Chapitre Cinquième

CHOSES ET AUTRES


1. Explication du titre

Qu’on veuille bien nous pardonner [145] l’imprécision de ce titre et nous permettre d’en donner un mot d’explication !

La vie matérielle des missionnaires, on s’en doute, s’est agrémentée ou s’est compliquée de bien des choses de nature très diverse, qu’il est vraiment malaisé de ramener toutes sous une seule et même rubrique précise.

Nous pensâmes tout d’abord intituler ce chapitre : Divertissements car, ce qui dans notre pensée devait en faire l’objet, comme le tabac, les bains, le chant et la musique, les jeux et les armes à feu, paraissait de prime abord avoir ce dénominateur commun.

Mais, à la réflexion, il nous paru que si toutes ces choses présentent par certains côtés quelque rapport avec les divertissements, en réalité, elles n’en n’ont pas toujours le caractère.

Ainsi, par exemple, il y a bain et bain. Il y a le bain que l’on prend pour se rafraîchir l’épiderme ou pour se délasser, et la bain que l’on prend pour se décrasser, voire même sur injonction de la Faculté, car, en ce temps-là, le bain, même de rivière, est considéré comme un remède souverain à bien des maux vrais ou supposés.

Que d’aucuns parmi les missionnaires, un certain démon les poussant, se soient assurés la complicité du médecin pour se faire délivrer une ordonnance médicale en bonne et due forme, leur prescrivant force bains de rivière, en vue de soigner des insomnies ou d’autres maladies indéfinissables, mais plus exactement pour satisfaire leur passion de l’eau et de la nage, il ne sera pas téméraire de le présumer. Pour ceux-là, le bain était un divertissement, mais pas nécessairement pour les autres.
De même pour le tabac. En traitant des tabatières, nous avons déjà vu que l’usage de l’herbe à Nicot, sous la forme de poudre au moins, était passablement répandu même dans le clergé.

Mais, dans la Congrégation, pour avoir, comme le disait un humoriste, précieux en son langage, le droit «d’insérer ses branches digitales dans une concavité tabagique dans le but d’en extraire la poudre nasicale propre à chasser les humeurs aquatiques du cerveau», il fallait pour cela aussi une prescription du médecin.

Oh ! elle ne devait pas être bien difficile à obtenir cette bienheureuse ordonnance, tellement les disciples d’Hippocrate étaient convaincus que la prise de tabac était aussi nécessaire au cerveau, que les clystères ou le bouillon des neuf sœurs, nom poétique du lavement, l’étaient aux intestins !

Maintenant, que certains missionnaires se soient laissés tenter d’user de cette poudre, sans autorisation, et par pur divertissement» on pourrait aussi l’affirmer sans crainte de se tromper.

Que, de leur côté, le chant et la musique aient de par eux-mêmes ce double caractère de divertissement, ou au contraire, d’occupation très sérieuse. voire religieuse. Personne ne saurait le contester ! [146]

Il y a une telle différence, d’une part, entre un motet liturgique ou la psalmodie des psaumes, même en faux-bourdons, avec, d’autre part, le fredonnement de la dernière romance ou d’une scie à la mode !

Un divertissement, une arme à feu peut-être, quand elle sert uniquement pour le plaisir de la chasse, si on envisage du moins la chose du côté du chasseur et non de ses innocentes victimes ; mais ce peut être aussi un instrument de tragédie, capable de mort d’homme, et, nous le verrons, le fait se vérifia tristement dans l’un de nos séminaires.

Restent les jeux ! Il semble bien qu’ils conviennent, en tout et en partie, au chapitre des divertissements, mais, puisque nous traçons l’histoire de vaillants missionnaires, pour la plupart très à leur devoir apostolique, dans leur vie le jeu ne pouvait occuper qu’une place très minime, ce qui ne pouvait nous offrir les matériaux d’un chapitre tout entier.

Ces précisions étant donc apportées, en ce présent chapitre intitulé à bon droit : Choses et autres, nous traiterons des objets que nous venons de dire, et la généralité de ce titre aura l’avantage de permettre d’y insérer à l’avenir, s’il y a lieu, d’autres choses intéressantes, qui auraient pu échapper à nos investigations, et mériteraient néanmoins d’y trouver place.

2. Le tabac

L’utilisation de la plante à Nicot est connue, en France, depuis 1560.

