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2. Fonctions et travaux Nous avons déjà dit que cétait la fonction essentielle des visiteurs de parcourir périodiquement leur province respective, et dy accomplir la visite de règle ou canonique de leurs maisons. Les archives de Saint-Lazare possèdent encore quelques cahiers de ces visites, faites généralement tous les deux ans, et quelquefois aussi après plusieurs années. Les supérieurs locaux étaient tenus de garder la résidence, et parfois les supérieurs généraux se plaignent de ce que certains n'observent pas suffisamment cette prescription au détriment de la régularité et du bon exemple quils doivent donner à leurs inférieurs. Nous aurons loccasion de le signaler plus loin. Cependant, ils s'absentaient légitimement, lorsquà la tête dune bande de missionnaires, ils participaient aux travaux des missi Leur assistant ou le plus ancien les remplaçaient pendant leur absence, et avaient les pouvoirs que leur conféraient les règles de leur office. Quant aux missionnaires, ils étaient sans cesse sur les routes, appelés par leurs fonctions au dehors, pendant un temps de durée variable, qui allait jusquà six mois et plus consécutifs. À chaque maison de mission était souvent assigné par le contrat de fondation un nombre déterminé de paroisses, où elle devait assurer la prédication [180] des missions, à intervalles périodiques., tantôt de dix en dix ans, tantôt de cinq en cinq ans, etc Lorsque ces paroisses se trouvaient fort éloignées de la résidence habituelle, les missionnaires ne pouvant revenir facilement et sans grands frais à leur port d'attache, sefforçaient de procéder à lévangélisation successive de plusieurs paroisses dune même région, chaque mission durant suivant l'importance de la paroisse, de trois semaines, rarement moins, à un mois et plus. Après cette longue série de travaux, au milieu des difficultés de tous genres que lon devine, les missionnaires rentraient chez eux, harassés et fourbus, heureux de prendre les quelques mois ou semaines de répit, qui leur étaient laissés pour se refaire corporellement, spirituellement et intellectuellement, dans la vie de règle, d'étude et de composition de nouveaux sermons. Ils ne rentraient pas toujours tous au bercail. Bien souvent,, l'un ou lautre était mort à la tâche, en pleins travaux, de maladie ou de fatigue, et son corps reposait dans léglise ou au cimetière du lieu où la mort l'avait trouvé les armes à la main, suivant lexpression de Monsieur Vincent. 3. Voyages en famille Si les missionnaires cheminaient souvent sur les routes de France et
de Navarre, du Nord au Sud, de lEst à lOuest, ou vice-versa,
plus rarement étaient-ils autorisés à se rendre au
pays natal, pour visiter leur famille ou se reposer. De létude de sa correspondance et de ses dires, il ressort qu'on peut en quelque sorte distinguer une double période dans son attitude relativement à ces voyages en famille. Une période, où il parait avoir été assez conciliant pour autoriser ses missionnaires à revenir chez eux, et qui va jusquaux environs de 1646 ; et la période suivante, où il se montre plus intransigeant, naccordant que de très rares permissions, uniquement motivées par la nécessité daller arranger personnellement ses affaires temporelles, sil ny avait pas moyen de faire autrement. En 1640, M. Escart lui ayant demandé daller chez les siens, parce quon lui avait dit quune de ses surs avait apostasié de la foi, Monsieur Vincent lui répond qu'il a peine à*, croire au bien-fondé du fait allégué, mais que, comme cependant il pourrait être vrai, il le prie de remettre ce voyage et dattendre une occasion que la Providence suscitera, au moyen de laquelle, chemin faisant, il pourra visiter ses parents. Puis, sans en avoir l'air, le saint suggère à son correspondant de renoncer à son dessein, vu lexpérience quil a lui-même «du déchet que reçoit un ecclésiastique en ces sortes de visites, joint à la règle que nous en avons et qui sobserve bien, par la grâce de Dieu». Et le bon saint de citer ensuite lexemple de Notre-Seigneur, et celui de saint François Xavier, qui passa fort près de ses parents, sen allant aux Indes, sans les visiter. Pour ce qui est de sa