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Chapitre Cinquième CHOSES ET AUTRES
Quon veuille bien nous pardonner [145] limprécision de ce titre et nous permettre den donner un mot dexplication ! La vie matérielle des missionnaires, on sen doute, sest agrémentée ou sest compliquée de bien des choses de nature très diverse, quil est vraiment malaisé de ramener toutes sous une seule et même rubrique précise. Nous pensâmes tout dabord intituler ce chapitre : Divertissements car, ce qui dans notre pensée devait en faire lobjet, comme le tabac, les bains, le chant et la musique, les jeux et les armes à feu, paraissait de prime abord avoir ce dénominateur commun. Mais, à la réflexion, il nous paru que si toutes ces choses présentent par certains côtés quelque rapport avec les divertissements, en réalité, elles nen nont pas toujours le caractère. Ainsi, par exemple, il y a bain et bain. Il y a le bain que lon prend pour se rafraîchir lépiderme ou pour se délasser, et la bain que lon prend pour se décrasser, voire même sur injonction de la Faculté, car, en ce temps-là, le bain, même de rivière, est considéré comme un remède souverain à bien des maux vrais ou supposés. Que daucuns parmi les missionnaires, un certain démon les
poussant, se soient assurés la complicité du médecin
pour se faire délivrer une ordonnance médicale en bonne
et due forme, leur prescrivant force bains de rivière, en vue de
soigner des insomnies ou dautres maladies indéfinissables,
mais plus exactement pour satisfaire leur passion de leau et de
la nage, il ne sera pas téméraire de le présumer.
Pour ceux-là, le bain était un divertissement, mais pas
nécessairement pour les autres. Mais, dans la Congrégation, pour avoir, comme le disait un humoriste, précieux en son langage, le droit «dinsérer ses branches digitales dans une concavité tabagique dans le but den extraire la poudre nasicale propre à chasser les humeurs aquatiques du cerveau», il fallait pour cela aussi une prescription du médecin. Oh ! elle ne devait pas être bien difficile à obtenir cette bienheureuse ordonnance, tellement les disciples dHippocrate étaient convaincus que la prise de tabac était aussi nécessaire au cerveau, que les clystères ou le bouillon des neuf surs, nom poétique du lavement, létaient aux intestins ! Maintenant, que certains missionnaires se soient laissés tenter duser de cette poudre, sans autorisation, et par pur divertissement» on pourrait aussi laffirmer sans crainte de se tromper. Que, de leur côté, le chant et la musique aient de par eux-mêmes ce double caractère de divertissement, ou au contraire, doccupation très sérieuse. voire religieuse. Personne ne saurait le contester ! [146] Il y a une telle différence, dune part, entre un motet liturgique ou la psalmodie des psaumes, même en faux-bourdons, avec, dautre part, le fredonnement de la dernière romance ou dune scie à la mode ! Un divertissement, une arme à feu peut-être, quand elle sert uniquement pour le plaisir de la chasse, si on envisage du moins la chose du côté du chasseur et non de ses innocentes victimes ; mais ce peut être aussi un instrument de tragédie, capable de mort dhomme, et, nous le verrons, le fait se vérifia tristement dans lun de nos séminaires. Restent les jeux ! Il semble bien quils conviennent, en tout et en partie, au chapitre des divertissements, mais, puisque nous traçons lhistoire de vaillants missionnaires, pour la plupart très à leur devoir apostolique, dans leur vie le jeu ne pouvait occuper quune place très minime, ce qui ne pouvait nous offrir les matériaux dun chapitre tout entier. Ces précisions étant donc apportées, en ce présent chapitre intitulé à bon droit : Choses et autres, nous traiterons des objets que nous venons de dire, et la généralité de ce titre aura lavantage de permettre dy insérer à lavenir, sil y a lieu, dautres choses intéressantes, qui auraient pu échapper à nos investigations, et mériteraient néanmoins dy trouver place. 2. Le tabac Lutilisation de la plante à Nicot est connue, en France, depuis 1560. Olivier de Serres la vante en ces termes : «La fumée du pétun mâle, dit aussi tabac, prisée par la bouche avec un cornet à ce approprié est bonne pour le cerveau, la vue, louïe et les dents» (Historia, N° 148, p. 259). La culture du tabac était déjà assez répandue en France, au début du XVIIème siècle. Le supérieur de la maison de Sedan était en procès, vers 1665, avec un certain Charles de Frayer, qui refusait de payer la dîme du houblon et du tabac de son enclos (A.D., Ardennes, G.3). Puisque nos illusions, dit-on, sen vont en fumée, il en
