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B) Remèdes Contre les maladies, dont nous venons de parler, et dautres encore, car nous navons pas eu la prétention den donner une nomenclature exhaustive, mais seulement de signaler les plus habituelles, la médecine générale de lépoque sefforçait, sans y bien réussir, dapporter au moins quelque soulagement. Aujourdhui, on dispose non seulement de produits pharmaceutiques mais aussi des ressources de la chirurgie. Quen est-il à lépoque que nous étudions ? Opérations chirurgicales La chirurgie était encore dans lenfance de lart, et
ses interventions fort limitées, heureusement, peut-on dire ! Annonçant, en 1757, la mort de M. Pierre Demonchy, M. de Bras écrivait «Depuis plus de vingt ans, il était travaillé de la pierre. Létat dindisposition habituelle où cette incommodité réduit, lempêchant de faire de son zèle tout lusage que sa charité aurait voulu, pour le prochain, il sétait déterminé de lui-même à lopération, moins pour voir la fin des vives douleurs quil souffrait, que pour se rendre plus utile au service de Dieu dans la Congrégation. Cette opération, quoique faite par un maître très habile dans lart, a été des plus cruelles, une complication daccidents et de difficultés layant fait durer près dune demi-heure, pendant laquelle la pierre adhérente ayant été détachée, mais sétant trouvée trop grosse pour sortir par la première ouverture, et trop dure pour être cassée, il a fallu renouveler les incisions pour agrandir la plaie. Cependant lart vint [237] à bout de la tirer, et elle surprit tous les spectateurs par sa grosseur sans exemple, pesant onze onces et demie, et étant dune figure retournée comme une poire de coing. Pendant tout ce temps-là le malade a montré une patience héroïque, ne poussant que des soupirs de résignation au bon plaisir de Dieu. Quoique cette opération fût des moins favorables, et quau jugement des médecins il neût pas été surprenant que le patient y eût succombé dans le temps être, les premiers jours furent des plus heureux, et annonçaient, contre toute espérance, une vraie et prompte guérison ; mais, le cinquième, le malade tourna en peu dheures à la mort, ce qui fut attribué au reflux des humeurs dans la masse du sang, et à un orage accompagné de tonnerre, qui occasionna cette révolution». (Circ., I, 593). Ne croirait-on pas lire un de ces bulletins modernes dinformation opération parfaitement réussie, mais décès des suites de lopération. ? Autre cas : Un frère avait une plaie à la jambe, qui dégénéra
en gangrène. Il est dit dans sa notice : Troisième cas. M. Breschet, lui, fut opéré dun cancer à la poitrine. Le moment de lopération "étant arrivé, plusieurs de ses confrères qui étaient entrés dans la chambre pour le voir, se retirèrent effrayés seulement de lappareil : mais lui, plein de courage, au premier signe du chirurgien, se leva, se mit sur une chaise, se présenta à lopération quil supporta sans quon eut besoin de le tenir Après cette vive et douloureuse opération, le sang coulait avec tant dabondance, que pour larrêter on fut obligé dappliquer le vitriol sur la plaie récente ; il en souffrit toute la violence avec une égale tranquillité, sans dire autre chose : «Mon Dieu, ayez pitié de moi.» Le cancer reparut quelque temps après sous une aisselle, et le
patient proposa de subir une seconde intervention chirurgicale ;
les médecins sy refusèrent la jugeant inutile (Rel.
