B) Remèdes

Contre les maladies, dont nous venons de parler, et d’autres encore, car nous n’avons pas eu la prétention d’en donner une nomenclature exhaustive, mais seulement de signaler les plus habituelles, la médecine générale de l’époque s’efforçait, sans y bien réussir, d’apporter au moins quelque soulagement.

Aujourd’hui, on dispose non seulement de produits pharmaceutiques mais aussi des ressources de la chirurgie. Qu’en est-il à l’époque que nous étudions ?

Opérations chirurgicales

La chirurgie était encore dans l’enfance de l’art, et ses interventions fort limitées, heureusement, peut-on dire !
Qu’on en juge d’ailleurs par ces quelques cas d’opérations chirurgicales, que nous avons pu relever, en n’oubliant pas d’abord qu’en ce temps-là on ignorait l’anesthésie. Les opérations se faisaient donc à froid, en pleine conscience du patient. En Europe, la première opération chirurgicale faite avec anesthésie du patient eut lieu le 21 décembre 1846.

Annonçant, en 1757, la mort de M. Pierre Demonchy, M. de Bras écrivait

«Depuis plus de vingt ans, il était travaillé de la pierre. L’état d’indisposition habituelle où cette incommodité réduit, l’empêchant de faire de son zèle tout l’usage que sa charité aurait voulu, pour le prochain, il s’était déterminé de lui-même à l’opération, moins pour voir la fin des vives douleurs qu’il souffrait, que pour se rendre plus utile au service de Dieu dans la Congrégation. Cette opération, quoique faite par un maître très habile dans l’art, a été des plus cruelles, une complication d’accidents et de difficultés l’ayant fait durer près d’une demi-heure, pendant laquelle la pierre adhérente ayant été détachée, mais s’étant trouvée trop grosse pour sortir par la première ouverture, et trop dure pour être cassée, il a fallu renouveler les incisions pour agrandir la plaie. Cependant l’art vint [237] à bout de la tirer, et elle surprit tous les spectateurs par sa grosseur sans exemple, pesant onze onces et demie, et étant d’une figure retournée comme une poire de coing. Pendant tout ce temps-là le malade a montré une patience héroïque, ne poussant que des soupirs de résignation au bon plaisir de Dieu. Quoique cette opération fût des moins favorables, et qu’au jugement des médecins il n’eût pas été surprenant que le patient y eût succombé dans le temps être, les premiers jours furent des plus heureux, et annonçaient, contre toute espérance, une vraie et prompte guérison ; mais, le cinquième, le malade tourna en peu d’heures à la mort, ce qui fut attribué au reflux des humeurs dans la masse du sang, et à un orage accompagné de tonnerre, qui occasionna cette révolution». (Circ., I, 593).

Ne croirait-on pas lire un de ces bulletins modernes d’information opération parfaitement réussie, mais décès des suites de l’opération. ?

Autre cas : Un frère avait une plaie à la jambe, qui dégénéra en gangrène. Il est dit dans sa notice :
«On lui ouvrit la jambe en deux endroits, et, pendant plusieurs jours, on lui fit des incisions qui étaient horribles à voir, même pour celui qui le pansait. Le chirurgien était M. d’Alence, qui était regardé comme un des meilleurs de Paris. Il lui mettait le doigt dans la plaie et lui raclait les os pour en enlever les chairs pourries, sans que le malade, au milieu de tant de douleurs, ouvrit la bouche pour autre chose que pour quelque oraison jaculatoire.. Ce spectacle tirait les larmes des yeux de tous les assistants et fut une grande édification pour le chirurgien. Le malade, à la fin, félicita ce dernier de sa grande habileté et le remercia de la peine qu’il avait prise pour lui». (Notices, III, 33)

Troisième cas. M. Breschet, lui, fut opéré d’un cancer à la poitrine. Le moment de l’opération "étant arrivé, plusieurs de ses confrères qui étaient entrés dans la chambre pour le voir, se retirèrent effrayés seulement de l’appareil : mais lui, plein de courage, au premier signe du chirurgien, se leva, se mit sur une chaise, se présenta à l’opération qu’il supporta sans qu’on eut besoin de le tenir… Après cette vive et douloureuse opération, le sang coulait avec tant d’abondance, que pour l’arrêter on fut obligé d’appliquer le vitriol sur la plaie récente ; il en souffrit toute la violence avec une égale tranquillité, sans dire autre chose : «Mon Dieu, ayez pitié de moi.»

Le cancer reparut quelque temps après sous une aisselle, et le patient proposa de subir une seconde intervention chirurgicale ; les médecins s’y refusèrent la jugeant inutile (Rel. abr., 167).
Voici encore un cas semblable. Dans la notice de M. Daniel Vasseur, mort le 7 avril 1725, on lit ce qui suit :
«Dans les 13 ou 14 dernières années de sa vie, il souffrit à un pied de vives douleurs, causées par une sérosité âcre, qui lui rongea peu à peu l’os et le tendon. Il fallut consulter le chirurgien qui lui ouvrit le pied, pour en retirer l’os carié. Il souffrit cette opération et d’autres encore, sans dire un seul mot. Il poussa un cri seulement quand le chirurgien promena son instrument tout entier autour de la plaie pour la nettoyer. Il en résulta une grosse fièvre, accompagnée de continuels tremblements». (Notices ms., III, 2).