est une quil nous faut tout de suite dissiper. En tout cas, en ce qui concerne nos missionnaires, nous ne croyons pas quils se soient jamais environnés de cet encens, dun genre spécial ; et si lodeur du tabac est dénoncé par tel supérieur général parmi les parfums prohibés, il ne sagissait certes pas de lâcre odeur de la pipe, mais du tabac musqué, que nous débusquerons tout à lheure. Au vrai, aucun document, aucune réprobation officielle et explicite, ne signale dans lhistoire de la Mission avant la Révolution, cette espèce dholocauste. Cette précision apportée, il reste que lusage du tabac à priser était fort répandu dans le monde. dès le XVIIème siècle. et même [147] parmi les dames de la meilleure société ; cétait probablement pour elles loccasion, non seulement de suivre la mode, mais de pouvoir exhiber aux yeux de leurs amies, jalouses, de mignonnes tabatières de luxe merveilleusement ouvragées. Le monde ecclésiastiques se mit instantanément à
la mode, lui aussi, mais non sans provoquer la résistance des évêques. En 1709, lévêque dAmiens, Mgr de Sabatier, essayait
lui aussi de réagir contre lusage du tabac. Il disait à
ses prêtres : Nous ne savons si le désir de lévêque se réalisa, et si les séminaristes de son diocèse renoncèrent à lusage du tabac, en tout cas, ailleurs, il y était tellement implanté que même les règlements des séminaires durent en tenir compte. Celui du séminaire de Saint-Firmin portait : Malgré ces coups de freins de lautorité épiscopale ou religieuse dans les communautés, lexpansion du tabac à priser fut singulièrement facilitée par la Faculté die médecine et ses représentants, toujours à la poursuite des humeurs et singéniant à les extraire ou à les dessécher. Et cest ainsi quà la faveur dordonnances médicales, malgré les questions de pauvreté, de mortification et autres, le tabac à priser put, en bonne conscience, se loger dans les narines de nos [148] bons missionnaires. On ne pouvait plus leur parler dimmortification, ni de mauvais usage de largent, puisquil sagissait-là dun remède et que, suivant lenseignement du saint Fondateur, il fallait vouer une obéissance aveugle aux médecins et à leurs prescriptions. A ce propos, qui donc a bien pu répandre le bruit que, même le saint Monsieur Vincent aurait recouru à ce remède, et que ce fait aurait failli compromettre la poursuite de son procès de béatification, si, ô bonne fortune, un certificat médical, trouvé bien à propos dans ses papiers navait sauvé la situation ? Mais, on sait que cette légende, car cen est une, a été
imaginée de toutes pièces, et que le plus complet des historiens
de saint Vincent, son fils spirituel et même son parent lointain,
M. Pierre Coste, en a fait bonne justice. Mais les légendes sont tenaces, et celle-ci courre encore ! Citons ce passage qui les concerne Après lAssemblée de 1697, le successeur de M. Jolly, M. Pierron, dénonce encore le tabac et ses méfaits. Il signale, comme «une véritable dissipation le fait duser de tabac, voire même de tabac musqué, devant les nôtres ou les externes ; ce qui, dit-il, est bien opposé à lesprit dhonnêteté et de mortification, qui paraissait et parait avec tant dédification dans nos anciens missionnaires.» (Circ., I, 214-215). Des précisions sur la manière dont on devait user du tabac
nous sont données par ce texte, mais inutile dinsister pour
le moment, les successeurs de M. Pierron devant par leurs prescriptions