sur, il suggère à M. Escart un moyen de faire remédier à son triste état écrire aux Pères Capucins de Sion et les prier de l'aller visiter. (II,105). [181] Une autre fois, en 1646, un clerc du nom de Testacy, se trouvant fatigué et faisant instance pour aller se reposer dans sa famille, Monsieur Vincent donne à M. Portail les directives suivantes pour ce clerc : «Mon Dieu ! que je sens de peine de son voyage, puisquil le va faire sans grand besoin et contre lordre de la compagnie ! Mais enfin, il sy est résolu ; in nomine Domini, vous le pourrez mener quand et vous à La Rose et là lui donner un compagnon pour aller en son pays, où il ne faut point qu'il demeure davantage de quinze jours.» (II, 589). Comme on le voit, malgré l'ennui quéprouve Monsieur
Vincent pour ce voyage, il ne répond pas par un refus formel. Ces dernières lignes Monsieur Vincent ne veut pas cacher à son correspondant quil a accordé plusieurs permissions de ce genre, mais quil ne se montre plus disposé à les accorder avec la même facilité. De fait, vers cette époque, il donne plus de refus que dautorisations. En 1649, il fait dire à un missionnaire par son supérieur, M. Codoing, quil ne pouvait songer à aller voir ses parents, parce que, dit-il, «nous avons en pratique le conseil de lÉvangile, de ne retourner chez nos parents, après les avoir quittés pour suivre Notre-Seigneur.» Et, comme il prévoit que M. Codoing sera étonné lui-même de ce refus, vu quil avait obtenu pareille permission, Monsieur Vincent va au devant de lobjection quil pourrait faire : «Si vous me dites, Monsieur, pourquoi donc nous vous avons envoyé chez vous, je v us répondrai que cest parce que vous ne le demandiez pas, comme en effet vous ny êtes allé que par obéissance. Et puis, il y a grande différence de vous à un jeune homme ; vous êtes ancien et, par manière de dire, confirmé dans la compagnie ; et lui au contraire est frêle et commençant. Je vous prie donc de le détourner de cette visite et den ôter lespérance à ses parents.» (III, 525). Le bon Monsieur Vincent était loin de se douter, à ce moment-là, que M. Codoing, qui lui paraissait si bien confirmé dans la compagnie, allait, près dun an après, abandonner la Mission, en quittant le poste de supérieur de la maison de Périgueux. Les raisons de ce durcissement de Monsieur Vincent sur la question des
voyages en famille, il les a exposées lui-même, en 1659.
Faisant allusion aux débuts de la Compagnie, il confessait : A partir de 1652, Monsieur Vincent refuse toutes les permissions demandées, à quelques rares exceptions près, et pour les mêmes motif le conseil de Notre-Seigneur et son exemple ; la nécessité dêtre tout à son devoir et à ses occupations, et les inconvénients qui résultent de ces visites (IV, 353 ; VII, 39). Citons, à titre d'exemple, la réponse quen 1653,
il adressait à M. Vageot, pour lors supérieur à Saintes.
Elle nous éclaire sur la pensée du saint et sa prudence
: En 1656 et en 1659, Monsieur Vincent accorde deux permissions, mais dont le motif est semblable ; il sagissait de régler des affaires de famille. Et encore, pour le premier cas, comme le missionnaire se trouvait à Rome et que ses affaires pouvaient attendre sans risque, il le prie de différer son voyage et de se contenter décrire à ses frères darranger ces affaires, bien assuré que ceux-ci ne lui pourraient faire tort, parce que nétant pas religieux, mais prêtre séculier du corps du Clergé, il avait droit de succéder avec eux. En somme, cette permission équivalait un refus ; il suffisait de lire entre les lignes, et de comprendre (V, 543) Lautre cas est plus clair, et se passe en 1659. Citons-le d'après