abr., 167). Ces quelques descriptions suffiront sans doute à nos curs sensibles, et nous saluons bien bas de tels hommes capables de supporter avec un si tranquille courage de telles cruautés. Les médecins faisaient pour le mieux et y mettaient toute leur bonne volonté ; on ne peut leur en tenir rigueur. Néanmoins, là où nous sommes tentés à juste titre de nous étonner, et être de nous indigner, cest dans les barbares traitements quils faisaient subir être à des mourants. Voici, par exemple, comment fut traité le pauvre M. Jacquier sur son lit de mort : «Pour ranimer le jeu des organes, depuis plusieurs jours dans linertie, on lui administra lalcali combiné avec les acides : ce remède incandescent lui brûla le palais, la langue et les lèvres, il ne pouvait ouvrir la bouche et avaler quavec des douleurs inconcevables ; cependant il ne lui échappa jamais aucun signe dimpatience ni [238] dennui. À la première levée des vésicatoires quon lui avait appliqués, lorsque lair frappa la chair vive, on voyait la sueur tapisser son front : des larmes détachées, arrachées par la douleur, coulaient de ses yeux ; et quand, après lopération, on lui demanda sil navait pas beaucoup souffert : Un peu, dit-il ; voilà le seul signe de douleur quil ait donné pendant six semaines de tortures : cest que Jésus-Christ crucifié faisait sa force.». (Circ., II, 5). Ces six semaines de tortures, pour reprendre le mot
trop juste du Vicaire général, M. Pertuisot, étaient-elles
vraiment indispensables pour tenter de soulager un moribond ? Mais
où avaient-ils donc la tête ces médecins-là ? Utilisation des remèdes Si Monsieur Vincent exigeait des malades la docilité aux prescriptions médicales, et quils prissent, les yeux fermés, il valait mieux ! tous les remèdes, qui leur étaient imposés par ordre de la Faculté, il se méfiait, par contre, de la manie, qui en pousse certains à se médicamenter outre mesure, et à se bourrer de remèdes. Il déclarait «que lexpérience a fait voir quune chose qui gâte le plus la santé est la quantité de remèdes, particulièrement aux jeunes gens, ou dâge médiocre». Aussi, comme les médecins étaient trop enclins à donner des ordonnances, à chaque consultation, fut-il décidé quon nirait pas à eux sans permission. Quant à la manière de prendre les remèdes, au cours
dun entretien aux Filles de la Charité, Monsieur Vincent
composa cette prière, qui traduit bien sa pensée : Pour mettre un peu dordre dans cette question des remèdes, car la documentation est fort abondante à leur sujet, nous distinguerons parmi les prescriptions médicales du temps deux catégories principales : 1° les remèdes que nous appellerons généraux,
et qui consistaient surtout dans un régime de vie spécial
adapté au malade, comme le changement dair, les cures thermales,
les régimes alimentaires, ou encore dans lemploi dune
thérapeutique quon peut dire universelle, sorte de panacée
pour toutes les maladies, comme étaient la purge et la saignée ; Remèdes généraux Un des principes généraux de la médication était celui que nous donne Monsieur Vincent, lorsquil dit : «Il y a remède à tout. Les médecins guérissent les contraires par leurs contraires. Ils sefforcent de connaître la cause dune maladie ; et, si elle procède de chaleur, ils la guérissent par des médicaments rafraîchissants ; si de froidure, par des remèdes plus chauds». (IX, 447). Pour les temps dépidémie, les médecins nignoraient point la nécessité de certaines précautions hygiéniques et particulièrement la désinfection. A leur instigation, des mesures de santé publique étaient ordonnées, [239] par exemple, la destruction des chats et des chiens, lexil des vagabonds, et autres porteurs de germes ; lallumage de ci de là de feux dassainissement ; linterdiction des rassemblements de personnes ; lobligation de laver le pas des portes et devant les maisons. A lintérieur des maisons, il était recommandé de répandre des parfums, soir et matin, avec du vinaigre trempé de sauge et de genièvre ; de brûler de la myrrhe, de la térébenthine et de lencens dans des cassolettes deau et de vinaigre où lon jettera quelques clous girofle et des pelures de citron ou dorange. Conseil était encore donné de ne pas demeurer oisif dans les rues ou immobile aux portes des maisons après le coucher du soleil, ce qui est dangereux. Enfin, il était fortement recommandé de ne pas se