|
II. Le soin des malades 1. Au temps de Monsieur Vincent Nous laissons délibérément de côté
ce quon pourrait appeler la spiritualité de la maladie,
à lécole de saint Vincent. A len croire, la maladie est envoyée par Dieu, et cest un état tout divin. Les malades qui supportent généreusement et chrétiennement leurs infirmités, sont agréables à Dieu, et rien ne fait mieux voir ce que vaut un homme, que son comportement dans létat dinfirmité. Nous nous demandons ce quaurait pensé Monsieur Vincent de certaines thèses de médecins catholiques de renom, pour qui «lâme est la seule cause de ce que le corps devient un terrain propice à léclosion de toute maladie», et qui affirment péremptoirement : «Si lhomme ne péchait pas, il ne serait pas malade spirituellement, et sil ne létait pas spirituellement, il ne le serait pas corporellement, et son corps passerait. invulnérable au milieu des ennemis qui lentourent. Ce sont des faits. Il ny a quà regarder pour, les voir, chacun peut les voir dans sa propre vie, puis dans celle des autres...» (Dr Bon, Précis de médecine catholique, p. 395). Nest-il pas plus juste de penser, à la manière de saint Vincent, que les maladies résultent des causes secondaires, volontaires ou involontaires, et quen somme cest Dieu qui veut, permet ou tolère la maladie, comme toute autre chose, pour le bien des âmes, si elles savent en profiter ? [218] Quoi quil en soit, dans lestimation de Monsieur Vincent,
la maladie est un état de bénédiction. Pour lui, de toute la force de sa conviction il le proclame : les malades
sont la bénédiction dune maison. Dans une conférence sur le bon usage des infirmités, en
1658, il disait encore : Et une autre fois : «Nous avons sujet de louer Dieu de ce que, par sa bonté et miséricorde, il y a dans la Compagnie des infirmes et des malades qui font de leurs langueurs et de leurs souffrances un théâtre de patience, où ils font paraître dans leur éclat toutes les vertus. Nous remercierons Dieu de nous avoir donné de telles personnes». (XI, 73) Remercier Dieu de nous envoyer des malades et infirmes, dans la pensée
de Monsieur Vincent, ne dispensait pas du devoir de donner à ceux-ci,
en vue de leur rendre la santé, tous les soins compatibles et appropriés
à leur état. Il estimait aussi «que les ouvriers
de lÉvangile sont des trésors qui méritent
dêtre soigneusement conservés». (IV, 3).
Cétait aussi un devoir de charité, et dune
charité qui devait se montrer plus prévenante quà
légard des bien portants. Pour les malades, il ne fallait rien épargner et mettre tout en uvre pour leur assurer les soins nécessaires, fallût-il pour cela vendre même les calices. Monsieur Vincent était le premier à donner lexemple. Voici, entre beaucoup dautres, un fait qui démontre sa sollicitude à légard des malades. Un missionnaire, nommé Mouton, étant tombé malade
au cours dune mission aux environs de Montmirail, le saint écrit
au compagnon de ce confrère : En une autre circonstance du même genre, Monsieur Vincent écrivait
à M. Pierre Du Chesne : Et lon peut justement penser que pour le bon et charitable Monsieur Vincent, ce nétaient pas là formules de style ! lui qui se mettait volontiers sur la paille et sa maison, au désespoir du procureur de Saint-Lazare, pour trouver, même dans les temps les plus difficiles, de quoi assister les pauvres, qui sen venaient frapper à la porte de la Maison-Mère ; il aurait fait certes encore davantage à lintention de ses propres enfants ! A légard des prescriptions médicales, cependant,
les supérieurs nétaient pas obligés de fermer
les yeux et daccepter comme parole dÉvangile ce que
pouvaient prescrire les médecins, quand ils recommandaient, par
exemple, un changement dair et de lieu. Aussi bien, recommande-t-il au supérieur de Marseille : «Il
ne faut pas tant sarrêter à lavis des médecins,
qui ne ont que trop complaisants et qui ne regardent dautre bien
que la santé du corps. Il y a tantôt 12 ans que vous êtes
à Marseille ; lair ne vous [220] y a pas été
nuisible jusquà présent, et un autre air ne vous aurai