Ces quelques descriptions suffiront sans doute à nos cœurs sensibles, et nous saluons bien bas de tels hommes capables de supporter avec un si tranquille courage de telles cruautés. Les médecins faisaient pour le mieux et y mettaient toute leur bonne volonté ; on ne peut leur en tenir rigueur.

Néanmoins, là où nous sommes tentés à juste titre de nous étonner, et être de nous indigner, c’est dans les barbares traitements qu’ils faisaient subir être à des mourants.

Voici, par exemple, comment fut traité le pauvre M. Jacquier sur son lit de mort : «Pour ranimer le jeu des organes, depuis plusieurs jours dans l’inertie, on lui administra l’alcali combiné avec les acides : ce remède incandescent lui brûla le palais, la langue et les lèvres, il ne pouvait ouvrir la bouche et avaler qu’avec des douleurs inconcevables ; cependant il ne lui échappa jamais aucun signe d’impatience ni [238] d’ennui. À la première levée des vésicatoires qu’on lui avait appliqués, lorsque l’air frappa la chair vive, on voyait la sueur tapisser son front : des larmes détachées, arrachées par la douleur, coulaient de ses yeux ; et quand, après l’opération, on lui demanda s’il n’avait pas beaucoup souffert : “Un peu,” dit-il ; voilà le seul signe de douleur qu’il ait donné pendant six semaines de tortures : c’est que Jésus-Christ crucifié faisait sa force.». (Circ., II, 5).

Ces six semaines de “tortures”, pour reprendre le mot trop juste du Vicaire général, M. Pertuisot, étaient-elles vraiment indispensables pour tenter de soulager un moribond ? Mais où avaient-ils donc la tête ces médecins-là ?
Voyons maintenant, s’ils étaient plus heureux dans l’emploi des autres remèdes qu’ils proposaient ou imposaient à leurs clients, et plus exactement à leurs victimes ?

Utilisation des remèdes

Si Monsieur Vincent exigeait des malades la docilité aux prescriptions médicales, et qu’ils prissent, les yeux fermés, — il valait mieux ! — tous les remèdes, qui leur étaient imposés par ordre de la Faculté, il se méfiait, par contre, de la manie, qui en pousse certains à se médicamenter outre mesure, et à se bourrer de remèdes.

Il déclarait «que l’expérience a fait voir qu’une chose qui gâte le plus la santé est la quantité de remèdes, particulièrement aux jeunes gens, ou d’âge médiocre». Aussi, comme les médecins étaient trop enclins à donner des ordonnances, à chaque consultation, fut-il décidé qu’on n’irait pas à eux sans permission.

Quant à la manière de prendre les remèdes, au cours d’un entretien aux Filles de la Charité, Monsieur Vincent composa cette prière, qui traduit bien sa pensée :
«O Sauveur de nos âmes, qui êtes le vrai médecin, soyez-le de nos corps aussi bien que de nos âmes. Vous avez enseigné aux animaux les remèdes nécessaires à leurs maux. Seigneur, enseignez-nous comme il faut nous comporter là-dessus ; et comme les gens de bien ne vont jamais à l’excès, enseignez-nous comme il faut user des remèdes, non seulement pour nous, mais encore à l’égard de nos pauvres». (X. 345-346).

Pour mettre un peu d’ordre dans cette question des remèdes, car la documentation est fort abondante à leur sujet, nous distinguerons parmi les prescriptions médicales du temps deux catégories principales :

1° les remèdes que nous appellerons généraux, et qui consistaient surtout dans un régime de vie spécial adapté au malade, comme le changement d’air, les cures thermales, les régimes alimentaires, ou encore dans l’emploi d’une thérapeutique qu’on peut dire universelle, sorte de panacée pour toutes les maladies, comme étaient la purge et la saignée ;
2° les remèdes spécifiques, que les médecins empruntaient à la pharmacopée du temps pour le traitement des diverses maladies.

Remèdes généraux

Un des principes généraux de la médication était celui que nous donne Monsieur Vincent, lorsqu’il dit : «Il y a remède à tout. Les médecins guérissent les contraires par leurs contraires. Ils s’efforcent de connaître la cause d’une maladie ; et, si elle procède de chaleur, ils la guérissent par des médicaments rafraîchissants ; si de froidure, par des remèdes plus chauds». (IX, 447).

Pour les temps d’épidémie, les médecins n’ignoraient point la nécessité de certaines précautions hygiéniques et particulièrement la désinfection.

A leur instigation, des mesures de santé publique étaient ordonnées, [239] par exemple, la destruction des chats et des chiens, l’exil des vagabonds, et autres porteurs de germes ; l’allumage de ci de là de feux d’assainissement ; l’interdiction des rassemblements de personnes ; l’obligation de laver le pas des portes et devant les maisons.

A l’intérieur des maisons, il était recommandé de répandre des parfums, soir et matin, avec du vinaigre trempé de sauge et de genièvre ; de brûler de la myrrhe, de la térébenthine et de l’encens dans des cassolettes d’eau et de vinaigre où l’on jettera quelques clous girofle et des pelures de citron ou d’orange.

Conseil était encore donné de ne pas demeurer oisif dans les rues ou immobile aux portes des maisons après le coucher du soleil, ce qui est dangereux.

Enfin, il était fortement recommandé de ne pas se passionner, ni de s’échauffer l’esprit ; de ne pas manger de fruits crus, des salades, de la pâtisserie, et de bien tremper son vin.

Si une maison avait été contaminée, elle devait être désinfectée par des procédés analogues à ceux de nos jours : toutes les issues et ouvertures étaient hermétiquement closes et on brûlait des herbes ou des essences aromatiques (Cf. Batiffol, 132-133).

