine.» (XI, 164).
Les missionnaires nétaient dailleurs pas autorisés
à sencombrer de bagages dans leurs déplacements ;
nous en reparlerons à propos de leurs voyages. Et dès quils
étaient rentrés de mission, ils avaient lobligation
de déposer chez le procureur sac et valise ; tout au plus
tolérait-on quune valise demeurai dans leur chambre, pourvu
quelle ne fût pas fermée à clef.
Et maintenant, si daventure, on pénétrait à
limproviste chez un missionnaire, alors que dans sa chambre, il
était censé se livrer à de pieuses occupations, on
le surprenait parfois les doigts plongés dans une humble tabatière,
pour exciter sans doute ses facultés intellectuelles.
e) Tabac et tabatières
Le tabac ! les tabatières ! Que de récriminations à
ce sujet ne lit-on pas sous la plume des supérieurs généraux
! Cest que la mortification et la pauvreté y étaient
intéressées.
Mettons provisoirement le tabac de côté ; il aura plus
tard sa place dans cette petite histoire, et, faute de mieux, nous le
logerons parmi les "choses et autres", qui ont trait à
la vie de nos missionnaires. Bornons-nous pour le présent à
parler des tabatières.
Officiellement, lusage de la tabatière parmi les nôtres,
entre dans notre histoire, en 1692, où pour la première
fois, un supérieur général, M. Jolly, dénonce
sans plus dexplication la pratique qui sintroduit dutiliser
des tabatières de prix (Circ., I, 190).
Après lAssemblée de 1711, signalant les abus dans
lusage excessif du tabac à priser, M. Bonnet prescrit «quon
ne se serve jamais de tabatières de prix, comme sont celles divoire,
décaille de tortue, mais seulement de celles de bois ou de
corne, qui nexcèdent pas le prix de huit ou dix sous, et
que, si quelquun en a de plus grand prix, on les lui ôte !»
(Circ., I, 257).
Le même supérieur général sinsurge encore,
en 1730, contre les tabatières, quil aurait mises au pilori,
stil avait pu. On ose se servir encore de tabatières dun
prix bien supérieur à celui qui a été précédemment
réglé, et M. Bonnet de constater :
«Pour les tabatières de prix, je doute quil y en
eût quelquun parmi vous qui les eût à peu près
telles quelles ont été marquées dans nos précédentes
Assemblées. Vous demandez que je remédie à ces abus ;
je ne le puis faire dune façon plus convenable quen
vous priant de vous exécuter vous-mêmes, afin que la vérité
et la sincérité de vos demandes ne soient pas démenties
par la contrariété de vos actions et de votre conduite.»
(Circ., I, 368).
Cette admonestation, cet argument ad hominem, qui concernait
surtout les membres de lAssemblée, dut leur être pénible
à digérer !
Enfin, ce qui devait arriver, arriva, puisque les abus ont tendance à
samplifier. Il vint donc un temps où les priseurs, et ils
étaient nombreux, ne se contentèrent plus de tabatières
non conformes aux usages prescrits, mais où ils cherchèrent
à se procurer même des tabatières
dargent !
Lennemi était dans la place, il nen sortit plus. Cette
entorse à la pauvreté, cet abus singulier, dénoncé
par M. Couty en 1739, persista jusquà la Révolution,
puisque M. Cayla le signale encore, en 1788 (Circ., I, 473 ; II,
206). [72]
f) Les horloges, cadrans, sabliers
Tandis quachevant notre visite des chambres, nous enfilons le long
corridor, aux murs blanchis à la chaux, et sur lequel, à
intervalles réguliers, souvrent les portes des cellules,
lheure sonne à lhorloge de la maison, et nous rappelle,
suivant un usage recommandé par saint Vincent, à faire un
acte de présence de Dieu.
Mais, par association didées, sévoque aussi
à notre pensée un autre point important de la Règle,
et quil fallait assurer le mieux possible : nous voulons parler
de la régularité et de la ponctualité aux exercices.
Bien rares sont les procès-verbaux de visites canoniques qui ninsistent
pas sur ce point.
Comment donc lassurait-on, en ce temps-là ?
Autant que possible, chaque maison devait se munir dune horloge
commune, ou pour le moins dun cadran solaire.
Monsieur Vincent écrivait, en 1657, au supérieur de Notre-Dame
de Lorm, cest à dire de Montauban :
«Vous ferez bien davoir un cadran en votre maison et de
faire venir quelquun qui lentende pour le faire et pour suppléer
au défaut de votre horloge, qui ne vous sert pas bien.»