passionner, ni de séchauffer lesprit ; de ne pas manger de fruits crus, des salades, de la pâtisserie, et de bien tremper son vin. Si une maison avait été contaminée, elle devait être désinfectée par des procédés analogues à ceux de nos jours : toutes les issues et ouvertures étaient hermétiquement closes et on brûlait des herbes ou des essences aromatiques (Cf. Batiffol, 132-133). À Paris, le courrier en provenance des régions infectées par la peste, était soumis à un traitement de désinfection. Saint Vincent y fait allusion dans une lettre à propos des «dépêches de Rome (qui) étaient arrivées au lieu où lon a coutume de les parfumer, à demi-lieu de la ville». (VI, 581). De être, les personnes qui avaient eu quelque contact avec les pestiférés étaient mises en quarantaine (VII, 92). Éventuellement, en cas dépidémie, Monsieur Vincent donnait lui-même à ses missionnaires cette consigne : si on vous applique à entendre les confessions des pestiférée vous le ferez de loin et avec les précautions nécessaires (XIII, 280). Au temps de M. Jacquier, les lettres en provenance de pays où sévissait la peste étaient, à la frontière, trempées dans le vinaigre. Changement dair Les médecins recommandaient fréquemment à leurs malades de changer dair, quand ils en avaient la possibilité. Sur le fond de la question, savoir la bonté de ce remède, Monsieur Vincent paraît avoir eu une opinion assez flottante. Sil reconnaît, dune manière générale que çà ne sert pas à grand chose et sil refuse en conséquence les permissions de changer dair et de lieu, en dautres cas, il propose lui-même ce remède ou donne la permission sollicitée. En 1658, il écrivait à propos dun frère :
«Ceux, disait encore Monsieur Vincent, qui se laissent aller au désir de changer de lieu, daller ici ou là, en telle maison ou province, en leur pays, sous prétexte que lair y est meilleur, sont des gens attachés à eux-mêmes, des esprits de fillettes». (XI, 73). Et il citait volontiers lexemple de feu M. Senaux «qui, quoiquil ait été, depuis son entrée dans la compagnie, dans des infirmités quasi continuelles, na jamais mis la main à la plume pour écrire un seul mot pour demander à changer de lieu et dair, soit en Normandie, doù il était, ou ailleurs ; ce qui ne lempêchait pas de travailler et de bien observer les règles.» (XII, 31). Ces paroles sont de 1658 ; or, Monsieur Vincent a oublié quen 1646, M. Senaux, il nous la dit lui-même, avait passé quatre mois chez les siens (III, 87). En somme, Monsieur Vincent était plutôt enclin à refuser les permissions de changement dair quon lui adressait. Il la refusa à M. Get, qui demandait son départ de Marseille
à cause [240] dune maladie dyeux : A un missionnaire de Toul, qui adressait semblable requête, Monsieur
Vincent de répondre : Il fut pourtant des cas où Monsieur Vincent se montra plus conciliant. En 1640, il propose au supérieur de Richelieu de renvoyer à Paris le clerc Bastien, si le médecin juge que cet air lui soit plus propre (II, 81). En 1657, il envoie un clerc à Montmirail «pour essayer si lair de Montmirail le pourra remettre dune infirmité quil a.» (VI, 290) La même année, il écrit à M. Jolly, supérieur
de la maison de Rome : Lannée suivante, 1658, il accordait enfin à M. Get
la permission sollicitée de quitter Marseille, et en des termes
quelque peu opposés à ceux de sa lettre précédente. Au fond, si on lit entre les lignes et si lon examine dans leur contexte les décisions apparemment opposées de Monsieur Vincent, ses raisons portent moins sur lutilité du changement dair, quil ne méconnaît point, que sur dautres considérations, plutôt psychologiques, qui lui sont suggérées par les circonstances. Il estimait certainement quune détente était bonne et quun petit ou grand voyage, comme il lavait expérimenté lui-même, lorsque de Saint-Lazare il se rendait à la ferme de Rougemont ou dOrsigny, pouvait être un excellent dérivatif, profitable à la santé. Ainsi pensait aussi M. Jolly, lui qui, en 1682, écrivait au supérieur de Troyes au sujet dun de ses confrères, atteint de neurasthénie : «Japprouve fort ce que vous avez fait à son égard lenvoyant faire un petit voyage à la campagne et le dessein que vous avez de continuer de temps en temps». (Arch. S.L., doss. Jolly, 241). [241] Cures thermales Cest très à la mode, aujourdhui, de se rendre dans les villes deaux pour y soigner