II. Le soin des malades

1. Au temps de Monsieur Vincent

Nous laissons délibérément de côté ce qu’on pourrait appeler la “spiritualité de la maladie”, à l’école de saint Vincent.
D’après les écrits du saint, il y aurait matière à composer un opuscule sur le bon usage des maladies et la manière de se sanctifier par elles et malgré elles.

A l’en croire, la maladie est envoyée par Dieu, et c’est un état tout divin. Les malades qui supportent généreusement et chrétiennement leurs infirmités, sont agréables à Dieu, et rien ne fait mieux voir ce que vaut un homme, que son comportement dans l’état d’infirmité.

Nous nous demandons ce qu’aurait pensé Monsieur Vincent de certaines thèses de médecins catholiques de renom, pour qui «l’âme est la seule cause de ce que le corps devient un terrain propice à l’éclosion de toute maladie», et qui affirment péremptoirement : «Si l’homme ne péchait pas, il ne serait pas malade spirituellement, et s’il ne l’était pas spirituellement, il ne le serait pas corporellement, et son corps passerait. invulnérable au milieu des ennemis qui l’entourent. Ce sont des faits. Il n’y a qu’à regarder pour, les voir, chacun peut les voir dans sa propre vie, puis dans celle des autres...» (Dr Bon, Précis de médecine catholique, p. 395).

N’est-il pas plus juste de penser, à la manière de saint Vincent, que les maladies résultent des causes secondaires, volontaires ou involontaires, et qu’en somme c’est Dieu qui veut, permet ou tolère la maladie, comme toute autre chose, pour le bien des âmes, si elles savent en profiter ? [218]

Quoi qu’il en soit, dans l’estimation de Monsieur Vincent, la maladie est un état de bénédiction.
Si quelque missionnaire eût été affligé de se voir réduit par l’infirmité ou la maladie à l’inactivité, et aurait craint d’être devenu une charge pour la Communauté, il eût été vite rassuré et consolé en entendant à ce sujet le Fondateur de la Mission.

Pour lui, de toute la force de sa conviction il le proclame : les malades sont la bénédiction d’une maison.
En parlant avec chaleur de la sainte mort de feu M. Pilé, l’un de ses premiers collaborateurs, Monsieur Vincent n’hésite pas à dire : «Je ne pouvais m’empêcher de dire souvent tout haut : «M. Pilé, par son non-faire, et en pâtissant seulement, fait plus pour Dieu et la maison que moi et toute notre compagnie en agissant et en travaillant sans cesse». (Circ., I, 9-10).

Dans une conférence sur le bon usage des infirmités, en 1658, il disait encore :
«J’ai dit bien des fois, et ne puis m’empêcher de le redire encore à cette heure, que nous devons estimer que les personnes affligées de maladie dans la Compagnie sont la bénédiction de la même Compagnie et de la maison». (XII, 29).

Et une autre fois : «Nous avons sujet de louer Dieu de ce que, par sa bonté et miséricorde, il y a dans la Compagnie des infirmes et des malades qui font de leurs langueurs et de leurs souffrances un théâtre de patience, où ils font paraître dans leur éclat toutes les vertus. Nous remercierons Dieu de nous avoir donné de telles personnes». (XI, 73)

Remercier Dieu de nous envoyer des malades et infirmes, dans la pensée de Monsieur Vincent, ne dispensait pas du devoir de donner à ceux-ci, en vue de leur rendre la santé, tous les soins compatibles et appropriés à leur état. Il estimait aussi «que les ouvriers de l’Évangile sont des trésors qui méritent d’être soigneusement conservés». (IV, 3).
Il connaissait et citait «la maxime d'Hippocrate, qui veut que tant que le malade donne quelque signe de vie, on le sollicite (on le soigne) et on lui donne des remèdes». (IV, 133).

C’était aussi un devoir de charité, et d’une charité qui devait se montrer plus prévenante qu’à l’égard des bien portants.
Il disait à ses filles :
«Si quelqu’un, à cause de ses infirmités, ou de l’âge ou trop grande faiblesse de corps, a besoin de quelque chose de plus», que les bien portants, la charité exige qu’on le lui procure. «La Compagnie est une bonne mère qui traite les infirmes comme infirmes. Et tout ainsi qu’une mère se comporte avec beaucoup plus de tendresse et de compassion auprès de son enfant malade, qu’envers ceux qui se portent bien, ainsi la Compagnie doit avoir égard aux personnes qui sont impuissantes pour suivre le commun.. Sans cela, ce serait une boucherie. Comment traiter une personne infirme et âgée comme les autres, sans exception ni considération !» (X. 374-375).

Pour les malades, il ne fallait rien épargner et mettre tout en œuvre pour leur assurer les soins nécessaires, fallût-il pour cela vendre même les calices.

Monsieur Vincent était le premier à donner l’exemple. Voici, entre beaucoup d’autres, un fait qui démontre sa sollicitude à l’égard des malades.

Un missionnaire, nommé Mouton, étant tombé malade au cours d’une mission aux environs de Montmirail, le saint écrit au compagnon de ce confrère :
«Je reçus, dimanche passé, en m’en allant à la ville pour aller aux champs, la vôtre du 10 de ce mois, et revenant avant hier soir [219] un peu harassé, je n’eus pas l’esprit de pourvoir à vous envoyer quelqu’un pour l’assistance du bon M. Mouton. Je le fais ce matin et envoie Matthieu, qui est plein d’ardeur et de charité, comme vous savez. Je vous supplie, Monsieur, de ne lui rien épargner. Il y a des apothicaires à Montmirail et de bons chirurgiens ; et pour le médecin, il faut l’envoyer quérir à Château-Thierry. Il y a un nommé M. Fournier, qui est bon médecin et de nos amis. Vous pourrez employer celui-là, si déjà vous n’en avez pris quelqu’autre. Et, pource qu’il sera en lieu plus commode à Montmirail, je vous prie de l’y faire transporter. J’écris à M. Octobre, le concierge, pour lui faire trouver logement. Je vous supplie, Monsieur, de ne le pas abandonner, si ce n’est qu’il se porte mieux, auquel cas vous pourrez achever la mission commencée ou vous joindre à M. Lucas, tandis que M. Mouton se reposera.
«Je salue très humblement ledit sieur Mouton et l’embrasse en esprit avec un cœur tout attendri de douleur et douceur. Nous ne manquerons à prier Dieu pour lui, comme vous pouvez penser.
» (I, 466-467)
Pouvait-on se montrer plus paternel et plus compréhensif !