À Paris, le courrier en provenance des régions infectées par la peste, était soumis à un traitement de désinfection. Saint Vincent y fait allusion dans une lettre à propos des «dépêches de Rome (qui) étaient arrivées au lieu où l’on a coutume de les parfumer, à demi-lieu de la ville». (VI, 581). De être, les personnes qui avaient eu quelque contact avec les pestiférés étaient mises en quarantaine (VII, 92).

Éventuellement, en cas d’épidémie, Monsieur Vincent donnait lui-même à ses missionnaires cette consigne : si on vous applique à entendre les confessions des pestiférée vous le ferez de loin et avec les précautions nécessaires (XIII, 280).

Au temps de M. Jacquier, les lettres en provenance de pays où sévissait la peste étaient, à la frontière, trempées dans le vinaigre.

Changement d’air

Les médecins recommandaient fréquemment à leurs malades de changer d’air, quand ils en avaient la possibilité.

Sur le fond de la question, savoir la bonté de ce remède, Monsieur Vincent paraît avoir eu une opinion assez flottante. S’il reconnaît, d’une manière générale que çà ne sert pas à grand chose et s’il refuse en conséquence les permissions de changer d’air et de lieu, en d’autres cas, il propose lui-même ce remède ou donne la permission sollicitée.

En 1658, il écrivait à propos d’un frère :
«Si je croyais que ce bon frère trouvât (la santé) plutôt à Paris que là où il est, je serais content qu’il y vînt ; mais le changement de lieu, pour l’ordinaire, sert de peu à rendre la vue meilleure et à réparer les forces perdues, et je ne vois pas que les bourgeois des villes sortent de leurs maisons, quand ils y sont indisposés, et s’en aillent demeurer ailleurs bien loin pour y être mieux ; chacun souffre son mal chez soi et se sert des remèdes qu’il a.» (VII, 279).

«Ceux, disait encore Monsieur Vincent, qui se laissent aller au désir de changer de lieu, d’aller ici ou là, en telle maison ou province, en leur pays, sous prétexte que l’air y est meilleur, sont des gens attachés à eux-mêmes, des esprits de fillettes». (XI, 73).

Et il citait volontiers l’exemple de feu M. Senaux «qui, quoiqu’il ait été, depuis son entrée dans la compagnie, dans des infirmités quasi continuelles, n’a jamais mis la main à la plume pour écrire un seul mot pour demander à changer de lieu et d’air, soit en Normandie, d’où il était, ou ailleurs ; ce qui ne l’empêchait pas de travailler et de bien observer les règles.» (XII, 31).

Ces paroles sont de 1658 ; or, Monsieur Vincent a oublié qu’en 1646, M. Senaux, il nous l’a dit lui-même, avait passé quatre mois chez les siens (III, 87).

En somme, Monsieur Vincent était plutôt enclin à refuser les permissions de changement d’air qu’on lui adressait.

Il la refusa à M. Get, qui demandait son départ de Marseille à cause [240] d’une maladie d’yeux :
«Il y a tantôt 12 ans, lui écrit-il, que vous êtes à. Marseille ; l’air ne vous y a pas été nuisible jusqu’à présent, et un autre air ne vous aurait pas garanti du mal qui vous est arrivé aux yeux ; car à Paris il en arrive souvent de semblables. Les maladies viennent partout et je ne vois pas que, pour les éviter, les grands du monde quittent leurs villes et leurs provinces, non plus que les prélats leurs diocèses, ni les curés leurs bénéfices». Le saint laisse cependant entendre ensuite que si M. Get tient absolument à revenir à Paris, il tâchera de le remplacer dans quelque temps. (VI, 618).

A un missionnaire de Toul, qui adressait semblable requête, Monsieur Vincent de répondre :
«Votre incommodité requiert du soulagement, cela est vrai ; mais son remède n’est pas au changement de lieu. Je n’ai encore vu personne guéri de ses maux de tête pour avoir passé d’une demeure à une autre ; et si c’est le plaisir de Dieu de vous délivrer du vôtre, il le fera aussi bien à Toul qu’ailleurs». (V, 555).

Il fut pourtant des cas où Monsieur Vincent se montra plus conciliant. En 1640, il propose au supérieur de Richelieu de renvoyer à Paris le clerc Bastien, si le médecin juge que cet air lui soit plus propre (II, 81).

En 1657, il envoie un clerc à Montmirail «pour essayer si l’air de Montmirail le pourra remettre d’une infirmité qu’il a.» (VI, 290)

La même année, il écrit à M. Jolly, supérieur de la maison de Rome :
«Si les médecins jugent que l’air de Rome vous est contraire, je vous prie de vous en revenir ; votre conservation nous est trop chère pour ne la préférer pas à tous les biens que vous pourriez faire de delà, et, la présente reçue, vous me manderez, s’il vous plaît, ce qui en est, tout simplement». (VI, 430)

L’année suivante, 1658, il accordait enfin à M. Get la permission sollicitée de quitter Marseille, et en des termes quelque peu opposés à ceux de sa lettre précédente.
«Je suis très affligé de votre mal des yeux, lui dit-il ; et comme y votre santé nous est plus chère que tout autre chose, je suis d’avis que vous changiez d’air, et je vous en prie. Il serait à désirer que ce fût en la plus proche de nos maisons, qui est Agde ; mais, la ville étant sur le bord de la mer, aussi bien que Marseille, et l’air y étant encore plus mauvais, vous ferez bien de vous en aller à Annecy, ou à Notre-Dame de Lorm, au diocèse de Montauban, où l’air est bon et le pays beau, et où la Garonne passe, qui est une belle rivière». (VII, 267).