(VI, 457).
La maison de Saint-Lazare avait évidemment son horloge, au faîte
dun des principaux bâtiments ; il y est fait allusion
dans la correspondance du saint, quand lheure sonne et lui arrache
la plume des mains.
Au séminaire de Cahors, M. Talec commande une horloge, en 1665,
pour le prix de 180 francs, à Messire Antoine Aurusse, horloger
à Sainte-Hède en Auvergne (Foissac, p. 29).
En 1743, lhorloger du séminaire de Montauban était
payé dix livres par an pour avoir soin de lhorloge et de
quelques pendules.
Hors des maisons, et surtout en mission, il fallait avoir aussi un moyen
de régler son temps. Le sablier posé sur la chaire du prédicateur
ou à la cuisine ne pouvait servir à tous usages.
On se procurait parfois un réveille-matin. M. Robert de Sergis
signale à Monsieur Vincent, en 1638, quil sest procuré
un réveille-matin, et ce dernier lui répond quil a
bien fait de faire cette emplette (I, 529).
g) Les montres
Plus pratique était lemploi dune montre, de ces fameuses
montres qui ont enrichi lhistoire interne de la Congrégation
dune abondante documentation.
Les montres, ou comme lon disait alors : les horloges portatives,
les horologia portatilia de nos Décrets, assez rares
au début du XVIIème siècle, étaient devenues
beaucoup plus répandues à partir de la fin de ce siècle,
où elles coûtaient ordinairement aux environs de dix-huit
livres
Lé prix dépendait naturellement de la nature des montres,
de leur grandeur, du métal employé. On en trouvait en or,
en argent ou en simple métal. Il y en avait de toutes tailles :
depuis le gros oignon bien connu de nos ancêtres,
jusquà la montre minuscule que tel horloger singénia,
par exemple, à loger dans le chaton dune bague pour les beaux
doigts de la marquise de Pompadour.
Il nest guère possible de se prononcer sur les qualités
et sur la régularité de ces montres, car, sur ce point,
comme sur bien dautres, il y eut de sensibles progrès dune
époque à lautre. Au XVIIIème siècle,
Augustin Caron, qui sera plus tard le fameux de Beaumarchais, inventa
un nouvel échappement pour les montres, qui les rendait plus ponctuelles,
et lui valut à lui-même la célébrité
(Louis XV, 189). [73]
Si répandues quelles fussent devenues, les montres individuelles
ne furent jamais en odeur de sainteté dans la Congrégation
de la Mission, avant la Révolution, et ceci principale, ment pour
deux raisons. On estimait que les montres étaient contraires à
la pauvreté et à lhumilité, et, deuxièmement,
quelles nétaient pas tellement nécessaires.
A la maison, la régularité des exercices pouvait être
assurée par lhorloge ou par le cadran solaire, et, au cours
des missions, il suffisait que le directeur en eut une, quau retour
il pendrait au clou chez le procureur ou un autre officier. Ainsi pensaient
lAssemblée de 1673, et de même M. Jolly.
En rappelant linterdiction des montres de poche, en 1730, M. Bonnet
nous apprend, à cette occasion, que Monsieur Vincent avait eu une
petite montre pendant quelque temps, pour régler ses voyages à
la cour et aux autres endroits ; mais, ayant appris que quelques
visiteurs en avaient aussi pris lusage, il sen était
défait comme non absolument nécessaire et comme peu convenable
à la pauvreté, dont nous faisons profession (Circ., I, 368).
Nempêche quen 1644, Monsieur Vincent faisait envoyer
par M Portail à Louis Thibault, supérieur à Saintes,
une montre que celui-ci demandait ; (II, 472).
Au début de la compagnie, les montres nétaient pas
tellement répandues et à la portée de tous, pour
que labus put se généraliser ou prévaloir.
Cest ce que nous laisse penser une réflexion de Monsieur
Vincent.
Il écrivait, en 1657, au supérieur de Notre-Dame de Lorm
:
«Si vous avez une montre pour la prêter à M. Lucas,
vous me ferez plaisir, et à lui charité ; et en cas
que vous nen ayez pas, voyez si M. Cuissot lui en pourra prêter
une.» (VI, 457).
La possession dune montre personnelle fut toujours et expressément
interdite aux missionnaires par les Assemblées générales.
La première à intervenir fut celle de 1673, sous la présidence
de M. Jolly, dont nous avons rapporté plus haut la décision
(Cf. Décret 235).