Olivier de Serres la vante en ces termes : «La fumée du pétun mâle, dit aussi tabac, prisée par la bouche avec un cornet à ce approprié est bonne pour le cerveau, la vue, l’ouïe et les dents» (Historia, N° 148, p. 259).

La culture du tabac était déjà assez répandue en France, au début du XVIIème siècle. Le supérieur de la maison de Sedan était en procès, vers 1665, avec un certain Charles de Frayer, qui refusait de payer la dîme du houblon et du tabac de son enclos (A.D., Ardennes, G.3).

Puisque nos illusions, dit-on, s’en vont en fumée, il en est une qu’il nous faut tout de suite dissiper.
Le tabac, dont il sera question en cette histoire, n’est que le tabac à priser. Ce n’est pas qu’à cette époque, il n’y eût déjà dans le siècle des gens qui ne fussent en possession d’un râtelier de pipes bien garni, mais fumer le tabac n’était pas aussi répandu que de nos jours ; pour lors, la prise l’emportait sur la pipe.

En tout cas, en ce qui concerne nos missionnaires, nous ne croyons pas qu’ils se soient jamais environnés de cet encens, d’un genre spécial ; et si l’odeur du tabac est dénoncé par tel supérieur général parmi les parfums prohibés, il ne s’agissait certes pas de l’âcre odeur de la pipe, mais du tabac musqué, que nous débusquerons tout à l’heure. Au vrai, aucun document, aucune réprobation officielle et explicite, ne signale dans l’histoire de la Mission avant la Révolution, cette espèce d’holocauste.

Cette précision apportée, il reste que l’usage du tabac à priser était fort répandu dans le monde. dès le XVIIème siècle. et même [147] parmi les dames de la meilleure société ; c’était probablement pour elles l’occasion, non seulement de suivre la mode, mais de pouvoir exhiber aux yeux de leurs amies, jalouses, de mignonnes tabatières de luxe merveilleusement ouvragées.

Le monde ecclésiastiques se mit instantanément à la mode, lui aussi, mais non sans provoquer la résistance des évêques.
En son synode de juin 1678, l’évêque d’Arras édictait :
«L’usage de prendre du tabac sans nécessité, étant une espèce de débauché, qui sent en quelque façon le soldat, et qui est très indigne d’un prêtre, Nous défendons expressément à tous Prêtres d’en prendre, sous quelque prétexte, et de quelque manière que ce soit, avant de célébrer la Messe, sous peine de suspension ; et en même temps, sans une attestation du médecin, qui marque que l’usage leur en soit absolument nécessaire, et dont ils Nous feront apparoir : auquel cas de nécessité, ils ne pourront le prendre que dans leur maison en particulier, et non autrement, sous peine d’amande arbitraire, les exhortant de se passer de ce remède autant qu’ils le pourront, sans incommodité notable.» (Règlements.. etc…, XVII).

En 1709, l’évêque d’Amiens, Mgr de Sabatier, essayait lui aussi de réagir contre l’usage du tabac. Il disait à ses prêtres :
«Nous souhaiterions d’inspirer à tous les ecclésiastiques qui ne prennent point de tabac par remède, de n’en pas prendre par coutume, par bienséance et par sensualité, et de donner au publie cette marque de retenue et de mortification, qui l’édifierait beaucoup. Mais comme l’exemple des gens du siècle qu’ils font gloire de suivre, les a si fort entraînés dans ce malheureux usage, qu’il n’y a pas lieu de croire que nos exhortations et nos prières les en puissent retirer : Nous leur défendons au moins d’on user dans l’église, où les peuples qui voient les ministres des autels mêler aux fonctions sacrées de la religion, les manières profanes, sensuelles et indécentes des gens du monde, en sont véritablement scandalisés. Nous recommandons aussi aux ecclésiastiques qui entrent dans notre séminaire et qui ont coutume d’user du tabac de profiter de ce temps de retraite, d’étude et d’oraison, pour se défaire d’une habitude qu’ils ont pu regarder comme indifférente dans l’état séculier, mais dont il serait à souhaiter qu’on se fit un scrupule dans l’état ecclésiastique.» (Peltier, p. 138).

Nous ne savons si le désir de l’évêque se réalisa, et si les séminaristes de son diocèse renoncèrent à l’usage du tabac, en tout cas, ailleurs, il y était tellement implanté que même les règlements des séminaires durent en tenir compte.