Au fond, si on lit entre les lignes et si l’on examine dans leur contexte les décisions apparemment opposées de Monsieur Vincent, ses raisons portent moins sur l’utilité du changement d’air, qu’il ne méconnaît point, que sur d’autres considérations, plutôt psychologiques, qui lui sont suggérées par les circonstances.

Il estimait certainement qu’une détente était bonne et qu’un petit ou grand voyage, comme il l’avait expérimenté lui-même, lorsque de Saint-Lazare il se rendait à la ferme de Rougemont ou d’Orsigny, pouvait être un excellent dérivatif, profitable à la santé.

Ainsi pensait aussi M. Jolly, lui qui, en 1682, écrivait au supérieur de Troyes au sujet d’un de ses confrères, atteint de neurasthénie : «J’approuve fort ce que vous avez fait à son égard l’envoyant faire un petit voyage à la campagne et le dessein que vous avez de continuer de temps en temps». (Arch. S.L., doss. Jolly, 241). [241]

Cures thermales

C’est très à la mode, aujourd’hui, de se rendre dans les villes d’eaux pour y soigner les maladies les plus diverses, vraies ou supposées ; on y sent parfois un peu de snobisme.

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, les villes d’eaux les plus fréquentées étaient Vichy, Bourbon l’Archambault (dans l’Allier) et Forges-les-Eaux (en Seine-Maritime).

Vichy attirait le plus de monde, pas seulement pour des raisons de santé, mais aussi bien parce que la vie y était agréable et bon marché. Elle «n’y coûte rien du tout ; trois sous deux poulets, et tout à proportion», écrit Mme de Sévigné en 1676.

La Maison du Missionnaire n’existant pas alors, nos anciens ne paraissent pas avoir fréquenté Vichy pour y soigner leur foie malmené sous les tropiques, ou ailleurs…

Mais, à défaut, et du vivant être de Monsieur Vincent, on les voit assez souvent aller prendre les eaux à Bourbon et à Forges.

Les eaux de Bourbon étaient recommandées contre la paralysie. M. Alméras y fit plusieurs séjours ; en 1657, il y était accompagné de MM. Perceval, Watebled et Eveillard. À différentes époques, d’autres prêtres ou frères y firent également une saison.

On sait par Boileau lui-même comment se faisait alors une cure à Bourbon ; il y était allé en 1687, pour y chercher guérison. Quatre médecins le soignent et discutent sur la méthode à suivre pour sa cure. Il lui faudra avaler et vomir successivement douze verres d’eau par jour. Quels en sont les effets ? Il l’écrit à Racine : «La médecine que j’ai prise aujourd’hui m’a fait, à ce qu’on dit, tous les biens du monde, car elle m’a fait tomber quatre ou cinq fois en faiblesse et m’a mis en état qu’à peine je me puis soutenir». (Louis XIV, 117).

Si Monsieur Vincent se méfiait un tantinet des effets attribués par les philosophes à la fontaine de Jouvence, il estimait qu’il y en avait d’autres, «dont les eaux sont fort souveraines pour la santé». (IX, 418).

Il était allé lui-même plusieurs fois prendre les eaux de Forges, réputées surtout comme très toniques et très efficaces contre les engorgements abdominaux et les hydropisies.

C’est donc en parlant d’expérience, qu’il dit dans une de ses lettres que M. Coglée était rentré de Forges «sans sentir aucun effet de ses eaux», parce qu’on ne les ressent «que un ou deux mois après» (VI, 383). Il avait constaté par ailleurs que les eaux ne lui profitaient pas à lui-même, quand il avait la fièvre.

M. Alméras, étant directeur du séminaire, fut envoyé à Forges avec un prêtre ancien et deux ou trois jeunes élèves du séminaire (Sa vie, p. 95). C’est dire que la jeune vertu de ces derniers n’y était pas exposée. Beaucoup d’autres missionnaires y firent une saison, et l’un d’eux, M. Jean Martin de Sailly y décéda, le 18 août 1749.

Loin de déconseiller les cures thermales, qui pourtant revenaient assez cher, Monsieur Vincent ne laissait pas de les recommander.

«Je suis bien aise de savoir que vous vous disposez au voyage des [242] eaux, écrit-il à un missionnaire de Richelieu ; plaise à Dieu qu’elles vous soient salutaires et que lui-même soit votre force pour aller, pour venir et pour bien user des difficultés que sa providence vous fera rencontrer !»

Monsieur Vincent fait-il ici allusion aux fatigues des cures ?
Et il ajoute, comme s’il n’avait guère confiance en l’efficacité des eaux :
«Allez donc, Monsieur, allez à la bonne heure, non pour chercher la santé, mais pour accomplir le bon plaisir de Dieu, et revenez aussi content d’être toujours incommodé que si vous étiez guéri, dans l’espérance que Notre-Seigneur n’en sera pas moins glorifié.» (III, 464).

Une autre lettre, adressée au supérieur de Saintes, rend un son plus optimiste et encourageant :
«Vous me mandez, dit-il, que le médecin vous presse d’aller prendre des eaux ; si vous ne l’avez fait, je vous prie de le faire… Faites, je vous prie, tout ce que vous pourrez pour vous bien porter ; Dieu sera honoré de votre santé, et la compagnie fort consolée». (VIII, 114).