pas garanti du mal qui vous est arrivé aux yeux ; car à
Paris il en arrive souvent de semblables.Les maladies viennent, partout,
quand Dieu les envoie..». (VI, 618). A ce propos, nous nous demandons ce quaurait pensé Monsieur Vincent des ordonnances médicales, qui rendirent ses successeurs dans une quasi impuissance de remédier à certains abus, notamment pour les questions du tabac et des bains de rivière, dont nous avons parlé au chapitre cinquième. Les aurait-il tolérées, du moins avec la même complaisance. On peut en douter. Malgré ces complaisances des médecins, il fallait aux supérieurs
sefforcer dexercer à leur égard des malades
la plus grande compréhension possible, et savoir supporter parfois
leurs singularités. En fin psychologue, Monsieur Vincent aurait volontiers donné à tous les supérieurs le conseil quil suggérait à Louise de Marillac à légard de ses filles malades : «Je vous prie de les bien nourrir et réjouir». (I,408). Monsieur Vincent nignorait point que chez les malades le facteur moral a toujours été un des meilleurs agents de la guérison, et comme le pensait aussi le fameux curé de Meudon, le jovial Rabelais «Modération, calme et bonne humeur, Ferment la porte au nez du docteur». ! Une manière de contribuer au moral des malades est de leur rendre visite à linfirmerie. Monsieur Vincent ny manquait pas. Lors dune visite canonique de la maison de Saint-Lazare, M. Lambert aux Couteaux, qui y avait procédé, avait parmi ses ordonnances, recommandé ces visites. Quelque temps après, profitant dune lettre quil adressait à M. Lambert, le bon saint saccuse humblement davoir enfreint cette ordonnance, en nétant pas allé voir deux infirmes qui se trouvaient à linfirmerie (II, 209). Nul doute, quil devait bien avoir quelque excuse légitime, mais pour faire un acte dhumilité, il navait pas à le dire. En tout cas, pour que les malades de Saint-Lazare ne manquent point des soins nécessaires, Monsieur Vincent établit la préfecture de la santé, qui serait confiée à un prêtre (II, 489). Le préfet de santé veillerait particulièrement à
ce que les remèdes soient donnés aux malades, mais, cependant,
sans excès, car, disait le saint, «qui veut remédier
aux maux du corps et rétablir une meilleure santé, il faut
quil donne les remèdes peu à peu, ou autrement il
est à craindre quon ne fasse (au malade) plus de mal que
de bien». (III, 113). Monsieur Vincent estimait juste et normal que cette dépense fût imputée à la maison où le missionnaire avait travaillé. [221] : «Il nest pas à propos, écrit-il au supérieur de Rome, quune maison se décharge sur une autre des personnes malades, mais il est raisonnable que celle qui en a tiré du service les, supporte et les soulage pendant leurs incommodités.» (VI, 173). A un supérieur, qui avait pensé renvoyer à Saint-Lazare
un frère dont la vue baissait notablement, il écrivait de
même : Toutefois, si un changement de lieu pouvait contribuer à soulager
un malade, Monsieur Vincent nhésitait pas à le conseiller
et même à limposer. Monsieur Vincent ne recommandait pas seulement aux responsables, notamment aux supérieurs, de mettre tous leurs soins à entourer les malades de ce que la charité leur suggérait, mais aux malades eux-mêmes, il donnait les conseils les plus pertinents pour le bon usage de la maladie, et veiller à ce quelle ne devienne pas un obstacle à leur perfection spirituelle. Avant toute autre chose, il leur recommandait la patience et le support