les termes-mêmes de Monsieur Vincent : [183] Lorsquun an avant sa mort, Monsieur Vincent commentait à ses missionnaires le paragraphe des règles, sur le renoncement à laffection immodéré des parents, il les mettait en garde contre les prétextes quon pouvait alléguer pour les aller visiter ou même pour revenir auprès deux. Et fort de lexpérience quil en avait, il montrait «que les pays et les parents sont des empêchements à notre perfection» Témoins, les missionnaires qui sen sont allés en leur famille et ne sont point revenus en leur vocation. Témoin lui-même qui, alors qu'il était encore chez le général des galères, et se trouvant à Bordeaux, il consulta pour savoir sil ferait bien daller faire un tour chez les siens. Ses conseillers furent de cet avis et Monsieur Vincent partit. Rapportant ce fait, il disait aussi tout bonnement les tentations. et les troubles, qui furent les conséquences de cette visite (XII, 218). Monsieur Vincent aurait pu aussi bien citer lexemple de M. Alméras, sil était absent, au sujet duquel il disait à un confrère, à qui il refusait une permission daller en famille : «M. Alméras na pas visité M. son père, depuis qu'il est à la Compagnie, quune fois quil était malade.» (IV, 354 ; V, 346). Après la mort de Monsieur Vincent, ses successeurs les supérieurs généraux demeurèrent longtemps aussi fermes sur cette question que lavait été, au soir de sa vie, le Fondateur de la Mission, et les abus qui purent se produire datèrent principalement de cette période difficile du milieu du XVIIIème siècle, caractérisée par une crise de la conscience sur bien des points de discipline, celui-ci et dautres, que nous avons eu précédemment loccasion de signaler au cours de cette histoire. En 1734, M. Bonnet en sa circulaire du 1er de l'an, se borne à
un seul avis, qui lui parait de plus grande conséquence que les
autres, et cest celui-ci : Néanmoins, les demandes ne cessèrent pas dêtre adressées au Supérieur général, puisque, à lAssemblée générale de 1736, on demandait [184] que soit accordée rarement la permission d'aller chez ses parents. «Rien de plus conforme à nos désirs, répondait M. Couty, et nous oserons aussi réservés que nous le pourrons à ne point accorder cette permission.» (Circ., I, 452). M. Couty fut-il fidèle à sa résolution ? En
1738, il écrit encore que quelques particuliers, supérieurs
et autres, ont témoigné de la peine de ce quil avait
accordé à plusieurs de faire des voyages dans leurs familles,
et, pour se justifier, il ajoute : Toutefois, ce bon Supérieur général finit, si lon
peut dire, par prendre la mouche. En 1744, il mandait à la Compagnie
: Mais, M. Couty, malgré ses instances, ne réussit pas à
convaincre certains récalcitrants, si bien que, lannée
suivante (1735), il écrivait encore : Cette manière de parler de M. Couty dût être mal interprétée, et peut-être servit-elle d'amorce pour tenter dobtenir une plus grande possibilité de permissions, en laissant aux visiteurs le droit de les concéder. Il fut demandé, en effet, à lAssemblée de 1747, sil était permis aux visiteurs, résidant en leurs provinces, de concéder à leurs sujets la faculté daller au pays natal auprès des leurs, lorsque des affaires ou une bonne raison l'exigeraient au jugement du visiteur ? M. de Bras répondit à cette question, qu'il n'y avait aucune raison de déroger au décret de la troisième Assemblée générale, par lequel il avait été statué que le pouvoir d'accorder la permission de se rendre auprès de ses consanguins pendant un certain temps, résiderait uniquement dans le Supérieur général, et que ceux qui voudraient obtenir du Supérieur général cette permission, après avoir consulté leur supérieur, souvriraient de laffaire au visiteur, et après quil aurait lavis de celui-ci, le Supérieur général prendrait une décision équitable. (Circ., I, 526). Après cette même Assemblée de 1747, M. de Bras décida que les missionnaires absents pour ce motif de voyage en famille, au moment de le tenue des assemblées, signeraient une renonciation écrite aux voix active et passive pour toute élection, tant quils demeureront hors des maisons de la Congrégation (Circ., I, 529). [185] En outre, à la demande de la province de Lombardie, M. de Bras promettait que, sil venait à concéder à quelquun la permission dl aller en famille, il enverrait sa lettre par le visiteur et le supérieur local, et non directement à lintéressé, afin dobvier aux inconvénients qui pouvaient résulter dune transmission directe de cette permission. Toutefois le Supérieur général se réservait le droit de tenir compte des personnes et des circonstances. (Circ., I, 534) M. de Bras revenait encore longuement sur cette question des voyages