Celui du séminaire de Saint-Firmin portait :
«Ceux qui ont besoin d’user de tabac, n’en prennent jamais dans l’église, ni pendant les temps de la méditation, de l’office divin, des examens, des lectures, des conférences, de l’exercice des cérémonies, du chant, et des repas.» (p. 45-46).

Malgré ces coups de freins de l’autorité épiscopale ou religieuse dans les communautés, l’expansion du tabac à priser fut singulièrement facilitée par la Faculté die médecine et ses représentants, toujours à la poursuite des humeurs et s’ingéniant à les extraire ou à les dessécher.

Et c’est ainsi qu’à la faveur d’ordonnances médicales, malgré les questions de pauvreté, de mortification et autres, le tabac à priser put, en bonne conscience, se loger dans les narines de nos [148] bons missionnaires.

On ne pouvait plus leur parler d’immortification, ni de mauvais usage de l’argent, puisqu’il s’agissait-là d’un remède et que, suivant l’enseignement du saint Fondateur, il fallait vouer une obéissance aveugle aux médecins et à leurs prescriptions.

A ce propos, qui donc a bien pu répandre le bruit que, même le saint Monsieur Vincent aurait recouru à ce remède, et que ce fait aurait failli compromettre la poursuite de son procès de béatification, si, ô bonne fortune, un certificat médical, trouvé bien à propos dans ses papiers n’avait sauvé la situation ?

Mais, on sait que cette légende, car c’en est une, a été imaginée de toutes pièces, et que le plus complet des historiens de saint Vincent, son fils spirituel et même son parent lointain, M. Pierre Coste, en a fait bonne justice.
«Les difficultés soulevées par l’avocat du diable, écrit-il, nous sont toutes connues, puisqu’elles ont été publiées, et cette dernière n’est mentionnée nulle part.» (M. Vincent, III, 479).

Mais les légendes sont tenaces, et celle-ci courre encore !
L’avocat du diable aurait eu certainement moins de difficulté à faire avorter le procès de béatification de certains missionnaires, dont les agissements furent très justement réprouvés par les Assemblées et les supérieurs généraux.
Nous savons par la Vie de M. Jolly comment s’introduisit dans la Congrégation la coutume de priser, et ce que furent les premières réactions de l’autorité.

Citons ce passage qui les concerne
«Depuis environ huit ou dix ans seulement, est-il dit, l’exemple des personnes du siècle et plus encore les entretiens de quelques-uns des nôtres qui avaient servi, dans les troupes sur terre et mer avant que de ne faire missionnaires, ont introduit en quelques-unes de nos maisons du tabac en poudre qu’on à peine à tolérer dans les séculiers, et que les Évêques ne souffrent point aux ecclésiastiques dont ils ont la conduite. M. Jolly en étant bien averti, écrivit au supérieur d’une de nos maisons où cette vilaine pratique s’était introduite, une lettre foudroyante pour en arrêter le cour. «Nous avons résolu, Monsieur, dans une Assemblée générale qu’on ne permettrait point l’usage du tabac en poudre, sinon à ceux que le médecin jugerait qu’il serait nécessaire, et qu’en ce cas ils n’en prendraient point en publie, mais dans leurs chambres. Il faut observer ce décret, et faire entendre à ceux qui le violent qu’ils doivent prendre garde qu’on ne les châtie par la dernière punition dont on use parmi nous.» (p. 232- 233).

Après l’Assemblée de 1697, le successeur de M. Jolly, M. Pierron, dénonce encore le tabac et ses méfaits. Il signale, comme «une véritable dissipation le fait d’user de tabac, voire même de tabac musqué, devant les nôtres ou les externes ; ce qui, dit-il, est bien opposé à l’esprit d’honnêteté et de mortification, qui paraissait et parait avec tant d’édification dans nos anciens missionnaires.» (Circ., I, 214-215).

Des précisions sur la manière dont on devait user du tabac nous sont données par ce texte, mais inutile d’insister pour le moment, les successeurs de M. Pierron devant par leurs prescriptions éclairer davantage la question. [149]
Disons simplement pour le moment qu’il y avait tabac et tabac.

D’un côté, le simple et honnête tabac, noir ou marron foncé. Au fait, il est difficile de se prononcer, car jamais aucun qualificatif de couleur ne nous a été fourni par les documents ; on peut donc imaginer, comme l’on veut, le résidu qui sortait du moulin à tabac, dont quelques maisons étaient possesseurs, et où les feuilles sèches de tabac étaient moulues comme le sont les grains à café. L’existence de ces feuilles de tabac, qu’on trouva dans des chambres de missionnaires, et des moulins à tabac, nous est révélée par les inventaires de 1789.