de leurs misères. Il ne fallait pas non plus profiter de loccasion de la maladie pour se laisser aller à limmortification, en excédant en soins ou en se délicatant. Ayant fait le vu de pauvreté, il fallait aimer être soigné comme les pauvres. Les malades devaient donc se contenter dufs et de bouillons, parce que les grands de la terre nétaient pas mieux traités en leurs maladies (X, 343). Il leur fallait éviter une trop grande tendresse pour eux-mêmes, et accepter sans plus le traitement quon fait aux [222] pauvres, lorsquils sont malades. (X, 374). Méfions-nous de la nature, disait encore saint Vincent : elle «tâche toujours de nous attirer de son côté ; elle pense facilement quelle a des infirmités, et bien souvent les fait plus grandes quelles ne sont». (X, 376). Monsieur Vincent estime encore à bon droit quil vaut mieux prévenir les maladies, les empêcher de se produire, plutôt que de sappliquer à les guérir. Lexpérience de la maladie, les siennes, puis celles des autres, lamena, en certaines rencontres, à sefforcer de prémunir ses missionnaires contre toute forme dimprudence ou dexcès, susceptible de nuire à leur santé. Et dabord, pas dexcès de travail ! Aux missionnaires qui venaient daccomplir un long séjour dans les pénibles travaux des missions, il recommandait instamment de sarrêter un temps pour se reposer, et de préférence dans le lieu où ils venaient dachever la mission, plutôt que dans celui où elle devait commencer. Pas dexcès de zèle, non plus ! A ceux qui étaient
épuisés par les fatigues du ministère ou qui relevaient
de maladie, il prescrivait de se modérer et de ne pas recommencer
trop tôt leur apostolat. Nous relevons avec une particulière satisfaction cet hommage rendu
au bon M. Rivet, un an après les faits que nous avons eu le regret
de signaler avec une certaine sévérité. La grâce
avait fait son uvre, et mieux que de faire désormais une
simple charité à ses confrères de passage, il était
maintenant prêt à donner même sa vie pour les âmes
Dieu soit béni. Nous avons déjà vu au chapitre traitant des repas, que
le fait dajouter au dîner et souper, le petit déjeuner
et un goûter, sans compter labsorption de trop de salades,
était, au dire du saint, la raison dêtre de bien des
incommodité. (XII, 45) Il disait encore : «Nous savons, et les médecins le disent, que le trop dormir nuit aux pituiteux et cacochymes.» Nous laisseront à notre Bienheureux Père la responsabilité de ce diagnostic, que les modernes auront peut-être peine à admettre, eux qui se montrent plus empressés à suivre les actuels conseils de la Faculté, prônant jusquà 8 ou 9 heures au moins la durée du sommeil des jeunes. Il est vrai que les conditions de vie ne sont plus de nos [223] jours ce quelles étaient jadis, où le système nerveux, qui se répare par le sommeil, nétait pas comme aujourdhui soumis à une rude épreuve. Passons !.. le sujet est délicat à traiter Contraire à la santé, létait aussi ce que nous appelons la contention, non seulement dans létude, mais même à loraison et dans les exercices de piété. Sur ce point, nombreuses furent les interventions de Monsieur Vincent, ce qui prouverait la conscience quapportaient nos anciens à leurs devoirs d'état. Au supérieur de Saintes, Monsieur Vincent recommande de veiller avec soin à ce quun de ses confrères «ne sapplique pas à loraison ni à létude avec trop de contention, parce que, ayant le foie chaud, il séchaufferait facilement la tête.» (VII, 168, 306). Au supérieur de la maison de Gênes, à légard dun séminariste qui se plaignait de la tête et de lestomac, il donnait ces directives : «Il faut lui faire cesser les applications de lesprit, même de loraison ; ou, sil en fait, que ce soit passivement, recevant ce que Dieu lui donnera, sans quil cherche des pensées pour sexciter aux affections. Si le mal était grand, il le faudrait même dispenser de loraison quelque temps». (VIII, 47). Dans un autre cas, Monsieur Vincent écrivait au supérieur de la maison dAgen au sujet dun de ses collaborateurs, clerc de la Mission : «Il est vrai quil na pas beaucoup de forces de corps, mais, si peu quil en a, il les y faut ménager et prendre garde que les applications de lesprit naltèrent pas sa santé et néchauffent sa tête et sa poitrine.» (VIII, 54). Les excès dapplication, Monsieur Vincent voulait quon