en famille, en 1751. Il écrivait alors : Comme nous remarquons dailleurs que ce ne sont guère que de jeunes missionnaires qui sollicitent le plus ces voyages, ne manquant jamais de raisons à alléguer, dont nous avons souvent découvert le peu de solidité, je déclare :
Des avertissements si solennels nempêchèrent pas pour
autant les demandes de continuer à affluer, si bien quen
1759, à lissue de lAssemblée, M. de Bras écrivait
encore à la Compagnie : Une circulaire de M. Jacquier, de 1765, nous montre que les missionnaires
navaient pas encore renoncé à demander ce genre de
permission, et même les moyens employés par certains pour
en faciliter lexécution : La province dAquitaine, à lAssemblée de 1768 posait la question : «Que faut-il penser des nôtres qui, pendant les vacances, sen vont plus que de besoin au pays natal et avec les leurs ? Que faut-il statuer à ce sujet ?» M. Jacquier se contenta de répondre que lAssemblée générale de 1685 avait interdit aux professeurs ces divagations pendant les vacances, et que celle de 1673, avait réservé au seul Supérieur général le pouvoir daccorder les permissions daller en famille, sauf en cas de nécessité, lorsque le recours au Supérieur général était impossible, auquel cas le visiteur pourrait concéder la permission, mais seulement après avoir entendu ses consulteurs et le supérieur local du demandeur. (Circ., II, 62). Six ans après, M. Jacquier était encore contraint décrire : «Les voyages trop fréquents dans sa patrie ont encore excité lattention de lAssemblée.» (1774). Ces voyages, qui nont souvent aucune utilité, sont cause dune grande dissipation, dun amour déréglé des parents et quelquefois de la perte de la vocation. l'Assemblée, pour rendre ces voyages plus rares, a désiré quon suivit le règlement que dans sa lettre circulaire, en 1751, feu M. de Bras, mon prédécesseur. On la renouvelé ; nous serions plus heureux si, conformément à la parole du Fils de Dieu, nous laissions aux morts le soin densevelir leurs morts. Des hommes consacrés à Dieu devraient-ils soccuper dautres choses que de leur salut et des intérêts de la gloire de Dieu ? (Circ., II, 102). M. Cayla de la Garde, en 1788, sera le dernier témoin de cette
relative impuissance des Supérieurs à ramener la discipline
totale sur un point aussi important. Il terminait ainsi une lettre circulaire
dont l'objet principal était le Règlement établi
pour les séminaires : 4. Voyages prohibés En ce temps-là, les voyages étaient généralement longs et revenaient cher. Comme l'esprit dobéissance et de pauvreté y étaient intéressés, les missionnaires en voyage avaient lobligation de se rendre au lieu de destination recto tramite, par le plus court chemin. Mais, on devine aisément que la tentation était parfois violente pour un missionnaire à l'âme esthète de profiter de la circonstance et, grâce à un léger crochet, daller contempler un monument célèbre, une cathédrale ou une église renommée, bien que le tourisme ne fut pas de mise dans la Congrégation. Il n'avait pas même le droit de prendre un chemin détourné pour satisfaire se dévotion en se rendant à un lieu de pèlerinage célèbre, et encore moins pour visiter la parenté, quil pouvait avoir dans la région. Que daucuns parmi nos braves missionnaires, pour ces motifs ou dautres moins avouables, aient cédé à la tentation de faire lécole buissonnière et de musarder sur les chemins, la vérité oblige à le confesser. En 1697, M. Pierron reproche comme une faute contre la pauvreté de faire des voyages qui durent plusieurs jours, sans aucune nécessité, et seulement pour se divertir, nonobstant les défenses portées par les visiteurs. (Circ., I, 2I4). Même doléance de la part de M. Watel, en 1703 : «On sest plaint en plusieurs maisons, écrit-il, que les supérieurs font souvent des promenades et des voyages de quelques jours, aux champs, sans nécessité, ce qui les engage à des dépenses inutiles et à la perte du temps, qui est si précieux, sans parler du mauvais exemple quils donnent à leurs inférieurs.» (Circ., I, 237). M. Bonnet rappelle dabord, en 1717, que les supérieurs, aussi bien que les inférieurs, ne se doivent pas détourner du droit chemin, par curiosité, dans leurs voyages (Circ., I, 299) ; et, plus tard, il menace «de punir exemplairement et sûrement ceux qui, dans leurs voyages, feront des dépenses excessives, en allongeant leur chemin et en achetant des choses non nécessaires, ou en se traitant dune manière peu convenable à leur état.» (Circ., I, 301) Le même Supérieur général signale encore,