les maladies les plus diverses, vraies ou supposées ; on y sent parfois un peu de snobisme. Aux XVIIème et XVIIIème siècles, les villes deaux les plus fréquentées étaient Vichy, Bourbon lArchambault (dans lAllier) et Forges-les-Eaux (en Seine-Maritime). Vichy attirait le plus de monde, pas seulement pour des raisons de santé, mais aussi bien parce que la vie y était agréable et bon marché. Elle «ny coûte rien du tout ; trois sous deux poulets, et tout à proportion», écrit Mme de Sévigné en 1676. La Maison du Missionnaire nexistant pas alors, nos anciens ne paraissent pas avoir fréquenté Vichy pour y soigner leur foie malmené sous les tropiques, ou ailleurs Mais, à défaut, et du vivant être de Monsieur Vincent, on les voit assez souvent aller prendre les eaux à Bourbon et à Forges. Les eaux de Bourbon étaient recommandées contre la paralysie. M. Alméras y fit plusieurs séjours ; en 1657, il y était accompagné de MM. Perceval, Watebled et Eveillard. À différentes époques, dautres prêtres ou frères y firent également une saison. On sait par Boileau lui-même comment se faisait alors une cure à Bourbon ; il y était allé en 1687, pour y chercher guérison. Quatre médecins le soignent et discutent sur la méthode à suivre pour sa cure. Il lui faudra avaler et vomir successivement douze verres deau par jour. Quels en sont les effets ? Il lécrit à Racine : «La médecine que jai prise aujourdhui ma fait, à ce quon dit, tous les biens du monde, car elle ma fait tomber quatre ou cinq fois en faiblesse et ma mis en état quà peine je me puis soutenir». (Louis XIV, 117). Si Monsieur Vincent se méfiait un tantinet des effets attribués par les philosophes à la fontaine de Jouvence, il estimait quil y en avait dautres, «dont les eaux sont fort souveraines pour la santé». (IX, 418). Il était allé lui-même plusieurs fois prendre les eaux de Forges, réputées surtout comme très toniques et très efficaces contre les engorgements abdominaux et les hydropisies. Cest donc en parlant dexpérience, quil dit dans une de ses lettres que M. Coglée était rentré de Forges «sans sentir aucun effet de ses eaux», parce quon ne les ressent «que un ou deux mois après» (VI, 383). Il avait constaté par ailleurs que les eaux ne lui profitaient pas à lui-même, quand il avait la fièvre. M. Alméras, étant directeur du séminaire, fut envoyé à Forges avec un prêtre ancien et deux ou trois jeunes élèves du séminaire (Sa vie, p. 95). Cest dire que la jeune vertu de ces derniers ny était pas exposée. Beaucoup dautres missionnaires y firent une saison, et lun deux, M. Jean Martin de Sailly y décéda, le 18 août 1749. Loin de déconseiller les cures thermales, qui pourtant revenaient assez cher, Monsieur Vincent ne laissait pas de les recommander. «Je suis bien aise de savoir que vous vous disposez au voyage des [242] eaux, écrit-il à un missionnaire de Richelieu ; plaise à Dieu quelles vous soient salutaires et que lui-même soit votre force pour aller, pour venir et pour bien user des difficultés que sa providence vous fera rencontrer !» Monsieur Vincent fait-il ici allusion aux fatigues des cures ? Une autre lettre, adressée au supérieur de Saintes, rend
un son plus optimiste et encourageant : La pratique des cures thermales continua dêtre jusquà la fin lun des grands moyens de médication, auxquels sur injonction de la Faculté, eurent recours de nombreux missionnaires, en France du moins. La province du Portugal posa une question à ce sujet pendant lAssemblée sexennale de 1780. Pour ce qui est de lusage des bains, disait-elle, nous avons la réponse de M. Jacquier, notre T.H. Père : les supérieurs de nos maisons peuvent et doivent, en conformité avec les ordonnances médicales, permettre lusage des bains domestiques, quon peut prendre à la maison. [243] Mais, sil sagit de ces bains qui requièrent de longs trajets, des absences assez longues et des dépenses considérables, daprès les constitutions et nos coutumes la permission pour cette sorte de bains est réservée au Supérieur général. Mais, comme chez nous au Portugal, il y a fréquemment des apoplectiques ou des paralytiques, auxquels, comme remède, les médecins prescrivent la plupart du temps les bains deau chaude, qui sont à deux jours de distance dici, et auxquels les infirmes ne peuvent être transportés, ni ne peuvent séjourner sans absence ou dépenses notables, on demande