D’un autre côté, il y avait aussi ce tabac, dont parle M. Pierron, moins honnête celui-là, le tabac musqué, c’est à dire parfumé au musc, et que, par une pièce du procès de renvoi d’un certain frère Gigous, du temps de M. Alméras, nous savons être appelé du “Pongiboy”. (Arch. S.L., doss. Alméras, II, 1756).

Ce fut évidemment ce tabac-là, qui fut dénoncé un jour parmi & en parfums prohibés.
Les récriminations contre le tabac ne cessèrent pas au début du XVIIIème siècle.

M. Watel fait part des doléances de l’Assemblée de 1703 :
«On s’est plaint aussi, fortement, dit-il, de ce qu’il paraît que plusieurs se conforment aux façons de faire des gens du monde, qui ne conviennent pas à des personnes de notre état ; par exemple, l’on use de tabac, non seulement sans permission, mais encore devant ses confrères, et même en présence des externes, qui, sûrement, n’en sont pas édifiés.» (Circ., I, 235).

Les visiteurs eurent à cœur de remédier pour leur part à cet état de choses. M. Maurice Faure, faisant la visite de la maison de Fontainebleau, en 1705, prescrivait : «On se donnera bien de garde de jamais prendre du tabac en public, soit dans l’église, ce qui est très mésédifiant, soit ailleurs.»

Également, après l’Assemblée de 1711, M. Bonnet signale à son tour que l’usage excessif du tabac cause beaucoup de dissipation, de liberté et de défauts contre la pauvreté, et surtout parmi notre jeunesse.

L’Assemblée l’a donc chargé de recommander :

1° que personne n’use de tabac sans un véritable besoin bien connu,
2° que ceux qui en ont un besoin reconnu, n’en prennent qu’avec permission, et, toujours en secret.
Il interdisait en outre de se servir de tabatières de prix. (Circ., I, 257).
De plus, pour que ces ordres soient respectés à Saint-Lazare, l’assistant recevait les directives suivantes :
1° ne permettre l’usage du tabac qu’à ceux à qui le médecin l’a jugé nécessaire ;
2° faire éviter le luxe des tabatières ;
3° ne faire donner du tabac par le procureur qu’en petite quantité et seulement à ceux qui n’ont point d’honoraire de leurs messes.
(Arch. S.L., Table. etc…., p. 7).

Ce dernier détail est à retenir, car il en résulte que la fourniture du tabac par l’économe n’était pas un droit strict pour tous ; ceux qui pouvaient se le payer, en touchant des honoraires pour les messes libres laissées à leur disposition par la Congrégation, devaient se le procurer ; quant aux autres, les clercs et les frères, [150] — parfaitement, même les étudiants sacrifiaient à cette pratique ! — quant aux autres, le procureur fournissait le strict minimum, pour que la tabatière par la pauvreté de son contenu ne sollicitât pas des nez étrangers.

A la parcimonie, les économes y étaient d’ailleurs portés par le prix du tabac à râper sans cesse en augmentation.

Au XVIIIème siècle, de deux livres seize sols la livre, il passa à trois livres huit sols, en 1758, et la fin du siècle amena certainement d’autres augmentations (Louis XV, 96). C’est un phénomène que connaissent bien les dévots à l’herbe de Nicot : cette progression sans cesse montante du prix de la précieuse denrée !

Cependant, le prix du tabac, ce semble, variait avec les régions. En octobre 1780, l’économe du séminaire d’Arras faisant les provisions de tabac pour la communauté en achète douze livres et demie pour 16 livres 10 sols seulement. La provision devait sans doute être déjà fort entamée, en mars 1781, puisque l’économe en achète encore deux livres pour le supérieur, et autant pour lui-même.

Malgré les précautions prises, d’une part, par l’autorité, et, d’autre part, par les agents d’exécution, — précautions qui peuvent d’ailleurs paraître singulières, puisqu’il s’agit d’une chose à laquelle on reconnaît le caractère de remède, donc nécessaire à la santé, — l’usage du tabac à priser continua à se conserver, et même eut tendance à s’amplifier.

C’est ce que constate avec un regret sensible M. Bonnet, en 1716. Il remarque que cet usage est trop commun et trop public, qu’on n’observe pas les avis de la dernière Assemblée générale à ce sujet, et même que cela dégénère visiblement en abus (Circ., I, 289).