en 1722, les écarts que font dans leurs voyages quelques jeunes
prêtres (Circ., I, 328) ; et, de même, en 1730, il condamne
sévèrement les dépenses inutiles occasionnées
par des voyages détournés et dérobés (Circ.,
I, 366), et il pourchasse les beaux prétextes quon alléguait
ou certains procédés employés pour s'autoriser de
telle dérogations. Et dans une réponse à la province du Poitou, en cette même année 1730, il déclare : «Nous veillerons à ce que ceux qui feront voyage ailleurs, le fassent en droiture où ils sont envoyés, et [188] quils ne s'écartent pas çà et là en route. Les supérieurs et les autres officiers des maisons doivent nous avertir du jour du départ des sujets qu'ils renvoient à Saint-Lazare ou ailleurs, en marquant les jours quils partent, par quelle voie ils font leur voyage, et les jours qu'ils doivent arriver.» (Circ., I, 373). Nous ne savons si ce contrôle précis pouvait être bien opérant tant de bons motifs, au moins apparents, pouvaient, en ce temps-là, se rencontrer et mettre de limprévu dans les prévisions, ne serait-ce quune mauvaise grippe attrapée en chemin ! Malgré tant et tant de défenses, la pratique ne cessa pas dexister. M. Couty se plaignait encore, en 1743, de ce que «quelques-uns, dans leurs voyages, sécartaient du droit chemin» (au sens littéral et figuré, assurément !), puisquils ne le pouvaient «sans faire bien des fautes» (Circ., I, 491). Nous ne savons si par la suite, du moins en France, certains persévérèrent dans ces agissements. Mais, à loccasion de lAssemblée sexennale de 1768, nous apprenons que l'abus sévissait aussi dans la province de Lombardie. Celle-ci demandait à M. Jacquier : «Il arrive assez souvent que d'aucun parmi les nôtres, transféré à une autre maison, voyage plus longtemps que de besoin et sans aucune nécessité, ou fait quelque détour pour visiter ses parents ou amis. On demande donc à qui incombe ce surplus de dépense ? On avait pensé à lassemblée provinciale que ces dépenses supplémentaires, si elles étaient notables, seraient imputées à celui qui, sans nécessité ou sans utilité de la Congrégation et sans permission prudente des supérieurs, les entreprendrait». M. Jacquier se montra complètement daccord avec ce point de vue, Il réprouva le procédé dénoncé comme ouvertement opposé à lesprit de la Congrégation, et il confirmait de son autorité la réponse de lassemblée provinciale, la faisant sienne (Circ., II, 64). III. Arrêts en cours de route Un des moyens d'obvier aux divagations et déroutements non nécessaires, était précisément de couper les vivres ou du moins de régler les choses de telle manière que la fraude fut rendue plus difficile. Mais, il fallait aussi prévoir, autant que possible, des retardements
légitimes, par exemple, du fait de maladie, qui nécessitaient
alors des délais de route supplémentaires et des dépenses
supérieures à celles qui avaient pu être prévues. Il avait donc été statué, du vivant même de Monsieur Vincent, que pour sarrêter en cours de voyage dans l'une des maisons de la Compagnie, il fallait y être autorisé et en faire la preuve. Monsieur Vincent avait donné lordre à toutes les maisons de «ne recevoir personne qui se dirait être de la compagnie, sil napporte lettre, ou na quelque obédience par écrit de la maison doù il est parti». Il recommandait dappliquer cette prescription surtout à ceux qui avaient quitté la compagnie, «lesquels on doit encore moins recevoir que les autres». Cependant, précisait le saint, car [189] chez lui la charité lemportait en toute occasion sur la rigueur : «Je ne dis pas que, sils sont dans la nécessité, il ne soit bon de leur faire la charité en passant et de les assister de ce quon peut, cest ce que je souhaite fort.» (IV, 575). Malheureusement Monsieur Vincent n'avait pas toujours à faire
à des supérieurs suffisamment intelligents pour lire entre
les lignes et pour comprendre la manière dinterpréter