En une autre circonstance du même genre, Monsieur Vincent écrivait à M. Pierre Du Chesne :
«Je ne puis vous dire combien la consolation que m’a donnée votre lettre, a adouci l’amertume de la nouvelle de la maladie du bon Monsieur Dufestel. Je rends grâces à Dieu de l’une et l’autre nouvelles, non certes sans beaucoup gourmander mes chétifs sentiments, qui se révoltent contre l’acquiescement que je désire donner à l’adorable volonté de Dieu. Je lui écris et le prie de faire son possible et de ne rien épargner pour se faire traiter. Je vous supplie, Monsieur, d’y tenir la main et, à cet effet, de faire en sorte que le médecin le voie tous les jours et que ni les remèdes ni la nourriture lui manquent. Oh ! que je souhaite que la compagnie soit saintement profuse pour cela ! Je serais ravi si l’on me mandait de quelque lieu que quelqu’un de la compagnie eût vendu les calices pour cela». (I, 530- 531)

Et l’on peut justement penser que pour le bon et charitable Monsieur Vincent, ce n’étaient pas là formules de style ! lui qui se mettait volontiers sur la paille et sa maison, au désespoir du procureur de Saint-Lazare, pour trouver, même dans les temps les plus difficiles, de quoi assister les pauvres, qui s’en venaient frapper à la porte de la Maison-Mère ; il aurait fait certes encore davantage à l’intention de ses propres enfants !

A l’égard des prescriptions médicales, cependant, les supérieurs n’étaient pas obligés de fermer les yeux et d’accepter comme parole d’Évangile ce que pouvaient prescrire les médecins, quand ils recommandaient, par exemple, un changement d’air et de lieu.
«Il s’en trouvera peut-être, disait Monsieur Vincent, qui ne demanderont pas ouvertement à changer de lieu, mais ils le feront ouvertement par le moyen du médecin, auquel ils diront tant de “si” et de “cas”, tant de raisons tendant à le porter à leur dire qu’il serait bon qu’ils changeassent d’air, qu’ils allassent à leur air natal, ou en un autre lieu, qu’enfin il leur conseille. Et puis ces gens-là, que disent-ils : «Il faut que je change d’air ; le médecin l’a dit.» (XII, 32).

Aussi bien, recommande-t-il au supérieur de Marseille : «Il ne faut pas tant s’arrêter à l’avis des médecins, qui ne ont que trop complaisants et qui ne regardent d’autre bien que la santé du corps. Il y a tantôt 12 ans que vous êtes à Marseille ; l’air ne vous [220] y a pas été nuisible jusqu’à présent, et un autre air ne vous aurai pas garanti du mal qui vous est arrivé aux yeux ; car à Paris il en arrive souvent de semblables.Les maladies viennent, partout, quand Dieu les envoie..». (VI, 618).

A ce propos, nous nous demandons ce qu’aurait pensé Monsieur Vincent des ordonnances médicales, qui rendirent ses successeurs dans une quasi impuissance de remédier à certains abus, notamment pour les questions du tabac et des bains de rivière, dont nous avons parlé au chapitre cinquième. Les aurait-il tolérées, du moins avec la même complaisance. On peut en douter.

Malgré ces complaisances des médecins, il fallait aux supérieurs s’efforcer d’exercer à leur égard des malades la plus grande compréhension possible, et savoir supporter parfois leurs singularités.
«Je vous ai déjà écrit, dit M. Vincent au supérieur de Gênes, que la fièvre quarte inquiète beaucoup un esprit, et qu’il ne faut pas tant vous arrêter aux bizarreries du prêtre savoyard, pourvu qu’il témoigne une bonne volonté de se corriger et de travailler à la vertu, lorsqu’il sera guéri.» (VII, 479).

En fin psychologue, Monsieur Vincent aurait volontiers donné à tous les supérieurs le conseil qu’il suggérait à Louise de Marillac à l’égard de ses filles malades : «Je vous prie de les bien nourrir et réjouir». (I,408).

Monsieur Vincent n’ignorait point que chez les malades le facteur moral a toujours été un des meilleurs agents de la guérison, et comme le pensait aussi le fameux curé de Meudon, le jovial Rabelais «Modération, calme et bonne humeur, Ferment la porte au nez du docteur». !

Une manière de contribuer au moral des malades est de leur rendre visite à l’infirmerie. Monsieur Vincent n’y manquait pas. Lors d’une visite canonique de la maison de Saint-Lazare, M. Lambert aux Couteaux, qui y avait procédé, avait parmi ses ordonnances, recommandé ces visites. Quelque temps après, profitant d’une lettre qu’il adressait à M. Lambert, le bon saint s’accuse humblement d’avoir enfreint cette ordonnance, en n’étant pas allé voir deux infirmes qui se trouvaient à l’infirmerie (II, 209). Nul doute, qu’il devait bien avoir quelque excuse légitime, mais pour faire un acte d’humilité, il n’avait pas à le dire.

En tout cas, pour que les malades de Saint-Lazare ne manquent point des soins nécessaires, Monsieur Vincent établit “la préfecture de la santé”, qui serait confiée à un prêtre (II, 489).