Cet abus, en effet, se répandait non seulement parmi les vétérans et les missionnaires en activité, mais il avait même franchi l’enceinte des étudiants depuis déjà un certain temps. C’est dire l’impuissance de l’autorité en face de ces fameuses prescriptions médicales, véritables fauteurs du désordre, et qui en portent toute la responsabilité.

Parlant de fautes commises contre la pauvreté, et notamment de ce que certains gardaient par devers eux de l’argent en maniement, M. Bonnet écrit encore en 1717 :
«Nous ne croyons pas que ce désordre commence dès le séminaire, mais bien dans les études, à l’occasion du tabac, dont l’usage furtif et excessif fait faire bien des fautes contre la pauvreté.» (Circ., I, 297).

Et puis, enfin…, ce fut le silence ; il ne fut plus question du tabac jusqu’à la fin du siècle !

En définitive, les supérieurs et les Assemblées avaient évidemment appliqué, autant qu’ils le pouvaient, le principe : “principiis obsta” ! Ils s’étaient opposés de toutes leurs forces à l’extension du désastre, nous voulons dire, à l’extension d’un usage, où étaient nécessairement impliqué l’esprit de pauvreté et l’esprit de mortification ; ils ne réussirent pas à le supprimer.

À la faveur des ordonnances médicales, le tabac à priser maintint ses positions, les consolida, si bien qu’elles devinrent inexpugnables.

La lutte se porta alors sur un autre terrain plus sûr, et se concentra sur les tabatières, qui payèrent pour leur contenu ; aucune prescription médicale ne pouvait couvrir et sauver les tabatières [151] en écaille de tortue ou en argent ; elles restèrent donc sur le carreau, et ne purent plus être employées qu’en fraude, au détriment de l’obéissance et de la pauvreté.
On se souvient que dans une de nos Assemblées il fut aussi question d’innocents mouchoirs à priseurs, qui, sans aucune difficulté par l’intermédiaire de M. de Bras, en 1747, furent concédés aux priseurs de “tabacco”, suivant leur très légitime désir, et peut-être aussi celui de leurs confrères, puisque le linge était commun !

En guise de conclusion, on peut dire que le missionnaire priseur n’était apparemment guère prisé de ses supérieurs, tout au plus toléré.
Les autorités responsables de la Congrégation s’efforcèrent de faire prendre au séminaire de bons principes, car ce fut le seul lieu, que nous sachions, où la poudre en question n’eut pas asile ; mais, dès les études, d’aucuns sentaient le besoin d’exciter leurs facultés intellectuelles par l’emploi du tabac, que l’on dit très efficace pour cette fin, et, les médecins aidant, on était obligé d’accorder la permission requise.

Enfin de limiter un usage coûteux et où une certaine immortification se pouvait insinuer, il fut très instamment recommandé aux priseurs de n’user de leur denrée qu’avec la plus grande discrétion, de se la réserver à eux exclusivement, et de ne pas céder à la tentation d’en offrir une prise aux autres ; bien plus, de n’en jamais prendre en public, soit à la maison, soit au dehors, autant pour supprimer la contagion de l’exemple, que pour raison d’honnêteté et de bienséance. Tout le reste ne pouvait être qu’abus, et condamné.

Ces règles étaient sages et prudentes, et l’on conçoit l’intervention des autorités pour les maintenir fidèlement.
A ce mode d’emploi du tabac, un autre se substituera dans les siècles postérieurs.

Les habitudes contractées en pays de missions étrangères, puis les guerres ou simplement le service militaire de longue durée auquel furent soumis même les clercs, fit se contracter l’habitude de la cigarette ou de la pipe, mais, nous n’avons pas à nous en occuper pour le présent.

Laissons-en le soin aux historiens du XXème siècle, quand ils étudieront particulièrement l’époque, qui suivit la première guerre mondiale, et qui fut le point de départ de notables transformations des mœurs et usages.

3. Les bains

S’il est une question qu’il ne faut pas aborder avec les préjugés de notre civilisation moderne, c’est bien celle de l’hygiène, et en particulier des soins de toilette, les bains y compris.

L’hygiène des XVIIème et XVIIIème siècles était encore à l’état rudimentaire, non pas tant peut-être pour n’en avoir pas compris une certaine nécessité, qu’en raison des moyens primitifs et déficients, dont on disposait.

