V. Les particularités des voyages

Il nous faut, maintenant que nous connaissons les moyens de locomotion, dont usaient les missionnaires, chercher à savoir comment s’accomplissaient leurs voyages, et notamment :

1° ce qu’ils emportaient comme bagages ;
2° ce qu’il en était des frais de voyages ;
3° les frais de séjour,
4° les comportements pendant leurs voyages
5° le retour des missionnaires. [203]

1. Les bagages de voyage

Les difficultés de la route ne permettaient pas aux missionnaires de s’encombrer d’un volumineux bagage, surtout s’ils devaient faire le chemin à pied ou à cheval. Et même l’utilisation des voitures publiques interdisait le port de bagages encombrants. Ainsi que le rappelait M. Bonnet, en 1717, la maison des missionnaires en partance devait leur fournir tout l’équipement nécessaire, comme bottes, bottines, bougettes (sorte de coffre de voyage), sacs et valises, suivant le besoin et l’ordre du supérieur (Circ., I, 300).

Chaque prêtre partant en mission avait son sac de cuir individuel, dans lequel il enfermait son bréviaire, un bonnet carré, les papiers nécessaires, une écritoire, un peu de linge, un bonnet de nuit et un peigne. C’était son attirail de règle ; point besoin de rasoir, ni de tondeuse, ni autres objets de toilette : on s’adressait au barbier de l’endroit. Le coutumier des missions recommandait en outre d’emporter si possible le Nouveau Testament, un diurnal, un A Kempis, c’est-à-dire l’Imitation de Jésus-Christ, et, enfin, ce que le supérieur aura permis d’emporter.

M. Jolly régla, le 8 février 1679, que ce n’était pas la coutume de porter en mission des sacs fermant à clef. Néanmoins, disait-il, «quand on n’a pas de paniers à cadenas pour y tenir les sacs, livres et papiers, on peut porter des sacs à cadenas pour ne pas laisser ces écrits à la vue des externes, qui vont quelquefois dans les chambres où l’on est logé.» (Arch. S.L., doss. Jolly, 210).

Quand les missionnaires partaient en bandes de plusieurs, il fallait, outre le bagage individuel, songer à celui de la communauté en déplacement. Ils avaient à se pourvoir du nécessaire pour une longue absence qui durait parfois plus de six mois, et, d’autre part, il leur fallait prévoir les incommodités ou le manque du nécessaire dans leurs logis de fortune, dont il faudrait pourtant s’accommoder.

Cette question des bagages collectifs s’était déjà posée du vivant de Monsieur Vincent et il l’avait résolue avec la plus grande largeur de vue. Il sera bon de citer tout le passage de la lettre qu’il adressait à ce sujet, en 1640, à M. Codoing, supérieur de la maison d’Annecy, et qui révèle l’esprit d’organisation du saint :
«Très volontiers, Monsieur, j’approuve que vous ayez des lits portatifs, comme vous me mandez. Il y aura quelque chose à redire selon le monde ; mais là où la nécessité presse, il n’y a ni loi ni raison qui doivent empêcher qu’on n’en use de la sorte. quel moyen de subsister parmi ces montagnes, sans lit, en hiver ? Faute de cela, il faut que les missionnaires meurent, ou qu’ils laissent à faire la mission, notamment en hiver. Il faut trouver quelque invention pour qu’un bon mulet suffise pour cela, et c’est là où sera la difficulté.
Au commencement de ta Mission, nous en faisions de même ; mais nous laissâmes là cet attirail, pource qu’il était superflu, et l’embarras de cela se trouva fort grand : un cheval ne suffisait pas une petite charrette légère que nous mêmes.
Il me vient de tomber dans l’esprit que vous pourriez faire apporter ces meubles d’un lieu en autre par les charrois ou par les mulets que vous louerez pour cela ; mais pour faire cela, il sera bon de travailler en lieux contigus et de prendre un quartier du diocèse [204] au commencement de l’année et y travailler toujours. Il en réussira cette commodité du facile transport des meubles d’un lieu en un autre et que vous trouverez par ce moyen les peuples tout, disposés, à cause de la proximité des lieux où la mission se fera. Nous en avons usé de la sorte, cette année, dans la vallée de Montmorency. Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien le peuple en fait mieux, ni combien les missionnaires. sont soulagés et avancent par ce moyen.»
(II, 77-78).

