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V. Les particularités des voyages Il nous faut, maintenant que nous connaissons les moyens de locomotion, dont usaient les missionnaires, chercher à savoir comment saccomplissaient leurs voyages, et notamment :
1. Les bagages de voyage Les difficultés de la route ne permettaient pas aux missionnaires de sencombrer dun volumineux bagage, surtout sils devaient faire le chemin à pied ou à cheval. Et même lutilisation des voitures publiques interdisait le port de bagages encombrants. Ainsi que le rappelait M. Bonnet, en 1717, la maison des missionnaires en partance devait leur fournir tout léquipement nécessaire, comme bottes, bottines, bougettes (sorte de coffre de voyage), sacs et valises, suivant le besoin et lordre du supérieur (Circ., I, 300). Chaque prêtre partant en mission avait son sac de cuir individuel, dans lequel il enfermait son bréviaire, un bonnet carré, les papiers nécessaires, une écritoire, un peu de linge, un bonnet de nuit et un peigne. Cétait son attirail de règle ; point besoin de rasoir, ni de tondeuse, ni autres objets de toilette : on sadressait au barbier de lendroit. Le coutumier des missions recommandait en outre demporter si possible le Nouveau Testament, un diurnal, un A Kempis, cest-à-dire lImitation de Jésus-Christ, et, enfin, ce que le supérieur aura permis demporter. M. Jolly régla, le 8 février 1679, que ce nétait pas la coutume de porter en mission des sacs fermant à clef. Néanmoins, disait-il, «quand on na pas de paniers à cadenas pour y tenir les sacs, livres et papiers, on peut porter des sacs à cadenas pour ne pas laisser ces écrits à la vue des externes, qui vont quelquefois dans les chambres où lon est logé.» (Arch. S.L., doss. Jolly, 210). Quand les missionnaires partaient en bandes de plusieurs, il fallait, outre le bagage individuel, songer à celui de la communauté en déplacement. Ils avaient à se pourvoir du nécessaire pour une longue absence qui durait parfois plus de six mois, et, dautre part, il leur fallait prévoir les incommodités ou le manque du nécessaire dans leurs logis de fortune, dont il faudrait pourtant saccommoder. Cette question des bagages collectifs sétait déjà
posée du vivant de Monsieur Vincent et il lavait résolue
avec la plus grande largeur de vue. Il sera bon de citer tout le passage
de la lettre quil adressait à ce sujet, en 1640, à
M. Codoing, supérieur de la maison dAnnecy, et qui révèle
lesprit dorganisation du saint : Après la mort de Monsieur Vincent, plusieurs décisions furent prises par lautorité pour régler cette affaire des bagages de la communauté. À une question posée, à loccasion de lAssemblée générale de 1673, M. Jolly répondait quon ne devait pas porter des pavillons de lit en mission, parce que ce serait un trop grand embarras (Circ., I, 159). Les missionnaires demandèrent plus tard à plusieurs reprises
de pouvoir emporter au moins des rideaux de lits, et cela pour plusieurs
raisons et à cause de plusieurs inconvénients à écarter.
Un vu fut proposé en ce sens à M. Bonnet, à
lAssemblée de 1711, et il y répondit : En 1717, M. Bonnet donnait encore cet autre avis : Les usages de la Congrégation avaient été codifiés dans le Coutumier des missions. Il y était dit que le directeur de la mission doit faire emporter tout le matériel de la mission, savoir : mandement de lévêque, règlement de la Charité, copie des cas résolus en Sorbonne, une montre, un réveil, deux croix, des chapelets, images et exercices du Chrétien, du papier, une Bible, une concordance, un livre de méditation, un ou deux livres à lusage des prédicateurs et des catéchistes, un livre de lecture de table, une clochette, une horloge de sable enchâssée dans un carton et dans du fer-blanc afin quon ne la casse point ; et, si lon prévoit que léglise où lon va soit mal fournie, on recommande demporter aussi un missel romain, un canon de la messe, des corporaux avec la bourse, des purificatoires, une botte dhosties, des surplis au moins deux, et, enfin, des petits plats pour les repas. Nos missionnaires modernes emportent fréquemment aujourdhui tout un attirail, destiné aux fêtes organisées pendant le cours de la mission. Cette pratique est ancienne. Elle ne paraît pas être cependant du goût de Monsieur
Vincent. En 1638, il écrivait à M. Lambert aux Couteaux :
[205] La chose devait lui tenir à cur, puisque quelques semaines
plus tard, il y revenait, écrivant à nouveau à M.