La pratique des cures thermales continua d’être jusqu’à la fin l’un des grands moyens de médication, auxquels sur injonction de la Faculté, eurent recours de nombreux missionnaires, en France du moins.

La province du Portugal posa une question à ce sujet pendant l’Assemblée sexennale de 1780.

Pour ce qui est de l’usage des bains, disait-elle, nous avons la réponse de M. Jacquier, notre T.H. Père : les supérieurs de nos maisons peuvent et doivent, en conformité avec les ordonnances médicales, permettre l’usage des bains domestiques, qu’on peut prendre à la maison. [243]

Mais, s’il s’agit de ces bains qui requièrent de longs trajets, des absences assez longues et des dépenses considérables, d’après les constitutions et nos coutumes la permission pour cette sorte de bains est réservée au Supérieur général.

Mais, comme chez nous au Portugal, il y a fréquemment des apoplectiques ou des paralytiques, auxquels, comme remède, les médecins prescrivent la plupart du temps les bains d’eau chaude, qui sont à deux jours de distance d’ici, et auxquels les infirmes ne peuvent être transportés, ni ne peuvent séjourner sans absence ou dépenses notables, on demande ce qu’il faut faire dans ce cas, car, lorsque ces cas se présentent, on n’a pas le temps de recourir au Supérieur général, à cause de la distance, ni d’attendre une prompte réponse, qui serait normalement nécessaire en ces circonstances ?

Tenant compte de ces justes observations, M. Jacquier autorisa les supérieurs de nos maisons à permettre l’usage de ces bains, après avoir entendu leurs consulteurs, pourvu que le recours au Supérieur général fut moralement impossible, et, d’après l’avis du médecin qu’il y eût grand espoir de recouvrer la santé ; que les dépenses ne sent pas exorbitantes et que la maison y pût faire face (Circ., II, 136)

Régimes alimentaires

Les régimes alimentaires ont leurs modes. Les XVIIème et XVIIIème siècles avaient les leurs.

Quand nous avons traité des repas, nous avons dit que les malades recevaient un régime d’exception, où l’on n’épargnait point la dépense pour leur assurer leur bien-être et une prompte guérison, si possible, fallût-il sacrifier quelque volaille ou quelques pots de confiture ! Heureux temps !

En cet article, nous voulons surtout parler de ce qui prescrivait la Faculté pour les divers états de santé.

Si cela peut faire plaisir à certains, commençons par la diète !
Un des principaux effets attribué à la diète était la dissécation des humeurs.

Monsieur Vincent loue Dieu de ce qu’on a mis à la diète M. Duperroy, — on s’en souvient il avait un abcès à l’estomac avec fistules extérieures — pensant que ce remède desséchera l’humeur qui s’opiniâtre contre les remèdes qu’on applique aux plaies. (VI, 323).

Les œufs paraissent avoir été recommandés aux personnes faibles ou en convalescence.
«Je loue Dieu, écrit M. Vincent à Mlle Le Gras, de ce que vous vous portez mieux et vous prie de manger des œufs ; car autrement, il est à craindre que vous retombiez.» (I, 410).

Le lait paraît avoir été fort recommandé, et pas seulement le bon lait de vache, ou de chèvre. La Faculté avait une prédilection pour celui d’ânesse ou de cavale.

Un missionnaire écrit à Monsieur Vincent. «Nous avons M. Le Boysne malade d’une fièvre tierce depuis six jours et M. Caset dans les remèdes depuis le jeudi ; et il achève samedi les bains ; et le médecin lui a ordonné, pour commencer dimanche, à prendre du lait, non d’ânesse, qu’on ne trouve point ici, mais de cavale, et ce jusques à la Pentecôte, sans espérer de guérison de plus de quatre mois d’ici, à ce que le médecin nous a dit.» (V. 356).

En 1659, s’introduisait à Paris un régime lacté, dont on disait [244] beaucoup de bien. Monsieur Vincent ne cessait d’en parler et de le recommander. Voici ce qu’il en disait :
«Nous avons quelques infirmes qui ont pris un régime de vie tout nouveau, Les uns sien trouvent bien, particulièrement un, qui est presque guéri ; et les autres ne s’en trouvent pas mal.
«C’est qu’ils ne mangent que du pain et ne boivent que du lait. C’est un remède qui est en usage à Paris depuis quelque temps qui fait de fort bons effets et n’en fait jamais de mauvais. On prend beaucoup de lait, qui est de vache, pour suppléer à la nourriture du pain, dont on ne mange guère, et l’on ne mange point d’autre chose, ni boit que du lait.» (VII, 514, 498, 568).

M. Jolly écrivit de Rome à Monsieur Vincent pour avoir quelques précisions sur ce régime lacté, qu’il prônait. Le saint lui adressa un mémoire pour répondre à ses questions touchant l’usage du lait. Malheureusement, ce mémoire n’a pas été conservé. Peut-être que le régime lacté déçut à la longue les espérances que l’on mettait en lui, puisqu’on n’en parla bientôt plus !

Pendant ses accès de goutte, le frère Butème, vers 1730, ne se nourrissait que de lait, souvent tout froid avec un peu de pain, et il endurait quelquefois la faim pendant un long temps, afin de dissiper l’humeur goutteuse qui le faisait extraordinairement souffrir, nous dit sa notice. (Rel. abr., 358).