En 1730, parmi les fautes commises contre le vu ou la vertu de pauvreté,
M. Bonnet cite le fait dacheter des meubles inutiles ou peu convenables
à notre état, comme les montres de poche, plusieurs fois
défendues dans les Assemblées générales. Il
priait les supérieurs qui en avaient de sen défaire,
à lexemple de Monsieur Vincent, et de les ôter à
tous ceux qui en avaient dans leurs maisons (Circ., I, 367, 368).
M. Couty déclarait à sone tour, en 1741 :
«On nous a averti que plusieurs ont des montres. Nos Assemblées
les ont défendues, nous les défendons aussi, et Dieu sera
le juge de ceux qui ne déféreraient pas à notre défense,
si, par malheur, il sen trouvait quelquun. Les visiteurs et
les supérieurs doivent donner lexemple à leurs inférieurs,
en cela aussi bien que dans les habits et dans les meubles de nos chambres,
[74] où ils ne doivent rien souffrir qui soit contraire à
la simplicité et à la pauvreté que nos règles
nous recommandent.» (Circ., I, 488).
Lannée suivante, M. Couty revint encore sur cette défense
: «Dans une dernière lettre circulaire, écrivait-il,
jai renouvelé les défenses déjà faites
plusieurs fois davoir des montres, hors les cas et les temps permis
par les décrets. Apparemment que quelques-uns ne se sont pas encore
rendus à nos justes prières, puisquune de nos provinces
me demande de statuer des peines contre ceux qui gardent des montres.»
(Circ., I, 491).
Mais, malgré ces défenses réitérées,
lusage des montres de poche ne fut pas radicalement supprimé,
et il semble que, ou bien quil se soit généralisé,
ou bien quil ait été lobjet dune certaine
tolérance, puisque lassemblée de 1759 réserve
au Supérieur général le pouvoir daccorder la
permission den avoir. Cest donc quon pouvait la demander
et lobtenir, et une fois quune telle porte est ouverte...!
Mais, rassurons-nous, telle nétait pas la pensée de
lAssemblée !
La question suivante avait été posée à lAssemblée :
Puisque déjà par de nombreux décrets et dans les
lettres circulaires, il a été interdit chez nous, que les
particuliers acquièrent des m de poche pour leur usage personnel,
et les gardent, il a été fil, sil y a des transgresseurs
de ces sanctions, ce quil y a lieu de faire pour les ramener au
devoir ?
Et la réponse de lAssemblée fut celle-ci : aucun
moyen à employer na paru plus opportun que de révoquer
toute permission qui aurait pu être accordée par quelque
supérieur, comme de fait lAssemblée la révoque ;
et au seul Supérieur général est réservée
la faculté daccorder une permission en cette matière,
ce que de fait lAssemblée lui réserve. (Décret
236).
M. de Bras commentait ainsi lui-même ce décret : «Vous
aurez vu avec quelles précision lAssemblée a défendu
lusage des montres, révoquant toutes les permissions dont
on pouvait se prévaloir sur ce sujet, et réservant au seul
Supérieur général le pouvoir de les accorder en certains
cas. Mais il est à remarquer que ces cas ne peuvent être
quextrêmement rares, car lesprit de lAssemblée,
et conséquemment de la Congrégation, à moins été
dautoriser le Supérieur général à user
dindulgence sur ce point, que dôter aux supérieurs
particuliers le droit ou le prétexte daccorder ces permissions.
Ainsi, dans lesprit de cette Assemblée, et à ses instances,
je révoque absolument toutes les espèces de permissions
dont on se prévaudrait pour garder des montres ; en défend
absolument lusage en propre, ordonne à tous ceux qui en auraient
de sen défaire, ou de les mettre en dépit chez le
supérieur ou le procureur ; enjoins à tous les supérieurs
de veiller, et de nous dénoncer ceux qui enfreindraient cette loi.
Toutes les raisons que lamour-propre a pu produire pour justifier
cet usage : la convenance, lutilité, la nécessité
même apparente, pour se régler dans ses fonctions (on dirait
mieux, pour être plus tranquille, dans ses amusements et ses plaisirs),
la modicité du prix dune montre, la générosité
damis respectables de qui on la reçue en présent ;
son usage, si commun parmi les artisans mêmes et les domestiques,
lexemple de plusieurs religieux, dont le régime est plus
austère que le nôtre ; tout cela a été
examiné et discuté ; mais rien na pu infirmer
une loi portée par plusieurs décrets de nos Assemblées
générales, et si souvent recommandée par les circulaires
de nos Supérieurs généraux. Aussi, malgré
lintérêt personnel que quelques-uns pouvaient avoir,
«tous ont unanimement souscrit contre cet [75] abus, et
nous avons eu la consolation den voir se mettre en règle
sur le champ. Après cela, il est visible que personne ne peut,
en conscience, avoir une montre, ni en user en propre, et je prie MM.
les confesseurs de veiller à ce quon ne les troppe point
à cet égard.»