Après la mort de Monsieur Vincent, plusieurs décisions furent prises par l’autorité pour régler cette affaire des bagages de la communauté. À une question posée, à l’occasion de l’Assemblée générale de 1673, M. Jolly répondait qu’on ne devait pas porter des pavillons de lit en mission, parce que ce serait un trop grand embarras (Circ., I, 159).

Les missionnaires demandèrent plus tard à plusieurs reprises de pouvoir emporter au moins des rideaux de lits, et cela pour plusieurs raisons et à cause de plusieurs inconvénients à écarter. Un vœu fut proposé en ce sens à M. Bonnet, à l’Assemblée de 1711, et il y répondit :
«Ce n’a point été l’usage de la Compagnie jusqu’à présent ; il ne le faut point introduire, mais nous en tenir à nos règles, qui veulent que nos lits, à la maison, soient conformes à la pauvreté dont nous faisons profession, et qu’en mission, nous nous contentions du pauvre meuble que nous trouvons sur les lieux, qui nous est prêté par charité. Que s’il fallait coucher plusieurs dans une même chambre, on pourrait et il serait convenable de se séparer les uns des autres avec des draps ou des toiles tendues, comme nous le faisons dans nos séminaires internes.» (Circ. I, 259).

En 1717, M. Bonnet donnait encore cet autre avis :
«Ceux des nôtres qui vont en mission ne doivent pas rechercher tant de commodités superflues, qu’ils ne puissent partir sans les plus gros bagages. On ne doit point y porter des cafetières, des chandeliers de métal de prince, pour être mis à deux sur leur table, et autres choses semblables qui ne sont pas conformes à nos usages, et qui ne conviennent pas du tout à la pauvreté évangélique dont nous faisons profession.» (Circ., I, 298).

Les usages de la Congrégation avaient été codifiés dans le Coutumier des missions. Il y était dit que le directeur de la mission doit faire emporter tout le matériel de la mission, savoir : mandement de l’évêque, règlement de la Charité, copie des cas résolus en Sorbonne, une montre, un réveil, deux croix, des chapelets, images et exercices du Chrétien, du papier, une Bible, une concordance, un livre de méditation, un ou deux livres à l’usage des prédicateurs et des catéchistes, un livre de lecture de table, une clochette, une horloge de sable enchâssée dans un carton et dans du fer-blanc afin qu’on ne la casse point ; et, si l’on prévoit que l’église où l’on va soit mal fournie, on recommande d’emporter aussi un missel romain, un canon de la messe, des corporaux avec la bourse, des purificatoires, une botte d’hosties, des surplis au moins deux, et, enfin, des petits plats pour les repas.

Nos missionnaires modernes emportent fréquemment aujourd’hui tout un attirail, destiné aux fêtes organisées pendant le cours de la mission. Cette pratique est ancienne.

Elle ne paraît pas être cependant du goût de Monsieur Vincent. En 1638, il écrivait à M. Lambert aux Couteaux : [205]
«Qu’on fasse les processions sans apparat, je dis même sans faire habiller les enfants que de surplis qu’on trouvera sur les lieux. L’on a trouvé à redire notablement à l’un et à l’autre, quoique M. d’Alet ait fait la première action et qu’à la seconde il n’y avait que quelques enfants habillés avec des aubes.» (I,457).

La chose devait lui tenir à cœur, puisque quelques semaines plus tard, il y revenait, écrivant à nouveau à M. Lambert :
«Je vous prie derechef de faire entendre de ma part à la compagnie… que l’on n’habille point les enfants à la procession en quelque manière que ce soit, pas même de surplis, si ce n’est ceux qui ont accoutumé d’en porter. Nous sommes dans la souffrance pour cela et ne sommes pas prêts d’en sortir.» (I,464).
D’aucuns avaient sans doute trouvé à redire à ce procédé et des reproches sur ce sujet avaient été adressés à Monsieur Vincent.

Après la mort de Monsieur Vincent, on montra à cet égard plus de tolérance, comme il ressort de la réponse à cette question, posée à l’Assemblée de 1692 : «Comment faire en mission relativement aux enfants qu’on habille en anges, et qui sont en trop grand nombre ?»
Et Monsieur Jolly de répondre : «il faut en retrancher le nombre et faire le tout avec modération.» (Circ., I, 193).
Notons encore que les missionnaires de l’époque emportaient aussi des images, des Agnus Dei et des crucifix pour les distribuer au cours de la mission. Les supérieurs généraux durent intervenir parfois pour que ne fut pas au détriment de la pauvreté et de l’obéissance, le seul supérieur étant chargé d’en avoir et de les distribuer.