les évitât même dans les actes damour de Dieu. Et cest pour nen avoir pas tenu compte, constate saint Vincent, que trois ou quatre séminaristes «se sont tellement attachés à produire des actes continuellement, jour et nuit, toujours bandés, que la pauvre nature na pu supporter une action si violente ; et, dans cet état, le sang senflamme et, tout bouillant de ses ardeurs, il envoie des vapeurs chaudes au cerveau, qui prend bientôt feu ; sensuivent des tournoiements, des pesanteurs, comme si lon avait un bandeau ; les organes saffaiblissent et il en revient beaucoup dautres incommodités ; on se rend tout à fait inutile pour le reste de ses jours et on ne fait que languir jusquà la mort, quon sest bien avancée». (XI, 217). Ces conseils étaient pleins de sagesse, encore quon ne soit pas obligés dadmettre les conceptions de lépoque, partagées par Monsieur Vincent, sur la manière dont se produisent les perturbations somatiques. Les vapeurs au cerveau étaient lexplication de bien des malaises, et même dautre chose ! Pourquoi dort-on à loraison ? se demande Monsieur Vincent. Cest quil «y a un diable dont lexercice est dendormir les personnes qui prient. Il remue les humeurs du corps de telle sorte quelles envoient à la tête des vapeurs qui endorment». Voilà ! (IX, 34). De telles conceptions sur lorigine et le rôle des vapeurs
étaient vraiment à la mode. [224] Abelly rapporte quaprès
la mort du saint, à louverture de son corps, les chirurgiens
trouvèrent avec étonnement en sa rate un os de la largeur
dun écu blanc, plus long que large, et il écrit : Toujours à propos des vapeurs, livrons au diagnostic des modernes
disciples dHippocrate ces quelques lignes de la notice consacrée
à M. Alméras : Cette description des malaises de M. Alméras pose de tels problèmes danatomie, que nous renonçons à chercher à les résoudre ! Monsieur Vincent croit aussi en beaucoup dautres choses quun médecin moderne nacceptera peut-être pas aussi aisément que les contemporains du saint. Aussi bien que saint François de Sales, il admet, par exemple, que lenflure des jambes est une marque de parfaite santé pour lavenir (V, 386) ; pourtant, sa propre expérience aurait. dû len dissuader ! Il est de même persuadé que les mouvements violents de lâme ne sont pas sans répercussions sur létat somatique. Ainsi, par exemple, il déclare au cours dune conférence sur les vertus dune sur défunte : «Après sa mort, on louvrit et on trouva les poumons bien au dessus de leur place ordinaire, presque contre le gosier ; ce qui témoigne une grande violence dans les parties intérieures». (IX, 198). Comme beaucoup dautres, il croit de même que le septième enfant dune famille possède, à linstar des rois de France, le pouvoir de guérir les écrouelles par simple contact. Pourtant, il faut le reconnaître, il laisse percer un certain doute ou de la réticence. A une dame dOrsigny, il parle dun apothicaire qui a fait un pèlerinage dans le dessein de demander, grâces à Dieu pour toucher le personnes, ainsi quest la coutume du septième enfant, quon tien avoir grâce de Dieu pour toucher les personnes qui ont. les écrouelles. «Il en a touché quelques unes en son voyage ; lon lui a rapporté quil y en a un de guéri». Cependant, Monsieur Vincent parait quelque peu sceptique, puisquil ajoute : «Il fera le même à (ce malade), et, au cas quil ne plaise point à Dieu de le guérir par lattouchement, il se propose de lui donner des remèdes, comme il a fait à dautres, quil a guéris par ce moyen, ou, pour mieux dire, Notre-Seigneur.» (VI, 623). Avant de clore cet article, disons un mot des diverses interventions des successeurs de Monsieur Vincent sur la même question des soins à donner aux malades. [225] 2. Directives ultérieures de lautorité La sollicitude de Monsieur Vincent pour les malades fut également celle de ses successeurs ; ils sappliquent sans cesse à rappeler ce devoir, qui semble avoir été, parfois tant soit peu négligé. Sitôt quil apprenait la moindre infirmité de lun de ses inférieurs, M. Alméras «avait un très grand soin de faire exécuter les ordonnances des médecins, sinformant à point nommé du frère infirmier de tout ce quon avait fait ou qui restait à faire pour le soulagement des malades, recommandant fort quon neût aucun égard à la dépense lorsquil sagissait de leur assistance.» (Vie de M. Alméras, p. 70). En juillet 1670, M. Alméras