Le préfet de santé veillerait particulièrement à ce que les remèdes soient donnés aux malades, mais, cependant, sans excès, car, disait le saint, «qui veut remédier aux maux du corps et rétablir une meilleure santé, il faut qu’il donne les remèdes peu à peu, ou autrement il est à craindre qu’on ne fasse (au malade) plus de mal que de bien». (III, 113).
La question des soins à donner aux malades en fit soulever une autre, qu’il importait de régler. Une maladie de longue durée, et à plus forte raison une infirmité incurable, ne va pas sans occasionner des frais souvent énormes pour le budget d’une maison particulière peu riche. Il était donc nécessaire de fixer à qui incomberait cette charge ?

Monsieur Vincent estimait juste et normal que cette dépense fût imputée à la maison où le missionnaire avait travaillé. [221] : «Il n’est pas à propos, écrit-il au supérieur de Rome, qu’une maison se décharge sur une autre des personnes malades, mais il est raisonnable que celle qui en a tiré du service les, supporte et les soulage pendant leurs incommodités.» (VI, 173).

A un supérieur, qui avait pensé renvoyer à Saint-Lazare un frère dont la vue baissait notablement, il écrivait de même :
«Si je croyais que ce bon frère trouvât (la santé) plutôt à Paris que là où il est, je serais content qu’il y vint ; mais le changement de lieu, pour l’ordinaire, sert de peu à rendre la vue meilleure et à réparer les forces perdues… Ce frère ayant servi votre maison 10 ou 12 ans, n’est-il pas juste qu’elle le souffre et le soulage maintenant qu’il est infirme, sans vouloir s'en décharger sur une autre qui n'a déjà que trop d’autres infirmes ? Je vous prie, Monsieur, de le retenir et d’en avoir soin». (VII, 279).

Toutefois, si un changement de lieu pouvait contribuer à soulager un malade, Monsieur Vincent n’hésitait pas à le conseiller et même à l’imposer.
«Il faut faire tout ce qui se pourra pour vous bien porter, écrite il au supérieur de Crécy, et je vous prie d’y contribuer tout ce qui dépend de vous. Et parce que vous n’êtes pas en un lieu où vous puissiez être bien assisté, nous avons pensé de vous faire venir ici, et j’envoie ce porteur exprès pour vous en apprendre le moyen. Voyez, Monsieur, si vous êtes en état d’aller à Meaux prendre une place au coche, ou si vous pourrez porter la fatigue d’un cheval, ou s’il faut vous envoyer un brancard, ce que je ferai aussitôt que j’en serai averti de quelque façon que ce soit. Je vous prie de vous mettre en devoir de l’exécuter sans attendre autre résolution de nous.» (VII, 445).

Monsieur Vincent ne recommandait pas seulement aux responsables, notamment aux supérieurs, de mettre tous leurs soins à entourer les malades de ce que la charité leur suggérait, mais aux malades eux-mêmes, il donnait les conseils les plus pertinents pour le bon usage de la maladie, et veiller à ce qu’elle ne devienne pas un obstacle à leur perfection spirituelle.

Avant toute autre chose, il leur recommandait la patience et le support de leurs misères.
«Il y en a, disait-il, qui souffrent bien souvent avec beaucoup d’impatience leurs afflictions, et c’est une grande faute. d’autres se laissent aller au désir de changer de lieu, d’aller ici, d’aller là, en cette maison, en cette province, en son pays, sous prétexte que l’air y est meilleur. Et qu’est-ce que cela ? Ce sont gens attachés à eux-mêmes, esprits de fillettes, personnes qui ne veulent rien souffrir, comme si les infirmités corporelles étaient des maux qu’il faille fuir. Fuir l’état où il plaît à Dieu nous mettre, c’est fuir son bonheur. Oui, la souffrance est un état de bonheur, et sanctifiant les âmes». (XI, 73).

Il ne fallait pas non plus profiter de l’occasion de la maladie pour se laisser aller à l’immortification, en excédant en soins ou en se délicatant. Ayant fait le vœu de pauvreté, il fallait aimer être soigné comme les pauvres.

Les malades devaient donc se contenter d’œufs et de bouillons, parce que les grands de la terre n’étaient pas mieux traités en leurs maladies (X, 343). Il leur fallait éviter une trop grande tendresse pour eux-mêmes, et accepter sans plus le traitement qu’on fait aux [222] pauvres, lorsqu’ils sont malades. (X, 374). Méfions-nous de la nature, disait encore saint Vincent : elle «tâche toujours de nous attirer de son côté ; elle pense facilement qu’elle a des infirmités, et bien souvent les fait plus grandes qu’elles ne sont». (X, 376).

Monsieur Vincent estime encore à bon droit qu’il vaut mieux prévenir les maladies, les empêcher de se produire, plutôt que de s’appliquer à les guérir.

L’expérience de la maladie, les siennes, puis celles des autres, l’amena, en certaines rencontres, à s’efforcer de prémunir ses missionnaires contre toute forme d’imprudence ou d’excès, susceptible de nuire à leur santé.

Et d’abord, pas d’excès de travail ! Aux missionnaires qui venaient d’accomplir un long séjour dans les pénibles travaux des missions, il recommandait instamment de s’arrêter un temps pour se reposer, et de préférence dans le lieu où ils venaient d’achever la mission, plutôt que dans celui où elle devait commencer.

Pas d’excès de zèle, non plus ! A ceux qui étaient épuisés par les fatigues du ministère ou qui relevaient de maladie, il prescrivait de se modérer et de ne pas recommencer trop tôt leur apostolat.
«Vous parlez de retourner en mission, écrit-il à M. Louis Rivet, supérieur à Saintes, mais je vous prie de ne vous hâter pas ; attendez que vous soyez bien rétabli, et alors modérez vos fatigues pour l’amour de Notre-Seigneur. Il vaut mieux avoir des forces de reste que d’en manquer, et Dieu bénira votre travail, quoiqu’il vous semble petit, si, pour le mieux servir, vous en évitez l’excès. Il est vrai que c’est un grand bonheur de mourir dans l’exercice actuel de la charité, ainsi que vous le souhaitez ; et sans doute qu’il vous arrivera, puisque vous ne voulez vivre que pour y travailler». (VII, 433-434).