Le Supérieur général prend en outre la précaution,
pour quil ny ait pas dillusion possible, de prévenir
quil refusera toutes les permissions, qui seraient présentées.
«En vain mécrirait-on pour avoir des permissions
particulières, comme on la déjà fait ;
il serait inutile, même ridicule, de faire des lois, si on en dispensait
par une facile et molle indulgence. Ce que je réponds, cest
quil nest absolument permis à personne duser
de ces meubles en propre
; que les maisons, celles principalement
où il y a des missions, peuvent sen pourvoir en commun, en
donner aux directeurs des missions, qui, pendant la campagne, sen
serviraient pour régler les exercices, mais qui, à leur
retour, les remettront en dépôt chez le supérieur
ou le procureur. Voilà la règle, lesprit et lusage,
et on ne doit rien permettre au-delà : je souhaite que tous
le comprennent, que chacun y conforme sa conduite, et que personne ne
sexplose à la sévérité que le devoir
exigerait de moi.» (Circ., I, 616-617)
Il est vraiment regrettable que malgré une si solennelle et minutieuse
prohibition, lusage des montres de poche ne fut pas totalement aboli,
ou sil le fut au moins pour un temps, quil ait pu renaître,
peu dannées après.
Cest ce que constate M. Jacquier, huit ans après, en 1765.
«Quoique les montres, écrivait-il, aient été
si souvent et si solennellement prohibées par nos Assemblées
générales et par les lettres circulaires de MM. nos Supérieurs
généraux, plusieurs ne se font pas scrupule den avoir»,
ce qui, ajouté au reste, provoque chez lui un étonnement
douloureux. Certes, il y avait de quoi, mais signalons cependant que ce
nétait le fait que de quelques particuliers, et non de lensemble
des missionnaires. Il est rare que tous les membres dune communauté
soient simultanément fidèles à leurs obligations.
Il y a toujours, hélas ! en tous les temps, quelques sujets
à caution. Il y en avait encore quelques-uns, en 1769, et pour
le même sujet. (Voir Circ., II, 36, 61).
Si le port de montres de poche était interdit, à plus forte
raison était prohibé lemploi de montre en argent.
M. Couty en fait mention, en 1739, parmi les abus commis par quelques-uns.
(Circ., I, 473).
Il arriva même que daucuns furent trouvés possesseurs
de montres en or, si bien quà lAssemblée sexennale
de 1780, la province dAquitaine crut devoir formuler le postulat
suivant : Que le Supérieur général ne concède
à personne des nôtres la faculté de garder chez soi
et de porter des horloges portatives en or ; que les montres de cette
sorte appartiennent à la maison du confrère décédé,
puisque on ne peut penser quil y ait aucune utilité à
garder de telles montres, et que par ailleurs cette manière de
faire ne paraît pas pouvoir se concilier avec le vu de pauvreté.
Et voici la réponse de M. Jacquier : Il ne faut pas croire
trop facilement ceux qui, sous le couvert dune prétendue
permission que nous navons pas donnée, et que nous ne donnerons
jamais, ne rougissent pas de cacher leur vanité et leur faute dans
la violation du vu de [76] pauvreté. Nous comprenons difficilement
comment le soupçon injurieux dun tel abus de notre pouvoir
ait pu se glisser dans lesprit de nos fils ingénus. (Circ.,
II, 140). La réponse était pertinente et la question réglée
comme il convenait.
On constate avec regret que labus persista encore, puisque M. Cayla
transmettant les décisions de lAssemblée générale
de 1788, devait à nouveau réprouver lusage par quelques-uns
de montres en or (Circ., II, 206).
Disons pour terminer cette question, que le pouvoir daccorder la
permission davoir une montre à son usage personnel fut étendu
aux visiteurs par lAssemblée générale de 1843.
Entre temps, celle de 1829 avait décrété que les
montres possédées par les défunts appartenaient à
leur maison (D. 338).
Et ainsi fut mis le point final à une question fort longtemps agitée,
et qui fut, à vrai dire, comme une sorte dépreuve
de force dun élément nouveau, introduit par le progrès
matériel, en conflit avec une certaine conception de lesprit
de pauvreté.
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