éclairer davantage la question. [149] Dun côté, le simple et honnête tabac, noir ou marron foncé. Au fait, il est difficile de se prononcer, car jamais aucun qualificatif de couleur ne nous a été fourni par les documents ; on peut donc imaginer, comme lon veut, le résidu qui sortait du moulin à tabac, dont quelques maisons étaient possesseurs, et où les feuilles sèches de tabac étaient moulues comme le sont les grains à café. Lexistence de ces feuilles de tabac, quon trouva dans des chambres de missionnaires, et des moulins à tabac, nous est révélée par les inventaires de 1789. Dun autre côté, il y avait aussi ce tabac, dont parle M. Pierron, moins honnête celui-là, le tabac musqué, cest à dire parfumé au musc, et que, par une pièce du procès de renvoi dun certain frère Gigous, du temps de M. Alméras, nous savons être appelé du Pongiboy. (Arch. S.L., doss. Alméras, II, 1756). Ce fut évidemment ce tabac-là, qui fut dénoncé
un jour parmi & en parfums prohibés. M. Watel fait part des doléances de lAssemblée de
1703 : Les visiteurs eurent à cur de remédier pour leur part à cet état de choses. M. Maurice Faure, faisant la visite de la maison de Fontainebleau, en 1705, prescrivait : «On se donnera bien de garde de jamais prendre du tabac en public, soit dans léglise, ce qui est très mésédifiant, soit ailleurs.» Également, après lAssemblée de 1711, M. Bonnet signale à son tour que lusage excessif du tabac cause beaucoup de dissipation, de liberté et de défauts contre la pauvreté, et surtout parmi notre jeunesse. LAssemblée la donc chargé de recommander :
Ce dernier détail est à retenir, car il en résulte que la fourniture du tabac par léconome nétait pas un droit strict pour tous ; ceux qui pouvaient se le payer, en touchant des honoraires pour les messes libres laissées à leur disposition par la Congrégation, devaient se le procurer ; quant aux autres, les clercs et les frères, [150] parfaitement, même les étudiants sacrifiaient à cette pratique ! quant aux autres, le procureur fournissait le strict minimum, pour que la tabatière par la pauvreté de son contenu ne sollicitât pas des nez étrangers. A la parcimonie, les économes y étaient dailleurs portés par le prix du tabac à râper sans cesse en augmentation. Au XVIIIème siècle, de deux livres seize sols la livre, il passa à trois livres huit sols, en 1758, et la fin du siècle amena certainement dautres augmentations (Louis XV, 96). Cest un phénomène que connaissent bien les dévots à lherbe de Nicot : cette progression sans cesse montante du prix de la précieuse denrée ! Cependant, le prix du tabac, ce semble, variait avec les régions. En octobre 1780, léconome du séminaire dArras faisant les provisions de tabac pour la communauté en achète douze livres et demie pour 16 livres 10 sols seulement. La provision devait sans doute être déjà fort entamée, en mars 1781, puisque léconome en achète encore deux livres pour le supérieur, et autant pour lui-même. Malgré les précautions prises, dune part, par lautorité, et, dautre part, par les agents dexécution, précautions qui peuvent dailleurs paraître singulières, puisquil sagit dune chose à laquelle on reconnaît le caractère de remède, donc nécessaire à la santé, lusage du tabac à priser continua à se conserver, et même eut tendance à samplifier. Cest ce que constate avec un regret sensible M. Bonnet, en 1716. Il remarque que cet usage est trop commun et trop public, quon nobserve pas les avis de la dernière Assemblée générale à ce sujet, et même que cela dégénère visiblement en abus (Circ., I, 289). Cet abus, en effet, se répandait non seulement parmi les vétérans et les missionnaires en activité, mais il avait même franchi lenceinte des étudiants depuis déjà un certain temps. Cest dire limpuissance de lautorité en face de ces fameuses prescriptions médicales, véritables fauteurs du désordre, et qui en portent toute la responsabilité. Parlant de fautes commises contre la pauvreté, et notamment de
ce que certains gardaient par devers eux de largent en maniement,
M. Bonnet écrit encore en 1717 : Et puis, enfin , ce fut le silence ; il ne fut plus question du tabac jusquà la fin du siècle ! En définitive, les supérieurs et les Assemblées avaient évidemment appliqué, autant quils le pouvaient, le principe : principiis obsta ! Ils sétaient opposés de toutes leurs forces à lextension du désastre, nous voulons dire, à lextension dun usage, où étaient nécessairement impliqué lesprit de pauvreté et lesprit de mortification ; ils ne réussirent pas à le supprimer. À la faveur des ordonnances médicales, le tabac à priser maintint ses positions, les consolida, si bien quelles devinrent inexpugnables. La lutte se porta alors sur un autre terrain plus sûr, et se concentra