Nous relevons avec une particulière satisfaction cet hommage rendu au bon M. Rivet, un an après les faits que nous avons eu le regret de signaler avec une certaine sévérité. La grâce avait fait son œuvre, et mieux que de faire désormais une simple charité à ses confrères de passage, il était maintenant prêt à donner même sa vie pour les âmes Dieu soit béni.
Deux autres excès étaient encore dénoncés par Monsieur Vincent, comme susceptibles de causer des incommodités et maladies : excéder dans le boire et le manger, excéder dans le sommeil !

Nous avons déjà vu au chapitre traitant des repas, que le fait d’ajouter au dîner et souper, le petit déjeuner et un goûter, sans compter l’absorption de trop de salades, était, au dire du saint, la raison d’être de bien des incommodité. (XII, 45)
De même, trop dormir est une cause de maladie ! «Le lever matinal, disait M. Vincent, ne gâte jamais rien ; au contraire, il dissipe les humeurs que le trop dormir amasse ; et vous verrez toujours qu’une personne qui se lèvera régulièrement le matin, se portera mieux que celle qui paressera et se lèvera tantôt tôt et le plus souvent tard. Rien n’amasse plus de mauvaises humeurs que le trop dormir. Cela vous donne des catarrhes, des fluxions et mille autres incommodités que l’exercice dissipe.» (IX, 385).

Il disait encore : «Nous savons, et les médecins le disent, que le trop dormir nuit aux pituiteux et cacochymes.»

Nous laisseront à notre Bienheureux Père la responsabilité de ce diagnostic, que les modernes auront peut-être peine à admettre, eux qui se montrent plus empressés à suivre les actuels conseils de la Faculté, prônant jusqu’à 8 ou 9 heures au moins la durée du sommeil des jeunes. Il est vrai que les conditions de vie ne sont plus de nos [223] jours ce qu’elles étaient jadis, où le système nerveux, qui se répare par le sommeil, n’était pas comme aujourd’hui soumis à une rude épreuve. Passons !.. le sujet est délicat à traiter…

Contraire à la santé, l’était aussi ce que nous appelons la contention, non seulement dans l’étude, mais même à l’oraison et dans les exercices de piété. Sur ce point, nombreuses furent les interventions de Monsieur Vincent, ce qui prouverait la conscience qu’apportaient nos anciens à leurs devoirs d'état.

Au supérieur de Saintes, Monsieur Vincent recommande de veiller avec soin à ce qu’un de ses confrères «ne s’applique pas à l’oraison ni à l’étude avec trop de contention, parce que, ayant le foie chaud, il s’échaufferait facilement la tête.» (VII, 168, 306).

Au supérieur de la maison de Gênes, à l’égard d’un séminariste qui se plaignait de la tête et de l’estomac, il donnait ces directives : «Il faut lui faire cesser les applications de l’esprit, même de l’oraison ; ou, s’il en fait, que ce soit passivement, recevant ce que Dieu lui donnera, sans qu’il cherche des pensées pour s’exciter aux affections. Si le mal était grand, il le faudrait même dispenser de l’oraison quelque temps». (VIII, 47).

Dans un autre cas, Monsieur Vincent écrivait au supérieur de la maison d’Agen au sujet d’un de ses collaborateurs, clerc de la Mission : «Il est vrai qu’il n’a pas beaucoup de forces de corps, mais, si peu qu’il en a, il les y faut ménager et prendre garde que les applications de l’esprit n’altèrent pas sa santé et n’échauffent sa tête et sa poitrine.» (VIII, 54).

Les excès d’application, Monsieur Vincent voulait qu’on les évitât même dans les actes d’amour de Dieu.
«Il faut bien prendre garde, disait-il, que, bien que Dieu nous commande de l’aimer de tout notre cœur et de toutes nos forces, sa bonté ne veut pas toutefois que cela aille jusqu’à incommoder et ruiner notre santé à force d’actes ; non, non, Dieu ne demande pas que nous nous tuions pour cela».

Et c’est pour n’en avoir pas tenu compte, constate saint Vincent, que trois ou quatre séminaristes «se sont tellement attachés à produire des actes continuellement, jour et nuit, toujours bandés, que la pauvre nature n’a pu supporter une action si violente ; et, dans cet état, le sang s’enflamme et, tout bouillant de ses ardeurs, il envoie des vapeurs chaudes au cerveau, qui prend bientôt feu ; s’ensuivent des tournoiements, des pesanteurs, comme si l’on avait un bandeau ; les organes s’affaiblissent et il en revient beaucoup d’autres incommodités ; on se rend tout à fait inutile pour le reste de ses jours et on ne fait que languir jusqu’à la mort, qu’on s’est bien avancée». (XI, 217).

Ces conseils étaient pleins de sagesse, encore qu’on ne soit pas obligés d’admettre les conceptions de l’époque, partagées par Monsieur Vincent, sur la manière dont se produisent les perturbations somatiques. Les vapeurs au cerveau étaient l’explication de bien des malaises, et même d’autre chose !

Pourquoi dort-on à l’oraison ? se demande Monsieur Vincent. C’est qu’il «y a un diable dont l’exercice est d’endormir les personnes qui prient. Il remue les humeurs du corps de telle sorte qu’elles envoient à la tête des vapeurs qui endorment». Voilà ! (IX, 34).