prie les visiteurs de recommander aux supérieurs davoir grand soin des malades et infirmes, soit prêtres, clercs ou frères, et quand il ny a point, dit-il, de frère qui puisse les solliciter (sic) pour être tous occupés aux offices de la maison, quen ce cas on prenne un domestique à gages pour demeurer auprès dl eux, nuit et jour, les servir et les soulager (Circ., I, ms., 126). En 1673, M. Jolly intervient à son tour, mais pour dénoncer le soin immodéré que quelques-uns prennent de leur santé. Il faut, dit-il, réprimer les soins de sa santé et les pensées superflues des remèdes et autres soulagements du corps, par un abandon de soi-même à la divine Providence et à la conduite des supérieurs. (Circ., I, 137) Ces directives durent être mal interprétées, et labandon des malades, non pas à la divine Providence, mais par les supérieurs fut lobjet de doléances exprimées à lAssemblée générale de 1685 : on sy plaignait quen diverses maisons de la Compagnie, on navait pas assez soin des malades. lAssemblée en manifesta beaucoup de douleur et chargea M. Jolly de recommander à tous les supérieurs, quon eût grand soin desdits malades et que rien du nécessaire ne leur manquât (Circ., II, 186). Il se conformait lui-même aux directives quil donnait aux
autres. On sait par sa biographie quil avait un très grand
soin des malades. «Il exhortait les infirmiers à les réjouir
en N.S. et de ne rien épargner pour leur soulagement et pour leur
guérison». Il se montrait lui-même très
empressé à les visiter, à les égayer, à
leur donner courage. Malgré ces recommandations expresses, il y eut encore des négligences regrettables, ce qui amena M. Watel à écrire après lAssemblée de 1703 : «LAssemblée ma fort chargé de recommander le soin des malades et des infirmes de la Compagnie ; ce qui me fait prier et de tout mon cur les supérieurs, de veiller à ce que rien ne leur manque de ce qui leur sera nécessaire suivant leur état et conformément à nos usages». (Circ., I, 234). En réponse à un désir de la province de France, M. Bonnet, après lAssemblée sexennale de 1717, recommande avec instance le soin des infirmes et particulièrement des vieillards, tant au visiteur quaux supérieurs locaux, daprès nos règles, les décrets des Assemblées générales, et les prescriptions de nos supérieurs. Personne de nous, ajoute-t-il, ignore que cette recommandation a déjà été faite sérieusement dans la dernière Assemblée, comme dans les Assemblées précédentes (Circ., I, 295). Une des principales recommandations de M. Couty, dans sa circulaire du 1er janvier 1739 fut de rappeler à tous le devoir de bien soigner les malades, et aux malades eux-mêmes les sentiments quils devaient avoir. «Nous sommes tous non seulement mortels, dit-il, mais encore sujets à bien des infirmités, et il nest parmi nous personne qui ne soit bien aise dêtre charitablement soigné et assisté, lorsquil est malade ; nous ne devons donc rien négliger pour rendre ces bons offices à nos confrères, lorsque Dieu les visite par linfirmité. Cest pourquoi je prie, et les supérieurs de pourvoir généreusement aux remèdes et à la nourriture de nos malades, et les particuliers de les visiter et les consoler, en la manière que saint Vincent de Paul nous la prescrit. Mais que les infirmes se souviennent aussi des avis quil leur a donnés : quils ne prétendent pas être malades sans rien souffrir, quils noublient point quils ont embrassé une vie pauvre, et [226] que, si on leur doit tous les secours convenables à leur état, ils doivent aussi, par la patience et la conformité au bon plaisir de Dieu, être la bonne odeur de Jésus-Christ pour tous ceux qui les servent ou qui les visitent». (Circ., I, 474). Les visiteurs sattachaient à faire observer ces directives. Dans le procès-verbal dune visite canonique faite à Saint-Flour, en 1754, par M. Jean-François Cossart, visiteur de Lyon, on lit cette recommandation : «Je prie monsieur le supérieur de faire donner aux infirmes non seulement ce que le médecin ordonne, mais encore certaines petites douceurs qui peuvent