Le thé avait lui aussi de nombreux partisans, mais c’était un remède fort cher. Produit de haut luxe, le thé de Chine coûtait 70 frs la livre, et celui du Japon de 150 à 200 francs.

Médecine. Scarron et Mazarin en buvaient contre la goutte. Racine en dégustait force tasses et d’aucuns jusqu’à douze tasses par jour. D’autres y mêlaient un peu de lait. (Louis XIV, 85).

Évidemment, toujours à l’affût de ce qui pourrait contribuer à ménager ou à fortifier la santé de sen saint directeur, Louise de Marillac, qui avait entendu parler des effets bienfaisants du thé, s’empressa de le conseiller à Monsieur Vincent, et cela, dès 1655 donc bien avant la thèse du chirurgien Cressé.

Elle prenait elle-même, tous les jours, disait-elle, un demi-gros de thé et s’en trouvait fort bien ; le thé lui donnait de la force et de l’appétit. (V, 465).

À l’occasion du carême de 1656, elle mandait à Monsieur Vincent :
«L’usage du thé fait que la fluxion que j’ai n’épanche pas dans le coffre, ni ne m’empêche pas l’appétit plus pour les viandes de carême que pour la viande, que j’avais à si grand dégoût avant, que je n’en pouvais presque manger qu’avec peine…» (V, 554).

Intéressé par cette insistance de Louise de Marillac à lui parler des bienheureux effets du thé, Monsieur Vincent dut sans doute lui demander comment il le fallait prendre, car la sainte lui écrit :
«Le thé peut être pris entre un bouillon de bon matin et le dîner, car l’expérience me fait voir qu’il ne doit pas passer pour nourriture, quoiqu’excellent à y disposer l’estomac.» (V. 478).

Il ne semble pas que Monsieur Vincent se soit montré empressé à tenter lui-même l’expérience du thé, car, quelque temps après, il mandait à sa dirigée :
«Quant à l’état de mon rhume, il est diminué de la moitié de la petite incommodité que j’en avais, et s’en va peu à peu. Selon cela, [245] il n’est pas besoin de penser au thé. Si par accident le peu d’incommodité que j’ai, empirait, j’en userais. Je prie la charité de madite demoiselle d’être en repos de ce côté-là, et la remercie de ce chef.» (VI, 136).

Mais Louise de Marillac n’était pas femme à renoncer facilement à ses idées, et ce que femme veut !… Le bon Monsieur Vincent se laissa persuader, et un billet nous en dit le résultat : «Je me porte mieux des remèdes de Mademoiselle Le Gras ; je l’en remercie très humblement. Il n’y a que le thé qui m’échauffe et m’empêche de dormir.» (VII, 419).
Ce fut le mot de la fin, et de thé entre les deux saints il ne fut plus question. Comme quoi ce qui réussit aux uns, ne convient pas aux autres !…

Purges et saignées

Nous sommes absolument certain que les lecteurs de ces pages, dès que nous avons annoncé qu’il allait être question de remèdes, se sont remémorés aussitôt la malice de Molière, qui faisait consister toute la science médicale dans le fameux : «clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare.»

Si, comme nous venons déjà de le voir et le verrons encore, les médecins connaissaient bien d’autres moyens de guérir ou de tuer légalement leurs clients, il n’est pas moins vrai que la purge et la saignée étaient les moyens ordinaires auxquels ils avaient recours en toutes occasions, opportunes ou inopportunes.

Sur ce point, ils exerçaient un empire souverain, auquel même la puissance royale devait céder.

Nous savons, par exemple, grâce au journal de son médecin, que le pauvre roi Louis XIII, pourtant de santé fort débile, fut, en une seule année, saigné 47 fois, et qu’il dut subir 1.212 purges et 2 lavements. (Vaunois, Vie de L. XIII, p. 208). Il prit sa revanche sur les médecins en résistant quand même à ce régime, mais il finit par mourir de tuberculose intestinale et pulmonaire.

Le tout puissant Roi Soleil ne fut pas logé à meilleure enseigne. Un de ses historiens d’écrire à propos de l’accès de petite vérole qui mit ses jours en danger, en 1647 : «Les médecins le purgent et le repurgent sans réussir à l’achever.» (Roujon, I, 65). Une fois, il dut ingurgiter 18 purges successives, si bien que ses selles en étaient presque sanglantes, et les médecins d’être très satisfaits !…

Les apothicaires, ces dévoués collaborateurs des médecins, faisaient fortune dans les lavements, un de leurs privilèges, qu’ils étaient prêts à défendre contre tout usurpateur. En 1676, les apothicaires de Blois protestent avec véhémence contre une sentence des membres du Présidial, et, ici nous citons leurs propres paroles : «contre une sentence en faveur de deux femmes nommées la Denis et la Maurice, auxquels ils ont permis, à notre préjudice, de donner des lavements à toute la ville.»

La purge et la saignée étaient à la fois remèdes curatifs et préventifs, pas tout à fait inutiles, il est vrai, s’il n’y avait eu excès, en ce temps de gros mangeurs de viande.

Les purgations occupent sans conteste le premier rang entre les remèdes, si bien que : «prendre médecine», «prendre remède» le «petit remède» signifie tout simplement : prendre une purge.