De telles conceptions sur l’origine et le rôle des vapeurs étaient vraiment à la mode. [224] Abelly rapporte qu’après la mort du saint, à l’ouverture de son corps, les chirurgiens trouvèrent avec étonnement en sa rate un os de la largeur d’un écu blanc, plus long que large, et il écrit :
«L’on peut dire que cela ne s’était pas fait sans une conduite particulière de la Providence de Dieu sur son serviteur : car la rate étant selon la nature d’une matière mollasse et spongieuse, qui sert de réceptacle à l’humeur mélancolique, lors qu’elle vient à regorger elle envoie pour l’ordinaire quantité de vapeurs au cerveau qui offusquent l’entendement et remplissent l’imagination d’illusions, et quelquefois affaiblissent et même troublent entièrement le jugement. Mais Dieu, destinant Monsieur Vincent pour rendre de si grands services à son Église, semble l’avoir voulu exempter de ce défaut, ayant donné à cette partie de son corps une solidité contre sa propre nature, afin que son esprit ne fut point sujet à toutes ces fausses lumières et trompeuses apparences». (Vie de M. Vincent, p. 258).

Toujours à propos des vapeurs, livrons au diagnostic des modernes disciples d’Hippocrate ces quelques lignes de la notice consacrée à M. Alméras :
«De plus, il a été tourmenté de vapeurs de bile qui, montant au cerveau le réduisaient à une espèce d’agonie… Quoiqu’il eut les entrailles brûlées et fort échauffées, il n’avait pas la liberté de se rafraîchir en respirant un air frais qui est tempéré cet échauffement ; car chacun sait qu’il a été incommodé d’un asthme très fâcheux qui ne lui permettait de prendre haleine qu’avec une extrême difficulté...». (Notices, III, 326).

Cette description des malaises de M. Alméras pose de tels problèmes d’anatomie, que nous renonçons à chercher à les résoudre !

Monsieur Vincent croit aussi en beaucoup d’autres choses qu’un médecin moderne n’acceptera peut-être pas aussi aisément que les contemporains du saint.

Aussi bien que saint François de Sales, il admet, par exemple, que l’enflure des jambes est une marque de parfaite santé pour l’avenir (V, 386) ; pourtant, sa propre expérience aurait. dû l’en dissuader !

Il est de même persuadé que les mouvements violents de l’âme ne sont pas sans répercussions sur l’état somatique. Ainsi, par exemple, il déclare au cours d’une conférence sur les vertus d’une sœur défunte : «Après sa mort, on l’ouvrit et on trouva les poumons bien au dessus de leur place ordinaire, presque contre le gosier ; ce qui témoigne une grande violence dans les parties intérieures». (IX, 198).

Comme beaucoup d’autres, il croit de même que le septième enfant d’une famille possède, à l’instar des rois de France, le pouvoir de guérir les écrouelles par simple contact. Pourtant, il faut le reconnaître, il laisse percer un certain doute ou de la réticence.

A une dame d’Orsigny, il parle d’un apothicaire qui a fait un pèlerinage dans le dessein de demander, grâces à Dieu pour toucher le personnes, ainsi qu’est la coutume du septième enfant, qu’on tien avoir grâce de Dieu pour toucher les personnes qui ont. les écrouelles. «Il en a touché quelques unes en son voyage ; l’on lui a rapporté qu’il y en a un de guéri». Cependant, Monsieur Vincent parait quelque peu sceptique, puisqu’il ajoute : «Il fera le même à (ce malade), et, au cas qu’il ne plaise point à Dieu de le guérir par l’attouchement, il se propose de lui donner des remèdes, comme il a fait à d’autres, qu’il a guéris par ce moyen, ou, pour mieux dire, Notre-Seigneur.» (VI, 623).

Avant de clore cet article, disons un mot des diverses interventions des successeurs de Monsieur Vincent sur la même question des soins à donner aux malades. [225]

2. Directives ultérieures de l’autorité

La sollicitude de Monsieur Vincent pour les malades fut également celle de ses successeurs ; ils s’appliquent sans cesse à rappeler ce devoir, qui semble avoir été, parfois tant soit peu négligé.

Sitôt qu’il apprenait la moindre infirmité de l’un de ses inférieurs, M. Alméras «avait un très grand soin de faire exécuter les ordonnances des médecins, s’informant à point nommé du frère infirmier de tout ce qu’on avait fait ou qui restait à faire pour le soulagement des malades, recommandant fort qu’on n’eût aucun égard à la dépense lorsqu’il s’agissait de leur assistance.» (Vie de M. Alméras, p. 70).

En juillet 1670, M. Alméras prie les visiteurs de recommander aux supérieurs d’avoir grand soin des malades et infirmes, soit prêtres, clercs ou frères, et quand il n’y a point, dit-il, de frère qui puisse les solliciter (sic) pour être tous occupés aux offices de la maison, qu’en ce cas on prenne un domestique à gages pour demeurer auprès dl eux, nuit et jour, les servir et les soulager (Circ., I, ms., 126).

En 1673, M. Jolly intervient à son tour, mais pour dénoncer le soin immodéré que quelques-uns prennent de leur santé. Il faut, dit-il, réprimer les soins de sa santé et les pensées superflues des remèdes et autres soulagements du corps, par un abandon de soi-même à la divine Providence et à la conduite des supérieurs. (Circ., I, 137)

Ces directives durent être mal interprétées, et l’abandon des malades, non pas à la divine Providence, mais par les supérieurs fut l’objet de doléances exprimées à l’Assemblée générale de 1685 : on s’y plaignait qu’en diverses maisons de la Compagnie, on n’avait pas assez soin des malades. l’Assemblée en manifesta beaucoup de douleur et chargea M. Jolly de recommander à tous les supérieurs, qu’on eût grand soin desdits malades et que rien du nécessaire ne leur manquât (Circ., II, 186).