Lambert : Après la mort de Monsieur Vincent, on montra à cet égard
plus de tolérance, comme il ressort de la réponse à
cette question, posée à lAssemblée de 1692
: «Comment faire en mission relativement aux enfants quon
habille en anges, et qui sont en trop grand nombre ?» Quand un missionnaire était en déplacement pour rejoindre un nouveau poste, auquel il était affecté, son bagage se limitait à peu de choses, sil était fidèle aux règlements et à lesprit de pauvreté. Encore devait-il veiller à ne pas se faire voler. Au cours d'un voyage, en 1697 M. Claude Duplein eut la pénible surprise de perdre ses sermons et ses bagages, qui lui avaient été dérobés. On sait quon navait pas le droit demporter ses livres, même achetés de ses propres deniers, ni dhabits autres que ceux quon portait habituellement. Tout au plus pouvait-on prendre avec soi ses propres écrits, et principalement la collection de ses sermons. Le reste serait fourni par la maison où lon se rendait. Nous avons dit ailleurs les abus, qui se commirent contre ces prescriptions, et les avertissements des autorités. 2. Le frais de voyages Les voyages entrepris pour lexercice des fonctions du ministère
étaient naturellement aux frais de la Congrégation. Au départ du missionnaire, les supérieurs devaient lui
remettre largent nécessaire pour ses divers besoins, à
charge pour lui de rendre le surplus, au retour, sil en restait.
[206] Les supérieurs pourvoyaient sans doute suffisamment aux besoins
des partants, mais ne lauraient-ils pas fait, que ces derniers auraient
pu méditer ces paroles quécrivait un jour Monsieur
Vincent à lun de ses prêtres : Les missionnaires ne furent pas toujours fidèles à rendre le surplus des frais de voyage, et ce fut lune des fautes contre la pauvreté, qui fut plus dune fois dénoncée par les Supérieurs généraux. M. Bonnet, par exemple, écrivait en 1730 :
Les voyages, à loccasion des placements et déplacements étaient aux frais de la maison ou, par ordre des supérieurs, était affecté le missionnaire. Nous savons par M. Alméras que telle avait été la
décision prise par Monsieur Vincent. En 1717, la province de France, ayant demandé à qui revenait de payer les frais de voyage des missionnaires transférés dune maison à une autre, M. Bonnet répondit quaprès avoir entendu le procureur général, suivant le désir de lassemblée provinciale, il estimait quil ny avait rien à statuer de nouveau, mais seulement à observer fidèlement ce qui avait été précédemment réglé. Il répondait de même à la province du Poitou, que cest la maison où lon va, qui porte les frais du voyage, et que sil y a quelque contestation, cest au visiteur à trancher le différend (Circ., I, 296, 301). [207] À lAssemblée de 1736, il fut demandé à M. Couty : «Quand on renvoie quelquun de la Congrégation, ou quil la quitte, peu de jours après être arrivé dans une maison, sur quelle famille doivent tomber les frais du renvoi, dans le premier cas, et du voyage, dans le second ?» M. Couty répondit : «Quand un particulier, nouvellement arrivé, dans une maison, est renvoyé pour une faute commise dans une autre, cest sur celle-ci, et non sur celle-là, que tombent les frais du renvoyé. Il en serait tout autrement, sil était depuis un an incorporé dans la famille doù on le renvoie. Si la cause de son renvoi est un crime commis en chemin, les frais doivent être supportés par la maison à laquelle il était destiné, comme elle doit supporter les frais du voyage, et même de la maladie qui pourrait larrêter en chemin. Si, peu de temps après son arrivée, un homme quitte son état, cest comme sil était mort au bout de quinze jours.» (Circ., I, 451). LAssemblée de 1788 défendait aux supérieurs
et aux procureurs des maisons de rendre aux confrères les avances
quils avaient faites, pour certaines dépenses, dans des voyages
entrepris à linsu des supérieurs et elle se référait
pour les dépenses faites dans les autres voyages à ce qui