sur les tabatières, qui payèrent pour leur contenu ;
aucune prescription médicale ne pouvait couvrir et sauver les tabatières
[151] en écaille de tortue ou en argent ; elles restèrent
donc sur le carreau, et ne purent plus être employées quen
fraude, au détriment de lobéissance et de la pauvreté. En guise de conclusion, on peut dire que le missionnaire priseur nétait
apparemment guère prisé de ses supérieurs, tout au
plus toléré. Enfin de limiter un usage coûteux et où une certaine immortification se pouvait insinuer, il fut très instamment recommandé aux priseurs de nuser de leur denrée quavec la plus grande discrétion, de se la réserver à eux exclusivement, et de ne pas céder à la tentation den offrir une prise aux autres ; bien plus, de nen jamais prendre en public, soit à la maison, soit au dehors, autant pour supprimer la contagion de lexemple, que pour raison dhonnêteté et de bienséance. Tout le reste ne pouvait être quabus, et condamné. Ces règles étaient sages et prudentes, et lon conçoit
lintervention des autorités pour les maintenir fidèlement. Les habitudes contractées en pays de missions étrangères, puis les guerres ou simplement le service militaire de longue durée auquel furent soumis même les clercs, fit se contracter lhabitude de la cigarette ou de la pipe, mais, nous navons pas à nous en occuper pour le présent. Laissons-en le soin aux historiens du XXème siècle, quand ils étudieront particulièrement lépoque, qui suivit la première guerre mondiale, et qui fut le point de départ de notables transformations des murs et usages. 3. Les bains Sil est une question quil ne faut pas aborder avec les préjugés de notre civilisation moderne, cest bien celle de lhygiène, et en particulier des soins de toilette, les bains y compris. Lhygiène des XVIIème et XVIIIème siècles était encore à létat rudimentaire, non pas tant peut-être pour nen avoir pas compris une certaine nécessité, quen raison des moyens primitifs et déficients, dont on disposait. Se laver régulièrement et faire de larges ablutions, à plus forte raison se baigner ou prendre une douche, cela suppose de leau en abondance, à moins de recourir éventuellement au bain de lait dânesse. recommandé par la Faculté pour certaines maladies. Mais. [152] ce nétait pas à la portée de toutes les bourses ! Or, au début du XVIIème siècle, et longtemps encore après, leau était rare, très rare, non pas certes en soi, mais en raison des difficultés que lon rencontrait pour sen procurer. Leau courante, dont nous jouissons aujourdhui comme dune chose banale, nexistait pratiquement pas, sinon à la fin du XVIIIème siècle, où lon utilisa un certain système dirrigation, qui ne laissait pas que dêtre a très imparfait. Il nétait donc point question alors de gaspiller les quelques réserves deau que lon arrivait à faire, au prix de bien des difficultés, et non sans grandes dépenses ; on ne pouvait la répandre sottement, cette eau précieuse, pour les besoins externes du corps ; il fallait la ménager pour lentretien de la cuisine. A plus forte raison prendre un bain, cette énormité, ne se concevait guère que comme un remède coûteux et extrême à ne prendre que dans les maladies les plus graves. Dailleurs, peu de gens possédaient une baignoire, ni même une cuvette à usage de toilette ; on ignorait aussi bien les serviettes de toilette ; on se nettoyait en se frottant avec un linge plus ou moins blanc, ou plus simplement en se grattant pour enlever les pellicules de crasse (Historia, N° 139, 573). Une sensible amélioration se fit cependant sentir au XVIIIème siècle. Les parisiens soucieux de netteté corporelle prenaient temps à autre un bain chez le barbier-étuviste, où parfois même à demeure dans une baignoire de bois, à grand renfort de seaux deau, achetés aux porteurs deau. À la fin du siècle, les parisiens pouvaient se rendre aussi sur les bateaux bains-douches mis sur la Seine à leur disposition ; cétait la dernière perfection du progrès. Pour ce qui est de Saint-Lazare, il semble que cette maison était plus favorisée et jouissait depuis longtemps déjà dun système dadduction deau, dont on ignore la nature précise. (voir larticle de B. KOCH dans le BLF, N° 167, février 1999, pp. 34 à 44) Monsieur Vincent y fait incidemment allusion dans ses entretiens. Il