ce quil faut faire dans ce cas, car, lorsque ces cas se présentent, on na pas le temps de recourir au Supérieur général, à cause de la distance, ni dattendre une prompte réponse, qui serait normalement nécessaire en ces circonstances ? Tenant compte de ces justes observations, M. Jacquier autorisa les supérieurs de nos maisons à permettre lusage de ces bains, après avoir entendu leurs consulteurs, pourvu que le recours au Supérieur général fut moralement impossible, et, daprès lavis du médecin quil y eût grand espoir de recouvrer la santé ; que les dépenses ne sent pas exorbitantes et que la maison y pût faire face (Circ., II, 136) Régimes alimentaires Les régimes alimentaires ont leurs modes. Les XVIIème et XVIIIème siècles avaient les leurs. Quand nous avons traité des repas, nous avons dit que les malades recevaient un régime dexception, où lon népargnait point la dépense pour leur assurer leur bien-être et une prompte guérison, si possible, fallût-il sacrifier quelque volaille ou quelques pots de confiture ! Heureux temps ! En cet article, nous voulons surtout parler de ce qui prescrivait la Faculté pour les divers états de santé. Si cela peut faire plaisir à certains, commençons par la
diète ! Monsieur Vincent loue Dieu de ce quon a mis à la diète M. Duperroy, on sen souvient il avait un abcès à lestomac avec fistules extérieures pensant que ce remède desséchera lhumeur qui sopiniâtre contre les remèdes quon applique aux plaies. (VI, 323). Les ufs paraissent avoir été recommandés
aux personnes faibles ou en convalescence. Le lait paraît avoir été fort recommandé, et pas seulement le bon lait de vache, ou de chèvre. La Faculté avait une prédilection pour celui dânesse ou de cavale. Un missionnaire écrit à Monsieur Vincent. «Nous avons M. Le Boysne malade dune fièvre tierce depuis six jours et M. Caset dans les remèdes depuis le jeudi ; et il achève samedi les bains ; et le médecin lui a ordonné, pour commencer dimanche, à prendre du lait, non dânesse, quon ne trouve point ici, mais de cavale, et ce jusques à la Pentecôte, sans espérer de guérison de plus de quatre mois dici, à ce que le médecin nous a dit.» (V. 356). En 1659, sintroduisait à Paris un régime lacté,
dont on disait [244] beaucoup de bien. Monsieur Vincent ne cessait den
parler et de le recommander. Voici ce quil en disait : M. Jolly écrivit de Rome à Monsieur Vincent pour avoir quelques précisions sur ce régime lacté, quil prônait. Le saint lui adressa un mémoire pour répondre à ses questions touchant lusage du lait. Malheureusement, ce mémoire na pas été conservé. Peut-être que le régime lacté déçut à la longue les espérances que lon mettait en lui, puisquon nen parla bientôt plus ! Pendant ses accès de goutte, le frère Butème, vers 1730, ne se nourrissait que de lait, souvent tout froid avec un peu de pain, et il endurait quelquefois la faim pendant un long temps, afin de dissiper lhumeur goutteuse qui le faisait extraordinairement souffrir, nous dit sa notice. (Rel. abr., 358). Le thé avait lui aussi de nombreux partisans, mais cétait
un remède fort cher. Produit de haut luxe, le thé de Chine
coûtait 70 frs la livre, et celui du Japon de 150 à 200 francs. Médecine. Scarron et Mazarin en buvaient contre la goutte. Racine en dégustait force tasses et daucuns jusquà douze tasses par jour. Dautres y mêlaient un peu de lait. (Louis XIV, 85). Évidemment, toujours à laffût de ce qui pourrait contribuer à ménager ou à fortifier la santé de sen saint directeur, Louise de Marillac, qui avait entendu parler des effets bienfaisants du thé, sempressa de le conseiller à Monsieur Vincent, et cela, dès 1655 donc bien avant la thèse du chirurgien Cressé. Elle prenait elle-même, tous les jours, disait-elle, un demi-gros de thé et sen trouvait fort bien ; le thé lui donnait de la force et de lappétit. (V, 465). À loccasion du carême de 1656, elle mandait à
Monsieur Vincent : Intéressé par cette insistance de Louise de Marillac à
lui parler des bienheureux effets du thé, Monsieur Vincent dut
sans doute lui demander comment il le fallait prendre, car la sainte lui
écrit : Il ne semble pas que Monsieur Vincent se soit montré empressé
à tenter lui-même lexpérience du thé,
car, quelque temps après, il mandait à sa dirigée : Mais Louise de Marillac nétait pas femme à renoncer
facilement à ses idées, et ce que femme veut !