avait été réglé dans les Assemblées
précédentes (Circ., II. 207) Mais, Monsieur Vincent avait interdit à toutes les maisons de
donner ou de prêter de largent à quiconque avait été
ou quon penserait être de la compagnie, sil navait
son obédience ou une lettre expresse de son supérieur. (IV,
140). En dautres circonstances, Monsieur Vincent faisait remettre à
ses missionnaires largent nécessaire par des personnes connues
de lui. Deux missionnaires, dont le vaisseau faisant route pour Madagascar
avait été pris par les Espagnols, furent conduits à
St Jacques de Compostelle. En vue de leur rapatriement, Monsieur Vincent
leur écrivait : 3. Les frais de séjour Le passage des missionnaires dans les maisons de la Congrégation
posait encore une autre question : celle des frais de séjour. M. Jolly répondit quil était raisonnable que ceux qui demeurent plus de trois jours dans une maison de la compagnie, où ils ne doivent pas résider, paient leurs dépenses. Quant à ce que lon doit donner pour chaque jour, cest au visiteur à le déterminer, selon la diversité des lieux, et lon doit se tenir à ce quil aura marqué sur cela (Circ., I, 158). Ce même problème se posa dune manière plus aiguë pour les maisons de Paris et de Lyon, dans lesquelles se rendaient fréquemment des missionnaires, qui nappartenaient pas au personnel de ces maisons. On posa la question suivante à lAssemblée générale
de 1747 : M. de Bras répondit quil fallait sen tenir à la coutume observée jusquici, à savoir que quand quelquun est appelé dune autre maison à S. Lazare, sans être affecté à aucune autre famille, cest la maison doù il est sorti qui doit payer les frais de voyage. Si le confrère vient à Paris étant déjà destiné à une autre maison, et quil demeure quelque temps à Saint-Lazare, tous les frais de voyage et de séjour à Paris incombent à la maison où il est envoyé (Circ., I, 529). En 1780, la province de Lyon demanda qui devait payer les frais de séjour
pour un particulier rappelé par le Supérieur général
ou par le visiteur à la maison provinciale, jusquà
son nouveau placement ? Enfin, les voyages au pays natal ou en famille, même avec lautorisation des supérieurs, étaient toujours aux frais de ceux qui les entreprenaient. Après lAssemblée générale de 1759,
M. de Bras écrivait : 4. Comportement en voyage La longueur des voyages, leurs imprévus, les occasions de dissipation quils présentaient, etc , autant de circonstances qui pouvaient nuire à la vie spirituelle et religieuse des missionnaires. Aussi Monsieur Vincent ne négligeait-il pas de donner en des conférences spéciales les avis opportuns. Les 21 et 28 avril 1656, il fit deux entretiens sur les Voyages. Un missionnaire qui en compagnie dun confrère devait se rendre en une province éloignée, rapporte que la veille au soir de leur départ, Monsieur Vincent les retint fort longuement tous deux dans sa chambre, pour leur donner ses avis sur le voyage quils allaient entreprendre, et qui devait durer de 11 à 12 jours, en compagnie du messager de Toulouse, qui menait avec lui un certain nombre de personnes de toute condition. Entre plusieurs choses, dit ce missionnaire, il nous en recommanda particulièrement quatre : la première, de ne manquer jamais de faire loraison mentale, même à cheval, si nous navions pas le temps de la faire autrement ; la seconde, de célébrer tous les jours la sainte messe, autant que faire se pourrait ; la troisième, de mortifier les yeux par la campagne, et particulièrement dans les villes, et la bouche aussi par la sobriété dans les repas parmi les gens du monde ; la quatrième, de faire le catéchisme aux serviteurs et servantes des hôtelleries, et surtout aux pauvres. (XI, 95). Navons-nous pas là, en somme, les pensées que Monsieur
Vincent développa dans ses deux conférences, et qui fut
lessentiel des pratiques observées par les missionnaires
dans leurs voyages, comme on peut le constater par ailleurs ? On lit de même dans la relation de son voyage à Madagascar