faire plaisir aux malades, de la volaille quand linfirmier le croit utile, et quon peut lavoir sans grande dépense, de recommander surtout au frère cuisinier de réserver pour les infirmes ce quil y a de meilleur des viandes ordinaires, et de leur faire donner, comme lon fait à Saint-Lazare, du vin particulier, quand il y en aura, et de ne leur jamais laisser manquer de garde, sans attendre que le besoin en soit extrême, car il faut que nos malades soient servis ; cest une charité que nous devons à nos frères préférablement à tout autre». A lAssemblée de 1759, la maison de Lisbonne faisait remarquer à M. de Bras quil résultait de très grands inconvénients dans le fait que ses infirmes étaient soignés dans leurs chambres, dans une maison nombreuse en personnel et très grande de surface, avec divers dortoirs placés aux étages supérieurs ; doù il résultait notamment ces deux inconvénients bien connus de tous : 1° que linfirmier ne pouvait assurer le nécessaire au moment opportun, ce qui en de nombreuses circonstances était cause dun très grave dommage ; et 2° le malade lui-même en ressent un surcroît de fatigue. Aussi, était-il fort à désirer que puisquon ne pouvait établir une infirmerie, quon affectât un dortoir à cet usage au lieu le plus apte, où linfirmier aurait sa chambre et tout ce que comporte une infirmerie. M. de Bras fut pleinement de cet avis et précisa en outre que linfirmier ne devait pas être trop fréquemment changé doffice. Cétait lobjet dun deuxième vu de la même maison de Lisbonne. Les médecins et les chirurgiens, disait-on, affirment unanimement que la félicité qui est désirée chez les infirmes, et qui est recherchée au prix de grands soins et de grandes dépenses, dépend en majeure partie dun bon infirmier, intelligent et très expert : il y a bien des choses en effet et très fréquentes, qui se présentent dans les infirmités, et qui requièrent cette expérience et cette intelligence ; souvent, en effet, on doit savoir omettre ce qui est prescrit par les médecins eux-mêmes, et même faire le contraire, en raison de nouveaux accidents survenus chez linfirme ; or, tout cela ne peut sapprendre quen restant longtemps comme infirmier auprès des médecins et chirurgiens. Cest pourquoi les médecins sinsurgent avec véhémence contre les changements dinfirmiers, qui se succèdent dans notre maison de Lisbonne, contre la coutume suivie dans les autres communautés, où lon conserve les infirmiers anciens et très experts. Il parait donc convenable, quon choisisse un des frères coadjuteurs, qui semble le plus apte à cet office dinfirmier, et quon le maintienne dans sa charge, sans lenvoyer aux missions ou sans lappliquer à un autre office, et sans quun autre bien instruit et expert puisse le remplacer. M. de Bras, évidemment, trouva cette proposition excellente, et
il ordonna de la mettre à exécution. A lAssemblée de 1711, il fut demandé : que lon règle la dépense de nos malades qui changent de maison, ou pour une entière impuissance de travailler, ou pour changer dair ou prendre des remèdes au loin ? M. Bonnet répondit : «LAssemblée na pas jugé à propos quon fît là-dessus de règlement par forme de décret stable, mais que cela fat réservé au jugement des visiteurs, et, en cas de conflit, quon sen tint à lancien usage de la Compagnie, qui est que la maison où lun des nôtres devient impuissant, par maladie ou par caducité, lui fournisse ses besoins dans le lieu où le Supérieur général jugera à propos de le placer, ou pour un temps ou pour toujours». (Circ., I, 258). La province de Champagne demanda à lAssemblée générale
de 1759, le droit denvoyer à Montmirail ou à Dijon
les prêtres [227] infirmes qui auront travaillé, pendant
douze ans, dans cette province, pour y être sustentés à