Et ce remède est si naturel, si normal, si commun, si avouable enfin, que sans aucune vergogne Monsieur Vincent lui-même en parle dans ses [246] lettres comme d’une chose qui va de soi et nullement choquante ; bien mieux, même s’il s’agit des résultats !…

Comme Louise de Marillac, s’était fait une spécialité des purgations de son saint directeur, celui-ci a la condescendance de la rassurer sur l’heureux succès ou non de ses médecines.
«Votre médecine, Mademoiselle, lui confie-t-il un jour, m’a fait faire neuf opérations.» (I. 581).

Une autre fois : «M. notre médecin est d’avis que je me purge mercredi prochain. Je vous prie de nous faire faire la médecine. Celle que vous envoyâtes dernièrement a été inutile, non pas celle que prit M. Blatiron, qui s’en est allé avec Monsieur d’Alet, car il s’en est fort bien trouvé.» (I, 588).

Quelque temps après, il mandait à sa charitable pourvoyeuse : «Je vous remercie très humblement de votre bonne médecine ; je la pris hier et me fit trois opérations. Monsieur notre médecin est d’avis que j’en prenne encore demain une avec du sirop de rosepale. Je vous supplie très humblement de me faire encore cette seconde charité et de me l’envoyer à ce soir.» (I, 597).

Mlle Le Gras ne lésinait pas sur les purges ; peut-être même en offrait-elle trop largement, car Monsieur Vincent lui écrit, un jour : «Je n’ai point de fièvre, Mademoiselle ; je n’ai que la fluxion que j’avais, qui est de beaucoup diminuée, Dieu merci. Voici la quatrième purgation que j’ai prise, et je pense que c’est assez.» (III, 622).

Il en fut ainsi jusqu’à la mort de Monsieur Vincent. Celui-ci faisait confiance absolument au savoir-faire de Louise de Marillac, et, pour n’en citer plus qu’un seul trait, il lui écrivait, en 1658 :
«J’ai pris les deux remèdes qu’elle m’a envoyés. Celui d’avant dîner m’a mené quatre fois à chaque prise ; mais, comme cela se prend avec le repas, il me semble que c’était la consistance de ce qu’on a mangé, excepté les deux dernières fois, qu’il y parut quelque sorte d’humeurs, en petite quantité néanmoins. Votre charité jugera de ce qu’elle jugera à propos que je prenne demain, et à quelle heure. Je le ferai, Dieu aidant.» (VII, 410).

Les purges alternaient avec les laxatifs, et par la correspondance échangée entre nos deux saints, nous en connaissons quelques recettes.

Au début, Monsieur Vincent se servait de préférence d’eau purgative, préparée par un médecin ou par Louise de Marillac ; c’est ce qu’il appelait : «prendre des eaux.»

En 1642, en utilisant de la tisane purgative, Monsieur Vincent pensait qu’ainsi il lui faudra quelques jours pour se purger. (II, 255).

Louise de Marillac proposait à son directeur, en 1658, un nouveau système de purgation :
«Permettez-moi de vous en dire une manière qui m’a été enseignée, lui écrit-elle, qui n’émeut aucunement : c’est le poids d’un écu de séné, infusé environ une heure dans le quart d’un demi-setier du premier bouillon du pot de l’ordinaire, pris tout bouillant. Le faire passer se mettant à table, ou manger un potage après avoir pris cette petite quantité toute seule, bien chaud. Cela, réitéré 2 ou 3 jours, fait un effet de forte médecine, sans en être affaibli ; et la continuation, une fois ou deux la semaine, si vous vous en trouvez bien, aidera vos pauvres jambes à être soulagées. J’oubliais que cela ne peut empêcher de prendre le bouillon du matin, ni de dîner à la première table. Il me semble que c’est M. de Lorme, ou quelque autre habile médecin, qui a enseigné ce secret, dont il se sert y a plus de [247] 30 ans. Nous serions bien joyeuses de l’apprêter pour en essayer, et encore plus de continuer, si Dieu donnait bénédiction à l’usage, dont l’épreuve ne peut nuire, ce me semble par l’expérience.» (VII, 409).

Et voici encore une autre recette proposée quelques jours après :
«Si vous le jugez à propos, si les précédents remèdes ont bien fait, ayant tiré les grosses humeurs, que demain le remède fut plus ample et pris dès le matin pour achever et tirer les sérosités, soit avec 24 grains de poudre de cornachine ou de deux écus de séné, un peu de cristal et de rhubarbe, et, dans cette infusion, de notre bon sirop de fleurs à pêcher.» (VII, 4I5).

Le bon Monsieur Vincent se laissait purger sans mot dire. Toutefois, peu après, il mandait à Louise de Marillac que le fameux chirurgien M. Dalencé lui avait dit, ces jours passés, que les purgations fréquentes ne lui étaient pas propres pour le mal qu’il avait. C’était une manière de décliner les offres trop généreuses de sa bonne fille spirituelle vraiment trop zélée à cet égard, et il ajoutait que le frère infirmier Alexandre lui ferait prendre quelque petite chose de sa main, le lendemain (VII, 437).

Mais, Louise de Marillac ne se tenait pas pour battue ; quelque temps après, elle reparlait médecine et mandait à Monsieur Vincent :
«Permettez-moi, pour l’amour de Dieu, de vous demander des nouvelles de votre santé, si l’enflure de vos jambes ne monte point, les douleurs ne diminuent point et si vous n’avez point du tout de fièvre. Je ne me puis empêcher, dans la confiance de fille vers son très honoré Père, de lui dire que je crois absolument nécessaire de vous beaucoup purger, mais doucement, pour suppléer au défaut de nature qui empêche les sueurs, étant aussi très dangereux les provoquer par artifice, et nécessaire de vous nourrir en malade pour le soir, excepté le pain et le vin ; mais les herbes sont de mauvais suc pour faire de bon sang. La poudre de Cornachin, 18 ou 21 grains seulement, de fois à autre, est bien bonne aux enfants et personnes âgées n’émeut nullement les humeurs et tire les eaux, sans trop dessécher. Il me semble que l’expérience que j’ai de ce remède me donne hardiesse à le proposer, avec la croyance que vous n’en userez pas sans avis.» (VIII, 214).