Le
bon Monsieur Vincent se laissa persuader, et un billet nous en dit le
résultat : «Je me porte mieux des remèdes
de Mademoiselle Le Gras ; je len remercie très humblement.
Il ny a que le thé qui méchauffe et mempêche
de dormir.» (VII, 419). Purges et saignées Nous sommes absolument certain que les lecteurs de ces pages, dès que nous avons annoncé quil allait être question de remèdes, se sont remémorés aussitôt la malice de Molière, qui faisait consister toute la science médicale dans le fameux : «clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare.» Si, comme nous venons déjà de le voir et le verrons encore, les médecins connaissaient bien dautres moyens de guérir ou de tuer légalement leurs clients, il nest pas moins vrai que la purge et la saignée étaient les moyens ordinaires auxquels ils avaient recours en toutes occasions, opportunes ou inopportunes. Sur ce point, ils exerçaient un empire souverain, auquel même la puissance royale devait céder. Nous savons, par exemple, grâce au journal de son médecin, que le pauvre roi Louis XIII, pourtant de santé fort débile, fut, en une seule année, saigné 47 fois, et quil dut subir 1.212 purges et 2 lavements. (Vaunois, Vie de L. XIII, p. 208). Il prit sa revanche sur les médecins en résistant quand même à ce régime, mais il finit par mourir de tuberculose intestinale et pulmonaire. Le tout puissant Roi Soleil ne fut pas logé à meilleure enseigne. Un de ses historiens décrire à propos de laccès de petite vérole qui mit ses jours en danger, en 1647 : «Les médecins le purgent et le repurgent sans réussir à lachever.» (Roujon, I, 65). Une fois, il dut ingurgiter 18 purges successives, si bien que ses selles en étaient presque sanglantes, et les médecins dêtre très satisfaits ! Les apothicaires, ces dévoués collaborateurs des médecins, faisaient fortune dans les lavements, un de leurs privilèges, quils étaient prêts à défendre contre tout usurpateur. En 1676, les apothicaires de Blois protestent avec véhémence contre une sentence des membres du Présidial, et, ici nous citons leurs propres paroles : «contre une sentence en faveur de deux femmes nommées la Denis et la Maurice, auxquels ils ont permis, à notre préjudice, de donner des lavements à toute la ville.» La purge et la saignée étaient à la fois remèdes curatifs et préventifs, pas tout à fait inutiles, il est vrai, sil ny avait eu excès, en ce temps de gros mangeurs de viande. Les purgations occupent sans conteste le premier rang entre les remèdes, si bien que : «prendre médecine», «prendre remède» le «petit remède» signifie tout simplement : prendre une purge. Et ce remède est si naturel, si normal, si commun, si avouable enfin, que sans aucune vergogne Monsieur Vincent lui-même en parle dans ses [246] lettres comme dune chose qui va de soi et nullement choquante ; bien mieux, même sil sagit des résultats ! Comme Louise de Marillac, sétait fait une spécialité
des purgations de son saint directeur, celui-ci a la condescendance de
la rassurer sur lheureux succès ou non de ses médecines. Une autre fois : «M. notre médecin est davis que je me purge mercredi prochain. Je vous prie de nous faire faire la médecine. Celle que vous envoyâtes dernièrement a été inutile, non pas celle que prit M. Blatiron, qui sen est allé avec Monsieur dAlet, car il sen est fort bien trouvé.» (I, 588). Quelque temps après, il mandait à sa charitable pourvoyeuse : «Je vous remercie très humblement de votre bonne médecine ; je la pris hier et me fit trois opérations. Monsieur notre médecin est davis que jen prenne encore demain une avec du sirop de rosepale. Je vous supplie très humblement de me faire encore cette seconde charité et de me lenvoyer à ce soir.» (I, 597). Mlle Le Gras ne lésinait pas sur les purges ; peut-être même en offrait-elle trop largement, car Monsieur Vincent lui écrit, un jour : «Je nai point de fièvre, Mademoiselle ; je nai que la fluxion que javais, qui est de beaucoup diminuée, Dieu merci. Voici la quatrième purgation que jai prise, et je pense que cest assez.» (III, 622). Il en fut ainsi jusquà la mort de Monsieur Vincent. Celui-ci