adressée par M. Etienne à saint Vincent À lAssemblée de 1673, on demande si cest la pratique de la Compagnie que les prêtres en voyage célèbrent chaque jour la sainte messe, surtout en hiver. ? Et M. Jolly de répondre quon la dit autant que cela
se peut commodément. (Circ., I, 157). Il fut demandé à M. Alméras, durant lAssemblée de 1668, comment les prêtres en voyage se devaient comporter, touchant leurs confessions, et celles des frères qui les accompagnaient, quand ils passaient dans des diocèses où ils nétaient pas approuvés ? M. Alméras répondit : quoique, suivant le sentiment de plusieurs théologiens, les nôtres se puissent confesser les uns les autres cours de voyage, lorsquils sont approuvés dans le diocèse de leu résidence ordinaire, et quils y doivent retourner, néanmoins le in sûr est de se confesser toujours aux curés ou aux prêtres approuvés dans les lieux où ils passent, jusquà ce quon ait obtenu du Saint-Siège une permission expresse den user autrement dans loccasion susdite (Circ., I, 95). Le pouvoir de se confesser les uns les autres pendant les voyages fut
accordé par le Pape Clément X, le 16 juillet 1671. En 1717, M. Bonnet en signale quelques-uns : faire des dépenses excessives, soit en allongeant son chemin sans raison plausible, soit en achetant des choses non nécessaires, soit en se traitant dune manière peu convenable à son état. Et il sengageait à punir sévèrement et exemplairement ceux qui se rendraient coupables de ces fautes (Circ., I, 301). Ces abus se commettaient surtout dans les provinces du Poitou et dAquitaine,
qui les dénonçaient (Circ., I, 301, 303). 5. Retour de voyage Comme les voyages étaient toute une affaire, à cette époque,
le retour des voyageurs ne passait pas inaperçu. Si lon a coutume de recevoir avec triomphe ceux qui ont gagné quelque bataille, pourquoi non ceux qui viennent de batailler avec [211] le diable ? Et pour cela Monsieur Vincent disait quil fallait, quand quelque missionnaire revenait, que le portier sonnât la cloche, cinq ou six coups, pour appeler le procureur et celui qui a soin des exercitants, afin quils se rendent aussitôt. Au son de la cloche, ils doivent quitter tout, hors le saint sacrifice de la messe. (XI, 125-126) Lusage sétablit donc de saluer larrivée du voyageur de quelques coups de cloche. Cependant, M. Jolly décida, en 1696, quon ne sonnerait pour larrivée des missionnaires que dans les maisons "de grand abord", tout en laissant chaque maison suivre sa coutume (Arch. S.L., Table..., 151). Le voyageur était accueilli avec la plus exquise charité fraternelle. Dans une conférence aux surs, Monsieur Vincent disait : «Quand quelquun des nôtres vient des champs, chacun à son tour le va accueillir dun visage gai et lui porte avec grand soin ce dont il peut avoir besoin ; et sil y a nécessité de lui laver les jambes pour le délasser, on le fait.» (IX, 158). Mais ces soins empressés ne tardèrent pas à dégénérer en petits abus, comme nous lavons signalé à propos des repas. Inutile dy revenir. Monsieur Vincent y mit bon ordre. Une fois reposé, le missionnaire de retour déposait sacs et valises chez le procureur, dans une armoire destinée à cet usage et dont la clef restait entre les mains du supérieur, à moins quil ny eût des raisons de déposer ces meubles chez le supérieur ou lassistant. lAssemblée de 1685 en avait ainsi décidé, sans doute pour la raison quon ne pouvait en principe conserver des sacs et valises dans les chambres. (Cf. Décret 343). Puis, le missionnaire rendait ses comptes au supérieur, et donnait un compte rendu du travail effectué avec les autres renseignements qui devaient être consignés dans le livre spécial concernant les missions. Il ne lui restait plus ensuite quà profiter de son séjour à la maison pour se préparer dans la prière et létude à de nouveaux travaux,tout en se remettant de ses fatigues. |