Il se conformait lui-même aux directives qu’il donnait aux autres. On sait par sa biographie qu’il avait un très grand soin des malades. «Il exhortait les infirmiers à les réjouir en N.S. et de ne rien épargner pour leur soulagement et pour leur guérison». Il se montrait lui-même très empressé à les visiter, à les égayer, à leur donner courage.
«Il y a quelque dix ou douze ans, raconte son biographe, qu’un des infirmiers lui parlant d’un jeune séminariste qui avait une grande débilité d’estomac, et lui disant qu’il y avait un fort bon remède pour ce mal-là, mais qu’il était fort cher, il le repoussa avec quelque sorte d’indignation, lui disant : Vous vous moquez, mon frère. S’il n’y a plus d’argent dans la maison, il faudra vendre nos calices, faites ce qu’il faut et ne vous mettez pas en peine de ce que les drogues coûtent. Il en a envoyé quelqu’un prendre l’air à la campagne, et d’autres aux eaux de Forges et de Bourbon avec beaucoup de bonne volonté. Et si quelquefois il s’est montré tant soit peu retenu à accorder quelque soulagement extraordinaire, il est sûr que ça été plutôt par crainte du déchet de la compagnie que par aucun sentiment de dureté ou d’indifférence pour les personnes auxquelles il était fort affectionné, mais il craignait qu’on ne devint sensuel et que le trop grand soin du corps n’affaiblit en nous la ferveur de l’esprit et ne nous fit négliger notre perfection et le salut de nos âmes.» (Vie de M. Jolly, pp. 70-71).

Malgré ces recommandations expresses, il y eut encore des négligences regrettables, ce qui amena M. Watel à écrire après l’Assemblée de 1703 : «L’Assemblée m’a fort chargé de recommander le soin des malades et des infirmes de la Compagnie ; ce qui me fait prier et de tout mon cœur les supérieurs, de veiller à ce que rien ne leur manque de ce qui leur sera nécessaire suivant leur état et conformément à nos usages». (Circ., I, 234).

En réponse à un désir de la province de France, M. Bonnet, après l’Assemblée sexennale de 1717, recommande avec instance le soin des infirmes et particulièrement des vieillards, tant au visiteur qu’aux supérieurs locaux, d’après nos règles, les décrets des Assemblées générales, et les prescriptions de nos supérieurs. Personne de nous, ajoute-t-il, ignore que cette recommandation a déjà été faite sérieusement dans la dernière Assemblée, comme dans les Assemblées précédentes (Circ., I, 295).

Une des principales recommandations de M. Couty, dans sa circulaire du 1er janvier 1739 fut de rappeler à tous le devoir de bien soigner les malades, et aux malades eux-mêmes les sentiments qu’ils devaient avoir. «Nous sommes tous non seulement mortels, dit-il, mais encore sujets à bien des infirmités, et il n’est parmi nous personne qui ne soit bien aise d’être charitablement soigné et assisté, lorsqu’il est malade ; nous ne devons donc rien négliger pour rendre ces bons offices à nos confrères, lorsque Dieu les visite par l’infirmité. C’est pourquoi je prie, et les supérieurs de pourvoir généreusement aux remèdes et à la nourriture de nos malades, et les particuliers de les visiter et les consoler, en la manière que saint Vincent de Paul nous l’a prescrit. Mais que les infirmes se souviennent aussi des avis qu’il leur a donnés : qu’ils ne prétendent pas être malades sans rien souffrir, qu’ils n’oublient point qu’ils ont embrassé une vie pauvre, et [226] que, si on leur doit tous les secours convenables à leur état, ils doivent aussi, par la patience et la conformité au bon plaisir de Dieu, être la bonne odeur de Jésus-Christ pour tous ceux qui les servent ou qui les visitent». (Circ., I, 474).

Les visiteurs s’attachaient à faire observer ces directives.

Dans le procès-verbal d’une visite canonique faite à Saint-Flour, en 1754, par M. Jean-François Cossart, visiteur de Lyon, on lit cette recommandation : «Je prie monsieur le supérieur… de faire donner aux infirmes non seulement ce que le médecin ordonne, mais encore certaines petites douceurs qui peuvent faire plaisir aux malades, de la volaille quand l’infirmier le croit utile, et qu’on peut l’avoir sans grande dépense, de recommander surtout au frère cuisinier de réserver pour les infirmes ce qu’il y a de meilleur des viandes ordinaires, et de leur faire donner, comme l’on fait à Saint-Lazare, du vin particulier, quand il y en aura, et de ne leur jamais laisser manquer de garde, sans attendre que le besoin en soit extrême, car il faut que nos malades soient servis ; c’est une charité que nous devons à nos frères préférablement à tout autre».

A l’Assemblée de 1759, la maison de Lisbonne faisait remarquer à M. de Bras qu’il résultait de très grands inconvénients dans le fait que ses infirmes étaient soignés dans leurs chambres, dans une maison nombreuse en personnel et très grande de surface, avec divers dortoirs placés aux étages supérieurs ; d’où il résultait notamment ces deux inconvénients bien connus de tous : 1° que l’infirmier ne pouvait assurer le nécessaire au moment opportun, ce qui en de nombreuses circonstances était cause d’un très grave dommage ; et 2° le malade lui-même en ressent un surcroît de fatigue. Aussi, était-il fort à désirer que puisqu’on ne pouvait établir une infirmerie, qu’on affectât un dortoir à cet usage au lieu le plus apte, où l’infirmier aurait sa chambre et tout ce que comporte une infirmerie.

M. de Bras fut pleinement de cet avis et précisa en outre que l’infirmier ne devait pas être trop fréquemment changé d’office.