ses directives, bien qu'elles fussent suffisamment explicites. En 1656, M. Rivet avait prié Monsieur Vincent de ne pas autoriser M. Lucas, on ne sait pour quelle raison, à s'arrêter dans sa maison. Et Monsieur Vincent de lui répondre : «Si M. Lucas mécrit pour s'arrêter chez vous, je le prierai, selon votre désir, de ne le faire pas, si ce n'est que sa maladie le requière. Et en ce cas qu'il se présente à vous dans ce désir sans autre besoin, vous lui manderez sil a ma permission pour y faire quelque séjour ; et, sil ne la pas, vous le prierez de vous excuser.» (V., 628). Que fit donc M. Rivet ? Nous lignorons, mais la suite des éléments permet de présumer que le pauvre M. Lucas dût être vidé des lieux avec perte et fracas. Ce qui nous autorise à le penser, cest que Monsieur Vincent jugeait bon, en 1658, en écrivant à M. Rivet délargir explicitement ses directives précédentes, et il lui disait : «Les missionnaires qui passeront désormais par chez vous n'y séjourneront quun ou deux jours, sils n'ont ordre ou nécessité dy arrêter davantage, et vous ferez bien après cela de leur faire trouver bon de sen aller où ils ont obligation de se rendre.» (VII, 57). Mais, ce qui rend moins téméraire notre précédent jugement, cest la suite : une attitude inqualifiable de ce brave M. Rivet et dans des circonstances quil faut dire indignes ! Après le naufrage dun vaisseau faisant route vers Madagascar, cette même année 1658, les rescapés étaient allés demander lhospitalité au supérieur de Saintes. Évidemment, ils n'avaient pas de lettres patentes ou d'obédience pour ce séjour à Saintes. Or, ici, ce n'est pas nous qui accusons M. Rivet davoir manqué de jugement, de cur et de charité, cest le bon Monsieur Vincent lui-même. Pas besoin dépiloguer sur les faits, laissons le saint nous les raconter lui-même : «Je vous prie, écrit-il à M. Rivet, dhabiller notre frère Christophe. Mon Dieu ! Monsieur, que ne lavez-vous fait dès son arrivée. Vous avez vu son besoin ; vous saviez quil était notre frère et que vous nous feriez plaisir ; et cependant vous lavez laissé avec ses haillons ! Vous avez de plus, laissé aller, ou plutôt vous avez renvoyé ces deux nègres qui ont passé chez vous, sans les accueillir, ni faire reposer, quune nuit seulement, après tant de fatigues et de mésaises quils ont essuyés. Nous n'en avons reçu aucune nouvelle depuis, et je crains bien que Louis, qui est un très bon enfant, ne se soit indigné davoir trouvé en une de nos maisons si peu de consolation et dassistance, lui qui a été traité céans comme un de nos frères, où il a travaillé de même, et que, dans ce rebut, il ait pris résolution de séloigner de nous. Il est à souhaiter, Monsieur, que vous ayez un peu plus de charité pour les passants de la Compagnie, [190] ou qui ont relation à la même Compagnie, quand ils sont destitués de toutes choses, comme ceux-là.» (VII, 244-245). Vraiment, M. Rivet navait pas volé cette mercuriale, et
elle était encore bien douce en comparaison de la faute ! Cette prescription fut insérée par M. Alméras dans la rédaction des règles du supérieur local : le supérieur avait lobligation de munir de lettres-patentes ses confrères envoyés au dehors. Il fut demandé à lAssemblée de 1673 comment il fallait entendre cette prescription ? LAssemblée jugea que «cela se devait entendre quand le supérieur envoie quelquun de ses inférieurs dans un lieu éloigné, ou même dans un lieu proche, si celui qui y est envoyé ny est pas assez connu, et quil y doive demeurer quelques jours». LAssemblée, pour que l'on gardât en cela quelque uniformité, fit établir, en outre, une formule de patente, qui fut envoyée à toutes les maisons. Cette formule, rédigée en latin, était ainsi conçue
: Si le lieu était hors du diocèse, on ajoutait alors le début de la formule : «Cest pourquoi, nous supplions humblement les Illustrissimes et Révérendissimes Évêques, et tous autres recteurs et préposés des lieux par lesquels il passera, ou dans lesquels il demeurera, quils veuillent , etc » (comme ci-dessus). La formule était quelque peu différente, lorsquun
missionnaire était envoyé dans une autre maison pour y résider.
Elle était alors ainsi libellée : Ces lettres-patentes équivalaient en somme soit au celebret, soit
à lobédience, qui est de coutume de nos jours. |