disait une fois, par exemple, que lorsque les canaux qui conduisent leau
sont crevés, on na plus deau ; et il disait encore
une autre circonstance : Nous avons dit ailleurs quen 1789, le rez-de-chaussée et les cuisines possédaient de nombreux robinets et tuyaux de plomb, qui furent volés, lors du pillage de la maison. Est-il besoin de le préciser ? Le manque dhygiène et de propreté entraînait comme une conséquence naturelle, lentretien de nombreux parasites dans les vêtements, et dans lappareil de couchage. Les gens ne se grattaient pas seulement pour enlever leurs couchez de
crasse ; ils réagissaient dinstinct contre les piqûres
et les démangeaisons des poux et des puces, sans compter les punaises,
qui attendaient, chaque soir, leurs victimes au logis. Leut-il voulu, le bon frère Alexandre neut peut-être pas trouvé dans son officine, pourtant bien achalandée, quelque poudre faisant loffice de notre D.T.T. Force était donc de saccommoder de cette vermine, car lon était impuissant pour sen débarrasser ; les recettes du jour savéraient inopérantes ou peu efficaces, sans être pourtant très compliquées. En voici une, par exemple, qui était fort conseillée. Pour vous débarrasser de vos puces : «prenez beaucoup de têtes de harengs saurs attachées avec du fil, les mettez dans la paillasse du lit et elles senfuiront.» (Historia, l.c., 574) Sil usait du procédé, le porteur de puces nétait-il pas tenté de senfuir lui-même avec les siennes ? Les descriptions que nous avons de Saint-Lazare et de nos autres maisons ne nous donnent pas la moindre idée dune salle de bains ou de quelque chose danalogue. Tout au plus, à linfirmerie, y avait-il une baignoire à la disposition des malades auxquels les médecins ordonnaient ce remède. On ne voit non plus nulle part mentionnés dans les chambres une cuvette ou un broc à eau. Pour la toilette, à Saint-Lazare, après sêtre peigné, une fois sa chambre bien arrangée, dès le lever, on descendait dans un local du rez-de-chaussée pour se passer de leau sur les mains et un linge sec sur la figure. Toilette sommaire qui, se répétant chaque jour, et pendant des années, devait suffire jusquà la mort au missionnaire, à moins que le médecin ne jugea bon, un jour, de le faire plonger dans la baignoire de linfirmerie, opération dont le résultat le plus sûr et le plus immédiat était de le décaper ! Mais si daucuns parmi nos missionnaires devaient sempresser de saisir laubaine de ce bain providentiel, dautres, au contraire, rechignaient à sy soumettre, malgré lobéissance due aux prescriptions de la Faculté, et pour des raisons de pudeur ou de modestie. Parlant des vertus de lun de ses confrères, récemment
décédé, feu M. Thibault, M. Louis Serre écrit
à saint Vincent : Tous les missionnaires nétaient pas de cette trempe ! Certains, avec la complicité plus ou moins consciente des médecins, pour qui [154] les bains, et de même les cures deau, étaient une panacée pour nombre de maladies spécifiques, et, surtout en été, les bains de rivière, dont leau devait sans doute avoir plus defficacité que leau stagnante des baignoires, fùt- elle chaude, nhésitaient pas à se faire prescrire la fréquentation de ces remèdes. Cependant, ces bains de rivière nallaient pas sans dangers,
voire mortels, pour des gens peu entraînés à fréquenter