ses dépens. En cette être Assemblée de 1759, la province du Poitou posait autre question de ce genre : «Selon lusage de la Congrégation, était-il dit, quand un missionnaire se trouve hors détat de remplir ses fonctions, cest la maison dans laquelle il se trouve, qui en est chargée, et qui doit le garder, ou payer sa pension ailleurs. Ne conviendrait-il pas de fixer quel temps il faut quun missionnaire ait passé dans une maison, pour que cette maison soit obligée de sen charger en cas dinfirmité ? » A quoi M. de Bras répondit : «Il est réglé que cest la maison où un missionnaire tombe malade, qui doit supporter les frais et les dépenses de sa maladie, soit quil y ait plus ou moins de temps quil demeure dans la maison, avant que dy tomber malade ; et, ce règlement étant commun à toutes les maisons de la Congrégation de la Mission, aucune ne peut sen plaindre». (Circ., I, 623). La doctrine sur tous ces points fut ainsi clairement établie, et depuis lors, il ny eut plus dautres questions à résoudre sur les êtres sujets. Avant de passer à larticle suivant, qui aura pour objet les "Maladies et remèdes", tels quils nous apparaissent à travers les documents a se référant à la petite histoire de la Congrégation de la Mission, revenons aux réflexions rapportées plus haut par la maison de Lisbonne, pour dire quelques mots de linfirmerie de Saint-Lazare. Infirmerie de Saint-Lazare Du temps être de Monsieur Vincent, la Maison-Mère fut pourvue dun bâtiment spécial, consacré aux malades et infirmes, avec un petit oratoire particulier, où Monsieur Vincent put dire ses dernières messes. Cétait linfirmerie Saint-Luc. La tradition rapporte que saint Luc était médecin. Nous connaissons dailleurs aujourdhui lAssociation médicale Saint-Luc, placée sous son patronage. A linfirmerie étaient envoyés non seulement les missionnaires âgés et infirmes, les malades et autres éclopés, mais encore les missionnaires fatigués, au retour de leurs travaux épuisants, lorsquils avaient besoin dun repos prolongé et dêtre soumis à un régime fortifiant dexception, car, en ce temps-là, les repas des malades de linfirmerie étaient particulièrement soignés, et le frère réfectorier avait ordre de fournir largement tout le nécessaire. Sous la direction du Préfet de santé, à qui ce département était plus spécialement confié, il y avait un frère infirmier, aidé sans doute de quelque autre. Bien plus, des séminaristes étaient détachés, au cours de la journée, pour rendre aux malades quelques menus services. On possède encore les directives quils recevaient de M. Alméras, leur directeur, pour sacquitter au mieux de leurs fonctions. Nous aurions aimé savoir dans le détail quelles étaient précisément les fonctions confiées à ces jeunes gens. Assurément, quelques travaux [228] corporels de propreté et dentretien ; mais, la manière dont leur parle M. Alméras, nous amènerait à croire volontiers quils servaient aussi de bâton de vieillesse aux impotents, dyeux aux aveugles, de haut-parleurs aux sourds ; peut-être lun deux faisait-il une lecture publique, être en dehors des repas, pour distraire les infirmes de leurs longues heures de réflexion personnelle solitaire. Ce besoin des malades, non fiévreux, toujours avides dentendre lire de bons livres, non seulement de lecture spirituelle, navait sans doute pas échappé à la compréhensive charité de Monsieur Vincent. Les frères infirmiers de Saint-Lazare ne manquaient pas de compétence. Lun des plus réputés fut assurément celui qui soigna si longtemps Monsieur Vincent, avez le dévouement intelligent et affectueux que lon devine, et en qui le bon saint avait la plus absolue confiance : nous avons nommé lexcellent frère Alexandre Véronne, dont la notice, qui lui fut consacrée par son contemporain le frère Chollier, nous dit le savoir-faire et la grande dextérité. Il valait mieux quun médecin. «Les remèdes du frère Alexandre, dit le frère Chollier, étaient toujours donnés si à propos, quil a réussi à prolonger plusieurs années lexistence de quelques-uns des nôtres, condamnés par les médecins à une mort prochaine. Ce bon infirmier ne manquait pas de psychologie. Un frère, malade imaginaire, en mission aux environs de Paris, sétait fait porter en chaise à Saint-Lazare pour sy faire médicamenter. Arrivé à linfirmerie, il confie toutes ses infirmités au bon frère