Quand un missionnaire était en déplacement pour rejoindre un nouveau poste, auquel il était affecté, son bagage se limitait à peu de choses, s’il était fidèle aux règlements et à l’esprit de pauvreté. Encore devait-il veiller à ne pas se faire voler. Au cours d'un voyage, en 1697 M. Claude Duplein eut la pénible surprise de perdre ses sermons et ses bagages, qui lui avaient été dérobés.

On sait qu’on n’avait pas le droit d’emporter ses livres, même achetés de ses propres deniers, ni d’habits autres que ceux qu’on portait habituellement. Tout au plus pouvait-on prendre avec soi ses propres écrits, et principalement la collection de ses sermons. Le reste serait fourni par la maison où l’on se rendait.

Nous avons dit ailleurs les abus, qui se commirent contre ces prescriptions, et les avertissements des autorités.

2. Le frais de voyages

Les voyages entrepris pour l’exercice des fonctions du ministère étaient naturellement aux frais de la Congrégation.
Ces frais entraient pour une part dans la computation du nécessaire pour l’établissement d’une fondation.
Monsieur Vincent n’était pas d’avis qu’on acceptât des d’aménagements pour ces frais de voyage. Il mandait, en 1655, au supérieur de Rome
«Je proposerai à notre première assemblée s’il est expédient de prendre ou de refuser le viatique des évêques qui nous emploient en leurs diocèses, quand ils le voudront donner ; cependant, je suis d’avis que l’on soit fort retenu à ne rien recevoir d’eux, si ce n’est qu’ils le désirent absolument.» (V, 484).

Au départ du missionnaire, les supérieurs devaient lui remettre l’argent nécessaire pour ses divers besoins, à charge pour lui de rendre le surplus, au retour, s’il en restait. [206] Les supérieurs pourvoyaient sans doute suffisamment aux besoins des partants, mais ne l’auraient-ils pas fait, que ces derniers auraient pu méditer ces paroles qu’écrivait un jour Monsieur Vincent à l’un de ses prêtres :
«Je ne sais pourquoi vous craignez que le supérieur ne vous donne raisonnablement ce qu’il faudra ; il ne voudrait pas vous faire demander l’aumône, quoiqu’il ne veuille pas aussi vous refuser l’occasion d’honorer la pauvreté de Notre-Seigneur en votre dépense. Soyons bien à Dieu, Monsieur, il sera tout à nous, et avec lui nous aurons toutes choses.» (III, 464).

Les missionnaires ne furent pas toujours fidèles à rendre le surplus des frais de voyage, et ce fut l’une des fautes contre la pauvreté, qui fut plus d’une fois dénoncée par les Supérieurs généraux.

M. Bonnet, par exemple, écrivait en 1730 :
«Il est juste et très nécessaire d’arrêter les abus occasionnés par les voyages, dans lesquels quelques-uns de messieurs nos confrères :

1° regardent l’argent qu’on leur donne pour les faire comme s’il leur était propre ;
2° en font des dépenses inutiles, ou pour des voyages détournés et dérobés,ou pour en acheter des meubles ou curiosités inutiles ou peu convenables à notre état ;
3° qui en a obligé quelques-uns d’en emprunter mal à propos, en ayant reçu abondamment pour leurs frais justes et nécessaires ;
4° quelques-uns, de retour à Paris, n’ont pas remis leur restant entre les mains du procureur général de nos maisons ;
5° enfin, quelques-uns, qui sont sortis de Paris pour aller ailleurs, ont fait la même faute, ne remettant pas aussitôt ce qui leur restait d’argent aux procureurs des maisons où ils vont résider : en quoi nous estimons qu’ils ont fait de très grièves fautes contre la pauvreté, la justice et l’obéissance.»
(Circ., I, 366).

Les voyages, à l’occasion des placements et déplacements étaient aux frais de la maison ou, par ordre des supérieurs, était affecté le missionnaire.

Nous savons par M. Alméras que telle avait été la décision prise par Monsieur Vincent.
«Les supérieurs, écrit-il, en 1661, doivent savoir que la dépense du voyage du visiteur, aussi bien que celle des sujets que les maisons désirent avoir et qu’on leur envoie, doit être aux dépens desdites maisons ; les supérieurs se donneront bien de garde de faire difficulté de satisfaire à cette dépense, cela étant très raisonnable, et ayant été ordonné de la sorte par feu M. Vincent, notre très digne instituteur.» (Circ., I, 39).