C’était l’objet d’un deuxième vœu de la même maison de Lisbonne. Les médecins et les chirurgiens, disait-on, affirment unanimement que la félicité qui est désirée chez les infirmes, et qui est recherchée au prix de grands soins et de grandes dépenses, dépend en majeure partie d’un bon infirmier, intelligent et très expert : il y a bien des choses en effet et très fréquentes, qui se présentent dans les infirmités, et qui requièrent cette expérience et cette intelligence ; souvent, en effet, on doit savoir omettre ce qui est prescrit par les médecins eux-mêmes, et même faire le contraire, en raison de nouveaux accidents survenus chez l’infirme ; or, tout cela ne peut s’apprendre qu’en restant longtemps comme infirmier auprès des médecins et chirurgiens. C’est pourquoi les médecins s’insurgent avec véhémence contre les changements d’infirmiers, qui se succèdent dans notre maison de Lisbonne, contre la coutume suivie dans les autres communautés, où l’on conserve les infirmiers anciens et très experts. Il parait donc convenable, qu’on choisisse un des frères coadjuteurs, qui semble le plus apte à cet office d’infirmier, et qu’on le maintienne dans sa charge, sans l’envoyer aux missions ou sans l’appliquer à un autre office, et sans qu’un autre bien instruit et expert puisse le remplacer.

M. de Bras, évidemment, trouva cette proposition excellente, et il ordonna de la mettre à exécution.
Comme déjà du vivant de Monsieur Vincent, la question revint parfois sur le tapis : à qui incombaient les frais des soins à donner aux malades et infirmes ?

A l’Assemblée de 1711, il fut demandé : que l’on règle la dépense de nos malades qui changent de maison, ou pour une entière impuissance de travailler, ou pour changer d’air ou prendre des remèdes au loin ?

M. Bonnet répondit : «L’Assemblée n’a pas jugé à propos qu’on fît là-dessus de règlement par forme de décret stable, mais que cela fat réservé au jugement des visiteurs, et, en cas de conflit, qu’on s’en tint à l’ancien usage de la Compagnie, qui est que la maison où l’un des nôtres devient impuissant, par maladie ou par caducité, lui fournisse ses besoins dans le lieu où le Supérieur général jugera à propos de le placer, ou pour un temps ou pour toujours». (Circ., I, 258).

La province de Champagne demanda à l’Assemblée générale de 1759, le droit d’envoyer à Montmirail ou à Dijon les prêtres [227] infirmes qui auront travaillé, pendant douze ans, dans cette province, pour y être sustentés à ses dépens.
M. de Bras répond que «cette demande a déjà été faite en plusieurs assemblées sexennales ou générales, et il y a été toujours répondu que chaque maison serait chargée, à ses frais et dépens, de ceux de nos infirmes qui seraient tombés malades dans le temps qu’ils étaient membres de la maison particulière». (Circ., I, 620-621).

En cette être Assemblée de 1759, la province du Poitou posait autre question de ce genre : «Selon l’usage de la Congrégation, était-il dit, quand un missionnaire se trouve hors d’état de remplir ses fonctions, c’est la maison dans laquelle il se trouve, qui en est chargée, et qui doit le garder, ou payer sa pension ailleurs. Ne conviendrait-il pas de fixer quel temps il faut qu’un missionnaire ait passé dans une maison, pour que cette maison soit obligée de s’en charger en cas d’infirmité ? »

A quoi M. de Bras répondit : «Il est réglé que c’est la maison où un missionnaire tombe malade, qui doit supporter les frais et les dépenses de sa maladie, soit qu’il y ait plus ou moins de temps qu’il demeure dans la maison, avant que d’y tomber malade ; et, ce règlement étant commun à toutes les maisons de la Congrégation de la Mission, aucune ne peut s’en plaindre». (Circ., I, 623).

La doctrine sur tous ces points fut ainsi clairement établie, et depuis lors, il n’y eut plus d’autres questions à résoudre sur les êtres sujets.

Avant de passer à l’article suivant, qui aura pour objet les "Maladies et remèdes", tels qu’ils nous apparaissent à travers les documents a se référant à la petite histoire de la Congrégation de la Mission, revenons aux réflexions rapportées plus haut par la maison de Lisbonne, pour dire quelques mots de l’infirmerie de Saint-Lazare.

Infirmerie de Saint-Lazare

Du temps être de Monsieur Vincent, la Maison-Mère fut pourvue d’un bâtiment spécial, consacré aux malades et infirmes, avec un petit oratoire particulier, où Monsieur Vincent put dire ses dernières messes.

C’était l’infirmerie Saint-Luc. La tradition rapporte que saint Luc était médecin. Nous connaissons d’ailleurs aujourd’hui l’Association médicale Saint-Luc, placée sous son patronage.

A l’infirmerie étaient envoyés non seulement les missionnaires âgés et infirmes, les malades et autres éclopés, mais encore les missionnaires fatigués, au retour de leurs travaux épuisants, lorsqu’ils avaient besoin d’un repos prolongé et d’être soumis à un régime fortifiant d’exception, car, en ce temps-là, les repas des malades de l’infirmerie étaient particulièrement soignés, et le frère réfectorier avait ordre de fournir largement tout le nécessaire.

Sous la direction du Préfet de santé, à qui ce département était plus spécialement confié, il y avait un frère infirmier, aidé sans doute de quelque autre.

Bien plus, des séminaristes étaient détachés, au cours de la journée, pour rendre aux malades quelques menus services. On possède encore les directives qu’ils recevaient de M. Alméras, leur directeur, pour s’acquitter au mieux de leurs fonctions.

Nous aurions aimé savoir dans le détail quelles étaient précisément les fonctions confiées à ces jeunes gens. Assurément, quelques travaux [228] corporels de propreté et d’entretien ; mais, la manière dont leur parle M. Alméras, nous amènerait à croire volontiers qu’ils servaient aussi de bâton de vieillesse aux impotents, d’yeux aux aveugles, de haut-parleurs aux sourds ; peut-être l’un d’eux faisait-il une lecture publique, être en dehors des repas, pour distraire les infirmes de leurs longues heures de réflexion personnelle solitaire. Ce besoin des malades, non fiévreux, toujours avides d’entendre lire de bons livres, non seulement de lecture spirituelle, n’avait sans doute pas échappé à la compréhensive charité de Monsieur Vincent.