Alexandre, qui lexamine avec attention, le raisonne sur linanité de ses craintes le fait déjeuner et le renvoie à son travail content, non dans sa chaise à porteur, mais à pied : depuis lors le malade, dit-on, se considéra comme guéri». (Notices, III, 535) Détail assez curieux : le frère Alexandre napprouvait pas quon prît, sans raison, les dimanches et fêtes, les médecines qui pouvaient attendre 1 Lorsque le frère Alexandre commença à prendre de lâge, après une sérieuse alerte que provoqua son état de santé, Monsieur Vincent fit affecter un autre frère, le frère Lasnier, à lapothicairerie, «afin, dit-il, de le rendre capable de prendre la place dAlexandre, si Dieu disposait de lui». (V, 531) Doù il est loisible dinférer que les frères infirmiers de Saint-Lazare ne simprovisaient pas, et recevaient une préparation sérieuse pour bien sacquitter de leur office. Le Préfet de santé, aussi bien que le frère infirmier,
avaient leurs Règles doffice, très précises
et très judicieuses, ou leur étaient tracées leurs
obligations et la manière de se comporter envers les malades, en
toutes circonstances. Il devait, en outre, établir une sorte de feuille de température, puisquil avait ordre de marquer exactement le jour où la maladie sétait déclarée, lheure où la fièvre avait commencé et cessé, afin de pouvoir en rendre compte au médecin. Enfin, en cas de maladie contagieuse, il devait isoler le malade et interdire
aux autres de le visiter. [229] Le frère Véronne avait de plus entrepris la culture des plantes médicinales les plus habituelles dans le jardin de linfirmerie. Elles étaient ainsi à portée de sa main. Comme lon en voit encore, au moins à titre dornementation, dans les vieilles pharmacies de province, et comme lon en voyait jadis dans toutes les pharmacies du monde, avant que les pharmaciens ne soient devenus des sortes dépiciers débitant des spécialités pharmaceutiques toutes préparées, de beaux vases de porcelaine, pansus et de toutes dimensions, alignés dans un ordre impeccable sur des étagères, contenaient les simples, les poudres, les bâtons de réglisse, le sucre, etc, qui entraient dans la composition des drogues et des sirops. Sur une table, les mortiers et pilons, des vases détain et de verre, et des bassins. De toute cette magnificence, les barbares de 1789 ne firent quun amas de porcelaine brisée et de denrées répandues. Des flacons, hermétiquement fermés, contenaient les essences parfumées ; dautres, divers sirops, comme le sirop de julep, le sirop de fleurs doranger, le sirop de rosepale, laigre-de-cèdre fait de jus de citron ou de cédrats à demi-mûrs, etc ; dautres, enfin, différentes huiles, comme lhuile de scorpion particulièrement recherchée par le frère Alexandre, et quil faisait venir de Marseille. (III, 473). Nous aurons prochainement loccasion de donner une nomenclature plus détaillée des principaux remèdes recommandés par la pharmacopée de lépoque, et ils étaient nombreux et divers, parfois surprenants, et beaucoup à fin purgative ou laxative. Si nous voulions être complet, il faudrait parler encore des instruments chirurgicaux ou médicinaux, qui trouvaient place en ce haut lieu de la santé, mais, peu de détails ne nous ont été fournis par les documents à leur sujet. Évidemment, on soupçonne une série de lancettes de divers modèles pour les saignées, des ventouses dont on faisait un fréquent usage, et surtout la présence de seringues, non pas certes pour faire des piqûres, cette mode nexistait pas encore, quoique la vaccination était pratiquée déjà à la fin du XVIIIème siècle pour certaines maladies mais des seringues énormes pour ladministration du bouillon des neuf surs, cest à dire des lavements, etc Pour le soin des ulcères et blessures, on trouvait encore de la toile Gautier, des chemisettes de ratine, des bandages (V, 17), sans compter un grand nombre de vieilles chemises, hors dusage, dont les morceaux étaient employés à cet usage (Coste, M. Vincent, II. 598). En ce temps-là, on ne mourrait pas de septicémie, du moins officiellement ! |