En 1717, la province de France, ayant demandé à qui revenait de payer les frais de voyage des missionnaires transférés d’une maison à une autre, M. Bonnet répondit qu’après avoir entendu le procureur général, suivant le désir de l’assemblée provinciale, il estimait qu’il n’y avait rien à statuer de nouveau, mais seulement à observer fidèlement ce qui avait été précédemment réglé. Il répondait de même à la province du Poitou, que c’est la maison où l’on va, qui porte les frais du voyage, et que s’il y a quelque contestation, c’est au visiteur à trancher le différend (Circ., I, 296, 301). [207]

À l’Assemblée de 1736, il fut demandé à M. Couty : «Quand on renvoie quelqu’un de la Congrégation, ou qu’il la quitte, peu de jours après être arrivé dans une maison, sur quelle famille doivent tomber les frais du renvoi, dans le premier cas, et du voyage, dans le second ?»

M. Couty répondit : «Quand un particulier, nouvellement arrivé, dans une maison, est renvoyé pour une faute commise dans une autre, c’est sur celle-ci, et non sur celle-là, que tombent les frais du renvoyé. Il en serait tout autrement, s’il était depuis un an incorporé dans la famille d’où on le renvoie. Si la cause de son renvoi est un crime commis en chemin, les frais doivent être supportés par la maison à laquelle il était destiné, comme elle doit supporter les frais du voyage, et même de la maladie qui pourrait l’arrêter en chemin. Si, peu de temps après son arrivée, un homme quitte son état, c’est comme s’il était mort au bout de quinze jours.» (Circ., I, 451).

L’Assemblée de 1788 défendait aux supérieurs et aux procureurs des maisons de rendre aux confrères les avances qu’ils avaient faites, pour certaines dépenses, dans des voyages entrepris à l’insu des supérieurs et elle se référait pour les dépenses faites dans les autres voyages à ce qui avait été réglé dans les Assemblées précédentes (Circ., II. 207)
Il arrivait parfois que pour des causes diverses les missionnaires en voyage se trouvaient soudain à court d’argent ; il leur restait la possibilité d’en emprunter et de préférence aux maisons des confrères situées sur leur passage.

Mais, Monsieur Vincent avait interdit à toutes les maisons de donner ou de prêter de l’argent à quiconque avait été ou qu’on penserait être de la compagnie, s’il n’avait son obédience ou une lettre expresse de son supérieur. (IV, 140).
Il écrivait encore en ce sens, en 1658, au supérieur de Saintes, Louis Rivet qui, nous l’avons vu, semblait être très près de ses sous :
«Généralement parlant, dit-il, il ne faut donner aucun argent aux nôtres qui vont et viennent et passent par chez vous, s’ils ne portent un ordre pour leur en fournir ; mais il faut excepter ceux qui par quelque accident auraient besoin de quelque chose pour se rendre où l’obéissance les envoie, comme s’ils avaient été volés, ou retardés par maladie, ou autrement». (VII, 84).

En d’autres circonstances, Monsieur Vincent faisait remettre à ses missionnaires l’argent nécessaire par des personnes connues de lui. Deux missionnaires, dont le vaisseau faisant route pour Madagascar avait été pris par les Espagnols, furent conduits à St Jacques de Compostelle. En vue de leur rapatriement, Monsieur Vincent leur écrivait :
«Afin que vous ne manquiez point d’argent pour vous habiller et vous en venir, je prie Monseigneur l’évêque de Ferns de vous en fournir jusqu’à Bayonne, et Monseigneur l’évêque de Bayonne de vous faire donner jusqu’à 400 livres, si vous en avez besoin de tant. J’ai aussi écrit à M. Fonteneil, archidiacre et grand vicaire de Bordeaux, de vous avancer tout ce qu’il vous faudra ; et même le maître des cochez a ordre de vous donner place dans le carrosse et de vous faire défrayer jusqu’à Paris, si besoin est. Je vous prie surtout, Messieurs, de vous bien reposer et rétablir après tant de maux que vous avez soufferts, et de ne rien épargner pour cela. Vous vous en reviendrez ensuite doucement. J’aurai une joie indicible de vous revoir et de vous embrasser.» (VII, 244). [208]

3. Les frais de séjour

Le passage des missionnaires dans les maisons de la Congrégation posait encore une autre question : celle des frais de séjour.
À l’Assemblée de 1673, il fut demandé s’il fallait faire payer la dépense aux missionnaires de passage dans les maisons et y demeurant quelques jours, et comment en ce cas on devait se régler pour cela ?