Les frères infirmiers de Saint-Lazare ne manquaient pas de compétence. L’un des plus réputés fut assurément celui qui soigna si longtemps Monsieur Vincent, avez le dévouement intelligent et affectueux que l’on devine, et en qui le bon saint avait la plus absolue confiance : nous avons nommé l’excellent frère Alexandre Véronne, dont la notice, qui lui fut consacrée par son contemporain le frère Chollier, nous dit le savoir-faire et la grande dextérité. Il valait mieux qu’un médecin. «Les remèdes du frère Alexandre, dit le frère Chollier, étaient toujours donnés si à propos, qu’il a réussi à prolonger plusieurs années l’existence de quelques-uns des nôtres, condamnés par les médecins à une mort prochaine. Ce bon infirmier ne manquait pas de psychologie. Un frère, malade imaginaire, en mission aux environs de Paris, s’était fait porter en chaise à Saint-Lazare pour s’y faire médicamenter. Arrivé à l’infirmerie, il confie toutes ses infirmités au bon frère Alexandre, qui l’examine avec attention, le raisonne sur l’inanité de ses craintes le fait déjeuner et le renvoie à son travail content, non dans sa chaise à porteur, mais à pied : depuis lors le malade, dit-on, se considéra comme guéri». (Notices, III, 535)

Détail assez curieux : le frère Alexandre n’approuvait pas qu’on prît, sans raison, les dimanches et fêtes, les médecines qui pouvaient attendre 1

Lorsque le frère Alexandre commença à prendre de l’âge, après une sérieuse alerte que provoqua son état de santé, Monsieur Vincent fit affecter un autre frère, le frère Lasnier, à l’apothicairerie, «afin, dit-il, de le rendre capable de prendre la place d’Alexandre, si Dieu disposait de lui». (V, 531)

D’où il est loisible d’inférer que les frères infirmiers de Saint-Lazare ne s’improvisaient pas, et recevaient une préparation sérieuse pour bien s’acquitter de leur office.

Le Préfet de santé, aussi bien que le frère infirmier, avaient leurs Règles d’office, très précises et très judicieuses, ou leur étaient tracées leurs obligations et la manière de se comporter envers les malades, en toutes circonstances.
Entre autres choses, le frère infirmier devait faire venir le médecin en cas de besoin, l’accompagner dans sa visite, prendre note des ordonnances et les faire ponctuellement exécuter. Il lui était spécialement recommandé de tenir dans la plus grande propreté les chambres des malades ; de veiller à ce que leur lit soit bien fait, et de mettre quelque verdure ou fleurs, suivant les saisons, et autres choses semblables qui puissent les égayer.

Il devait, en outre, établir une sorte de feuille de température, puisqu’il avait ordre de marquer exactement le jour où la maladie s’était déclarée, l’heure où la fièvre avait commencé et cessé, afin de pouvoir en rendre compte au médecin.

Enfin, en cas de maladie contagieuse, il devait isoler le malade et interdire aux autres de le visiter. [229]
Le frère infirmier régnait également sur l’apothicairerie, où étaient entreposés les remèdes et les divers ustensiles nécessaires pour les soins.

Le frère Véronne avait de plus entrepris la culture des plantes médicinales les plus habituelles dans le jardin de l’infirmerie. Elles étaient ainsi à portée de sa main.

Comme l’on en voit encore, au moins à titre d’ornementation, dans les vieilles pharmacies de province, et comme l’on en voyait jadis dans toutes les pharmacies du monde, avant que les pharmaciens ne soient devenus des sortes d’épiciers débitant des spécialités pharmaceutiques toutes préparées, de beaux vases de porcelaine, pansus et de toutes dimensions, alignés dans un ordre impeccable sur des étagères, contenaient les simples, les poudres, les bâtons de réglisse, le sucre, etc, qui entraient dans la composition des drogues et des sirops. Sur une table, les mortiers et pilons, des vases d’étain et de verre, et des bassins. De toute cette magnificence, les barbares de 1789 ne firent qu’un amas de porcelaine brisée et de denrées répandues.

Des flacons, hermétiquement fermés, contenaient les essences parfumées ; d’autres, divers sirops, comme le sirop de julep, le sirop de fleurs d’oranger, le sirop de rosepale, l’aigre-de-cèdre fait de jus de citron ou de cédrats à demi-mûrs, etc… ; d’autres, enfin, différentes huiles, comme l’huile de scorpion particulièrement recherchée par le frère Alexandre, et qu’il faisait venir de Marseille. (III, 473).

Nous aurons prochainement l’occasion de donner une nomenclature plus détaillée des principaux remèdes recommandés par la pharmacopée de l’époque, et ils étaient nombreux et divers, parfois surprenants, et beaucoup à fin purgative ou laxative.

Si nous voulions être complet, il faudrait parler encore des instruments chirurgicaux ou médicinaux, qui trouvaient place en ce haut lieu de la santé, mais, peu de détails ne nous ont été fournis par les documents à leur sujet. Évidemment, on soupçonne une série de lancettes de divers modèles pour les saignées, des ventouses dont on faisait un fréquent usage, et surtout la présence de seringues, non pas certes pour faire des piqûres, — cette mode n’existait pas encore, quoique la vaccination était pratiquée déjà à la fin du XVIIIème siècle pour certaines maladies — mais des seringues énormes pour l’administration du bouillon des neuf sœurs, c’est à dire des lavements, etc…

Pour le soin des ulcères et blessures, on trouvait encore de la toile Gautier, des chemisettes de ratine, des bandages (V, 17), sans compter un grand nombre de vieilles chemises, hors d’usage, dont les morceaux étaient employés à cet usage (Coste, M. Vincent, II. 598). En ce temps-là, on ne mourrait pas de septicémie, du moins officiellement !

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