faisait confiance absolument au savoir-faire de Louise de Marillac, et,
pour nen citer plus quun seul trait, il lui écrivait,
en 1658 : Les purges alternaient avec les laxatifs, et par la correspondance échangée entre nos deux saints, nous en connaissons quelques recettes. Au début, Monsieur Vincent se servait de préférence deau purgative, préparée par un médecin ou par Louise de Marillac ; cest ce quil appelait : «prendre des eaux.» En 1642, en utilisant de la tisane purgative, Monsieur Vincent pensait quainsi il lui faudra quelques jours pour se purger. (II, 255). Louise de Marillac proposait à son directeur, en 1658, un nouveau
système de purgation : Et voici encore une autre recette proposée quelques jours après
: Le bon Monsieur Vincent se laissait purger sans mot dire. Toutefois, peu après, il mandait à Louise de Marillac que le fameux chirurgien M. Dalencé lui avait dit, ces jours passés, que les purgations fréquentes ne lui étaient pas propres pour le mal quil avait. Cétait une manière de décliner les offres trop généreuses de sa bonne fille spirituelle vraiment trop zélée à cet égard, et il ajoutait que le frère infirmier Alexandre lui ferait prendre quelque petite chose de sa main, le lendemain (VII, 437). Mais, Louise de Marillac ne se tenait pas pour battue ; quelque
temps après, elle reparlait médecine et mandait à
Monsieur Vincent : Aux remèdes quelle proposait, Louise de Marillac savait
parfois ajouter de bons conseils pour leur meilleur effet. Il semble bien pourtant quun des inconvénients de ces purges trop fréquentes fut de paralyser Monsieur Vincent dans son activité, non seulement en lempêchant, les jours de remède, de vaquer à ses occupations ordinaires, aux visites, démarches, quil avait à entreprendre, mais aussi de le fatiguer parfois. Il en fait lui-même laveu, en 1651, lorsquil mandait à Louise de Marillac : «Je ne vous écris pas de ma main, pource que, quand je prends les eaux, il me fait mal décrire, surtout si cest le matin.» (IV, 255). Comme il nous parait mieux inspiré le bon Père Saint-Jure, lorsque, questionné par M. Alméras sur la manière de se comporter à légard dun séminariste constipé et dont la constipation est opiniâtre, il se contente de répondre : «1° lui dire quil boive dès le commencement du repas, même avant le potage ; 2° lui faire faire un peu plus dexercices corporels.» ! Le remède nétait pas compliqué ni coûteux ; en tout cas moins gênant et peu pénible ! Avec la purge, la saignée est la grande thérapeutique.
Jacques de la Valette se trouvant malade du scorbut allégua au médecin qui le voulait saigner, quil savait par expérience combien ce moyen lui était contraire et quil le conduirait au tombeau. Le médecin persistant le malade accepta la saignée, son mal empira et ses jours furent abrégés. (Not. ms., II, 3). La saignée était tellement entrée dans les murs que les malades y tenaient parfois. Deux ans avant sa mort, alors quelle navait plusquun
souffle de vie, Louise de Marillac écrivait à son directeur : Monsieur Vincent recourait également à de fréquentes saignées, même pendant ses accès de fièvre (I, 588). Cétait le frère Alexandre qui opérait. La saignée se pratiquait tantôt au bras, cas le plus ordinaire,
tantôt au pied, et parfois le pied dans leau. (I, 461). Voici, pour terminer, un règlement que le bon frère infirmier
Alexandre Véronne avait établi pour ceux qui devaient être
purgés et saignés, et quil fit approuver par Monsieur
Vincent (Suite : Recettes particulières et spécialités pharmaceutiques)
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