Aux remèdes qu’elle proposait, Louise de Marillac savait parfois ajouter de bons conseils pour leur meilleur effet.
«Je pense, mon très honoré Père, lui écrit-elle, en 1658, que le meilleur temps pour la saignée aux personnes de notre âge est la pleine lune ; pour la purgation, le décours, crainte d’une trop grande évacuation.» (VII, 264).

Il semble bien pourtant qu’un des inconvénients de ces purges trop fréquentes fut de paralyser Monsieur Vincent dans son activité, non seulement en l’empêchant, les jours de remède, de vaquer à ses occupations ordinaires, aux visites, démarches, qu’il avait à entreprendre, mais aussi de le fatiguer parfois. Il en fait lui-même l’aveu, en 1651, lorsqu’il mandait à Louise de Marillac : «Je ne vous écris pas de ma main, pource que, quand je prends les eaux, il me fait mal d’écrire, surtout si c’est le matin.» (IV, 255).

Comme il nous parait mieux inspiré le bon Père Saint-Jure, lorsque, questionné par M. Alméras sur la manière de se comporter à l’égard d’un séminariste constipé et dont la constipation est opiniâtre, il se contente de répondre : «1° lui dire qu’il boive dès le commencement du repas, même avant le potage ; 2° lui faire faire un peu plus d’exercices corporels.» !

Le remède n’était pas compliqué ni coûteux ; en tout cas moins gênant et peu pénible !

Avec la purge, la saignée est la grande thérapeutique.
On en use et on en abuse. Les bien portants sont fréquemment saignés pour leur tirer du sang et rétablir l’équilibre, qu’une alimentation surtout carnée, risque de rompre. Mais, les malades ou fatigués n’y échappent pas non plus. Le moindre malaise est l’occasion d’une saignée, même s’il s’agit d’un tuberculeux et malgré ses vomissements de sang !»

Jacques de la Valette se trouvant malade du scorbut allégua au médecin qui le voulait saigner, qu’il savait par expérience combien ce moyen lui était contraire et qu’il le conduirait au tombeau. Le médecin persistant le malade accepta la saignée, son mal empira et ses jours furent abrégés. (Not. ms., II, 3).

La saignée était tellement entrée dans les mœurs que les malades y tenaient parfois.

Deux ans avant sa mort, alors qu’elle n’avait plusqu’un souffle de vie, Louise de Marillac écrivait à son directeur :
«Il y a 3 mois que je fus saignée et restai dans le besoin d’une seconde, à cause que, pour mon âge, les médecins, dès ma dernière maladie, me dirent de ne le faire qu’en grand besoin. J’ai différé pour ce sujet, quoique, selon la connaissance de mon naturel, il me semble le devoir faire ; et ce sera aujourd’hui, si votre charité prend la peine me mander que je le puis sans autre avis, n’étant pas malade Dieu merci, mais incommodée de la poitrine et autres avertissement de ce besoin...» (VII, 114).

Monsieur Vincent recourait également à de fréquentes saignées, même pendant ses accès de fièvre (I, 588). C’était le frère Alexandre qui opérait.

La saignée se pratiquait tantôt au bras, cas le plus ordinaire, tantôt au pied, et parfois le pied dans l’eau. (I, 461).
Cette petite opération n’était pas toujours commode, si l’on en juge par ce qu’écrivait, un jour, Louise de Marillac à Monsieur Vincent à propos d’une sœur malade :
«L’on lui a plusieurs fois ordonné la saignée du pied, mais personne n’a pu avoir du sang. Si votre charité nous voulait envoyer ce bon frère Alexandre, peut-être en aurait-il. Sa fièvre est d’ordinaire plus grande le soir que le matin.» (III, 148).

Voici, pour terminer, un règlement que le bon frère infirmier Alexandre Véronne avait établi pour ceux qui devaient être purgés et saignés, et qu’il fit approuver par Monsieur Vincent
«Lorsque quelqu’un doit être saigné ou purgé, ce sera à 5 heures ou 6 heures du matin, en été, et, en hiver, à 6 ou 7 heures, et, si besoin est, on les précédera l’un et l’autre d’un lavement, dès la veille ; on prendra le bouillon trois heures après la médecine, et l’on peut dîner deux heures après le bouillon, lequel on donnera trois quarts d’heure ou une heure après la saignée. Si c’est en hiver, ou en automne, qu’on saigne, il faut être bien chaud auparavant ; si ceux que l’on saigne sont faibles, ou craintifs, ou difficiles à saigner, il faut les faire tenir au lit, et à quelques-uns leur donner un œuf mollet, ou un bouillon à prendre demi-heure devant la saignée.
Ceux qui prennent médecine dînent à l’infirmerie, à cause de l’inconvénient qui pourrait arriver s’ils allaient au réfectoire ; ceux qui sont saignés, n’y dînent point pour l’ordinaire, et sans quelque raison particulière.»
(Vie du fr. Alex. Véronne, p. 65-66). [248]

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