M. Jolly répondit qu’il était raisonnable que ceux qui demeurent plus de trois jours dans une maison de la compagnie, où ils ne doivent pas résider, paient leurs dépenses. Quant à ce que l’on doit donner pour chaque jour, c’est au visiteur à le déterminer, selon la diversité des lieux, et l’on doit se tenir à ce qu’il aura marqué sur cela (Circ., I, 158).

Ce même problème se posa d’une manière plus aiguë pour les maisons de Paris et de Lyon, dans lesquelles se rendaient fréquemment des missionnaires, qui n’appartenaient pas au personnel de ces maisons.

On posa la question suivante à l’Assemblée générale de 1747 :
«Quand quelqu’un en provenance d’une autre maison est envoyé à Lyon ou à Saint-Lazare, pour y demeurer d’une manière non stable, mais en passant pour quelque temps, soit pour se reposer, soit pour toute autre raison, ne serait-il pas conforme à l’équité, que la maison à laquelle est enfin affecté ce confrère, paye toutes les dépenses de voyage et les frais de séjour à Lyon ou à Saint-Lazare ?»

M. de Bras répondit qu’il fallait s’en tenir à la coutume observée jusqu’ici, à savoir que quand quelqu’un est appelé d’une autre maison à S. Lazare, sans être affecté à aucune autre famille, c’est la maison d’où il est sorti qui doit payer les frais de voyage. Si le confrère vient à Paris étant déjà destiné à une autre maison, et qu’il demeure quelque temps à Saint-Lazare, tous les frais de voyage et de séjour à Paris incombent à la maison où il est envoyé (Circ., I, 529).

En 1780, la province de Lyon demanda qui devait payer les frais de séjour pour un particulier rappelé par le Supérieur général ou par le visiteur à la maison provinciale, jusqu’à son nouveau placement ?
M. Jacquier répondit que cette charge était assumée par la maison de S. Lazare en ce qui la concernait, et qu’il convenait que celle de Lyon fit de même (Circ., II, 135).

Enfin, les voyages au pays natal ou en famille, même avec l’autorisation des supérieurs, étaient toujours aux frais de ceux qui les entreprenaient.

Après l’Assemblée générale de 1759, M. de Bras écrivait :
«L’Assemblée a réglé sur qui doivent tomber les frais de voyage de ceux qui ont la permission d’aller dans leur pays, ou pour santé, ou pour leurs affaires de famille. Suivant l’usage immémorial, on est unanimement convenu que la Congrégation n’est point tenue à ce frais ; que, dans le cas de maladie, elle n’est obligée qu’aux remèdes qu’on peut prendre dans son sein et qu’elle ne refuse jamais ; que les missionnaires, supérieurs ou autres, qui voyagent pour leurs intérêts ou leurs plaisirs, seraient injustes de le faire aux dépens de la Congrégation ; que ces sortes de voyages, déjà si contraires à son esprit et qui lui sont si nuisibles, se multiplieraient bien plus encore, si les sujets pouvaient les faire à ses dépens.» (Circ., I,, 615).
C’est ce même principe qui fut appliqué par M. Jacquier dans la réponse qu’il donna à la province de Lombardie, en 1768, au sujet de ceux qui, au cours d’un voyage, faisaient des dépenses supplémentaires en se rendant par chemin détourné dans leur famille. Le supplément des dépenses devait être imputé ma délinquants (Circ., II, 64). [209]

4. Comportement en voyage

La longueur des voyages, leurs imprévus, les occasions de dissipation qu’ils présentaient, etc…, autant de circonstances qui pouvaient nuire à la vie spirituelle et religieuse des missionnaires. Aussi Monsieur Vincent ne négligeait-il pas de donner en des conférences spéciales les avis opportuns.

Les 21 et 28 avril 1656, il fit deux entretiens sur les Voyages.
Nous n’en possédons malheureusement pas le texte, mais seulement le schéma. Dans un premier point, il traitait des raisons que les missionnaires ont de se bien comporter dans leurs voyages ; dans un second point, ce qu’ils devaient faire soit par le chemin, soit dans les hôtelleries, tant à l’égard du prochain qu’entre eux, pour glorifier Dieu, édifier les peuples et se maintenir dans l’esprit de véritables missionnaires. (XII, 469).