leau. Dautres accidents mortels, plus récents et produits également à loccasion des bains de rivière, amenèrent M. Bonnet, en 1734 de publier une lettre circulaire sur : «Labus dans lusage des bains.» M. Bonnet se déclare dabord contraint davouer, quil lui est très difficile, pour ne pas dire moralement impossible, de refuser aux missionnaires lusage des bains de rivière ou autres, lorsquils ont trouvé le moyen de les faire ordonner par les médecins de nos maisons. Puis : il livre toute sa pensée, qui a du moins lavantage de nous faire connaître en quelles circonstances et comment les missionnaires pouvaient prendre des bains. Les uns, en prennent sans la permission du supérieur général, purement et simplement ad delicias. dit M. Bonnet, «pour la propreté du corps, ou pour un rafraîchissement naturel, dont chacun pourrait [155] saccommoder aussi aisément et aussi naturellement queux ; car, en été, chacun souffre de la grande chaleur et de la crasse ordinaire que les sueurs répandent sur tout le corps, dans les grandes chaleurs.» Dautres, prennent des bains chauds, à linfirmerie, par lordre des médecins, pour des maladies particulières auxquelles tout le monde sait que les bains sont des remèdes propres, spécifiques et particuliers, comme sont les gratelles, les dartres vives, les douleurs de la pierre, de la gravelle, de la colique néphrétique et autres semblables, en quoi, précise M. Bonnet, il ny a rien que de sage, dutile et dirrépréhensible, pourvu que toutes les règles de la pudeur, de la modestie et de la bienséance y soient parfaitement gardées Dautres, enfin, se font ordonner par les médecins des bains dans des fleuves ou dans des rivières courantes, comme des remèdes absolument nécessaires à la guérison de certains maux réels et de très difficile guérison. M. Bonnet convient alors, de bonne foi, que les bains, en général, sont des remèdes innocents, salutaires, et dun usage très commode et quelquefois favorables à bien des maux grands et petits, pourvu que lon en use avec sagesse, modération, et en suivant les règles de la modestie chrétienne et ecclésiastique. Mais la médaille a son revers ! Dans lemploi de ces remèdes on peut excéder, et il ne manque pas de dangers : par exemple, se laisser entraîner par le courant, être victime dherbes fatales qui entortillent, des vases gluantes et sales qui enlisent, etc , sans compter les vertiges, les indigestions, les crappes, les faiblesses, auxquels même les meilleurs nageurs néchappent pas toujours ! Et cest ainsi que la Congrégation a perdu déjà plusieurs confrères, dont quelques-uns récemment. Cest pourquoi, en vue de se faire une idée précise de lusage qui était suivi par les autres communautés au regard des bains, M. Bonnet, suivant une méthode quil employait habituellement pour létude des grands problèmes, a-t-il cru bon dinterroger le Supérieur général des Bénédictins de Saint-Maur, celui de lOrdre de la Sainte-Trinité, les RR. PP. Jésuites, le Général de lOratoire, le Supérieur général de Saint-Sulpice, le Supérieur du Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Les uns et les autres donnèrent leurs avis motivés, dont nous pourrions résumer ainsi lensemble :
Tous les autres supérieurs sont daccord pour déclarer que ces bains de rivière ne sont jamais autorisés, ni en public, ni en particulier. Seul le Supérieur de Saint-Nicolas-du-Chardonnet confesse quil y [156] «à 20 ans, ayant un grand mal dyeux et étant très échauffé, le médecin lui avait recommandé de prendre des bains de rivière plutôt quun bain domestique. Il avait donc pendant 15 jours pris son bain dans un lieu à lécart, et, précise-t-il, «cela se peut faire dune manière très modeste, en se mettant dans leau avec sa chemise et un caleçon, et en prenant du linge sec, quand on est rentré dans le bateau, sans être vu ni aperçu de personne.» Après lexposé de cette magistrale consultation, M. Bonnet de tirer ces conclusions : après avoir consulté ses assistants au Conseil, en vue dobvier aux fâcheux accidents, qui avaient motivé sa lettre circulaire, décision avait été prise :
A la suite de la noyade accidentelle dun jeune prêtres en 1739, M. Couty se contenta de rappeler et renouveler les défenses précédentes, portées par M. Bonnet (Circ., I, 475). Terminons cette question des bains, en rappelant que les stations thermales et les cures deau nétaient pas inconnues de nos missionnaires, mais, comme elles se réfèrent plus immédiatement à la santé, nous nous réservons den traiter au chapitre qui lui est consacré. |