Un missionnaire qui en compagnie d’un confrère devait se rendre en une province éloignée, rapporte que la veille au soir de leur départ, Monsieur Vincent les retint fort longuement tous deux dans sa chambre, pour leur donner ses avis sur le voyage qu’ils allaient entreprendre, et qui devait durer de 11 à 12 jours, en compagnie du messager de Toulouse, qui menait avec lui un certain nombre de personnes de toute condition.

Entre plusieurs choses, dit ce missionnaire, il nous en recommanda particulièrement quatre : la première, de ne manquer jamais de faire l’oraison mentale, même à cheval, si nous n’avions pas le temps de la faire autrement ; la seconde, de célébrer tous les jours la sainte messe, autant que faire se pourrait ; la troisième, de mortifier les yeux par la campagne, et particulièrement dans les villes, et la bouche aussi par la sobriété dans les repas parmi les gens du monde ; la quatrième, de faire le catéchisme aux serviteurs et servantes des hôtelleries, et surtout aux pauvres. (XI, 95).

N’avons-nous pas là, en somme, les pensées que Monsieur Vincent développa dans ses deux conférences, et qui fut l’essentiel des pratiques observées par les missionnaires dans leurs voyages, comme on peut le constater par ailleurs ?
Dans le récit de son voyage à Madagascar, en 1648, M. Charles Nacquart rapporte ainsi ce qui se passa avant son embarquement :
«M. Gondrée, mon compagnon, et. moi nous partions de Richelieu, lieu de notre habitation, le 18 avril 1648, pour La Rochelle, et sur les chemins, nous fîmes, selon la coutume de notre congrégation, la doctrine chrétienne devant la porte des hôtelleries et ailleurs, quand l’occasion s’en présenta.
Nous arrivâmes à La Rochelle le vendredi saint, où n’ayant pas trouvé le vaisseau prêt, nous y séjournâmes près d’un mois, non toutefois sans exercice ; car, nous étant présentés à Mgr l’évêque dudit lieu, il nous donna permission de nous occuper dans la ville ou à la campagne à ce que nous penserions être le plus expédient pour la gloire de Dieu. Ce qu’ayant accepté avec remerciement à l’imitation de saint François Xavier, que vous nous avez donné pour modèle en notre voyage, nous choisîmes les hôpitaux, dans lesquels, quoique nous n’y fussions pas logés, nous passions une bonne partie de la matinée à la visite et service des malades.
Les prisonniers furent nos paroissiens dans le temps pascal, auxquels, après avoir administré les sacrements, nous servions de pieds, pour aller visiter de leur part, ceux dont ils espéraient leur délivrance.»
(III, 546) [210]

On lit de même dans la relation de son voyage à Madagascar adressée par M. Etienne à saint Vincent
«… Sur les chemins, nous fîmes, selon la coutume de notre Congrégation, la doctrine chrétienne devant la porte des hôtelleries, et ailleurs, quand l’occasion s’en, présenta. Nous faisions même faire aux externes qui se trouvaient avec nous l’examen particulier devant le dîner et souper, comme pareillement le général, l’Itinéraire, les litanies du saint nom de Jésus pour le matin, avec quelques chansons spirituelles, celles de la très sainte et immaculée Vierge Marie pour l’après-dînée, avec quelque peu de lecture de la vie de l’apôtre saint Paul par M. Godeau…» (VIII, 468).
Quant aux exercices de piété, et à la pratique des sacrements, les missionnaires devaient y demeurer aussi fidèles que possible, compte tenu des circonstances.

À l’Assemblée de 1673, on demande si c’est la pratique de la Compagnie que les prêtres en voyage célèbrent chaque jour la sainte messe, surtout en hiver. ?

Et M. Jolly de répondre qu’on l’a dit autant que cela se peut commodément. (Circ., I, 157).
Pour ce qui était de la confession, une difficulté spéciale se posait à cause de la nécessité de la juridiction.

Il fut demandé à M. Alméras, durant l’Assemblée de 1668, comment les prêtres en voyage se devaient comporter, touchant leurs confessions, et celles des frères qui les accompagnaient, quand ils passaient dans des diocèses où ils n’étaient pas approuvés ? M. Alméras répondit : quoique, suivant le sentiment de plusieurs théologiens, les nôtres se puissent confesser les uns les autres cours de voyage, lorsqu’ils sont approuvés dans le diocèse de leu résidence ordinaire, et qu’ils y doivent retourner, néanmoins le in sûr est de se confesser toujours aux curés ou aux prêtres approuvés dans les lieux où ils passent, jusqu’à ce qu’on ait obtenu du Saint-Siège une permission expresse d’en user autrement dans l’occasion susdite (Circ., I, 95).

Le pouvoir de se confesser les uns les autres pendant les voyages fut accordé par le Pape Clément X, le 16 juillet 1671.
Tout ne fût pas parfait dans l’accomplissement des voyages, et, comme il faut s’y attendre, quelques missionnaires ne furent pas toujours fidèles aux directives données. Il y eut de temps à autre quelques abus.

En 1717, M. Bonnet en signale quelques-uns : faire des dépenses excessives, soit en allongeant son chemin sans raison plausible, soit en achetant des choses non nécessaires, soit en se traitant d’une manière peu convenable à son état. Et il s’engageait à punir sévèrement et exemplairement ceux qui se rendraient coupables de ces fautes (Circ., I, 301).

Ces abus se commettaient surtout dans les provinces du Poitou et d’Aquitaine, qui les dénonçaient (Circ., I, 301, 303).
Un autre abus, signalé par M. Bonnet, en 1730, et dont nous avons déjà parlé à propos des frais de voyages, consistait dans les indélicatesses commises non seulement dans l’emploi de l’argent remis pour les voyages, mais aussi dans le fait qu’on le gardait indûment, quand il y en avait de reste. (Circ., I, 366)

5. Retour de voyage

Comme les voyages étaient toute une affaire, à cette époque, le retour des voyageurs ne passait pas inaperçu.
Monsieur Vincent voulait qu’on reçût avec une grande charité ceux qui revenaient des champs, et il disait qu’il fallait les recevoir comme des personnes qui viennent de bannir le diable, faire régner Jésus-Christ et faire triompher le nom de Dieu.

Si l’on a coutume de recevoir avec triomphe ceux qui ont gagné quelque bataille, pourquoi non ceux qui viennent de batailler avec [211] le diable ? Et pour cela Monsieur Vincent disait qu’il fallait, quand quelque missionnaire revenait, que le portier sonnât la cloche, cinq ou six coups, pour appeler le procureur et celui qui a soin des exercitants, afin qu’ils se rendent aussitôt. Au son de la cloche, ils doivent quitter tout, hors le saint sacrifice de la messe. (XI, 125-126)

L’usage s’établit donc de saluer l’arrivée du voyageur de quelques coups de cloche. Cependant, M. Jolly décida, en 1696, qu’on ne sonnerait pour l’arrivée des missionnaires que dans les maisons "de grand abord", tout en laissant chaque maison suivre sa coutume (Arch. S.L., Table..., 151).

Le voyageur était accueilli avec la plus exquise charité fraternelle. Dans une conférence aux sœurs, Monsieur Vincent disait : «Quand quelqu’un des nôtres vient des champs, chacun à son tour le va accueillir d’un visage gai et lui porte avec grand soin ce dont il peut avoir besoin ; et s’il y a nécessité de lui laver les jambes pour le délasser, on le fait.» (IX, 158). Mais ces soins empressés ne tardèrent pas à dégénérer en petits abus, comme nous l’avons signalé à propos des repas. Inutile d’y revenir. Monsieur Vincent y mit bon ordre.

Une fois reposé, le missionnaire de retour déposait sacs et valises chez le procureur, dans une armoire destinée à cet usage et dont la clef restait entre les mains du supérieur, à moins qu’il n’y eût des raisons de déposer ces meubles chez le supérieur ou l’assistant. l’Assemblée de 1685 en avait ainsi décidé, sans doute pour la raison qu’on ne pouvait en principe conserver des sacs et valises dans les chambres. (Cf. Décret 343).

Puis, le missionnaire rendait ses comptes au supérieur, et donnait un compte rendu du travail effectué avec les autres renseignements qui devaient être consignés dans le livre spécial concernant les missions.

Il ne lui restait plus ensuite qu’à profiter de son séjour à la maison pour se préparer dans la prière et l’étude à de nouveaux travaux,tout en se remettant de ses fatigues.

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