Se laver régulièrement et faire de larges ablutions, à plus forte raison se baigner ou prendre une douche, cela suppose de l’eau en abondance, à moins de recourir éventuellement au bain de lait d’ânesse. recommandé par la Faculté pour certaines maladies. Mais. [152] ce n’était pas à la portée de toutes les bourses !

Or, au début du XVIIème siècle, et longtemps encore après, l’eau était rare, très rare, non pas certes en soi, mais en raison des difficultés que l’on rencontrait pour s’en procurer. L’eau courante, dont nous jouissons aujourd’hui comme d’une chose banale, n’existait pratiquement pas, sinon à la fin du XVIIIème siècle, où l’on utilisa un certain système d’irrigation, qui ne laissait pas que d’être a très imparfait.

Il n’était donc point question alors de gaspiller les quelques réserves d’eau que l’on arrivait à faire, au prix de bien des difficultés, et non sans grandes dépenses ; on ne pouvait la répandre sottement, cette eau précieuse, pour les besoins externes du corps ; il fallait la ménager pour l’entretien de la cuisine.

A plus forte raison prendre un bain, cette énormité, ne se concevait guère que comme un remède coûteux et extrême à ne prendre que dans les maladies les plus graves.

D’ailleurs, peu de gens possédaient une baignoire, ni même une cuvette à usage de toilette ; on ignorait aussi bien les serviettes de toilette ; on se nettoyait en se frottant avec un linge plus ou moins blanc, ou plus simplement en se grattant pour enlever les pellicules de crasse (Historia, N° 139, 573).

Une sensible amélioration se fit cependant sentir au XVIIIème siècle. Les parisiens soucieux de netteté corporelle prenaient temps à autre un bain chez le barbier-étuviste, où parfois même à demeure dans une baignoire de bois, à grand renfort de seaux d’eau, achetés aux porteurs d’eau. À la fin du siècle, les parisiens pouvaient se rendre aussi sur les bateaux bains-douches mis sur la Seine à leur disposition ; c’était la dernière perfection du progrès.

Pour ce qui est de Saint-Lazare, il semble que cette maison était plus favorisée et jouissait depuis longtemps déjà d’un système d’adduction d’eau, dont on ignore la nature précise. (voir l’article de B. KOCH dans le BLF, N° 167, février 1999, pp. 34 à 44)

Monsieur Vincent y fait incidemment allusion dans ses entretiens. Il disait une fois, par exemple, que lorsque les canaux qui conduisent l’eau sont crevés, on n’a plus d’eau ; et il disait encore une autre circonstance :
«Je considère quelquefois ici à notre sacristie la pierre sur laquelle l’eau tombe ; quoique dure et quoique ce ne soit que goutte à goutte, elle ne laisse pas de la caver.» (XI, 188)

Nous avons dit ailleurs qu’en 1789, le rez-de-chaussée et les cuisines possédaient de nombreux robinets et tuyaux de plomb, qui furent volés, lors du pillage de la maison.

Est-il besoin de le préciser ? Le manque d’hygiène et de propreté entraînait comme une conséquence naturelle, l’entretien de nombreux parasites dans les vêtements, et dans l’appareil de couchage.

Les gens ne se grattaient pas seulement pour enlever leurs couchez de crasse ; ils réagissaient d’instinct contre les piqûres et les démangeaisons des poux et des puces, sans compter les punaises, qui attendaient, chaque soir, leurs victimes au logis.
Nos missionnaires n’ignoraient point ce genre d’épreuve. D’aucuns, sans pousser l’héroïsme jusqu’à imiter les procédés d’un Benoît Labre, s’en faisaient un objet supplémentaire de mortification. C’est ce qu’on nous dit du brave frère Alexandre Véronne. Il n’était pas exempté, lit-on dans sa biographie, «de profiter de la mortification de quelque petite vermine, qui est l’apanage propre des [153] pauvres.» (p. 87). Apanage propre ? Oui, sans doute, mais on voit en quel sens.

L’eut-il voulu, le bon frère Alexandre n’eut peut-être pas trouvé dans son officine, pourtant bien achalandée, quelque poudre faisant l’office de notre D.T.T.

Force était donc de s’accommoder de cette vermine, car l’on était impuissant pour s’en débarrasser ; les recettes du jour s’avéraient inopérantes ou peu efficaces, sans être pourtant très compliquées.

En voici une, par exemple, qui était fort conseillée. Pour vous débarrasser de vos puces : «prenez beaucoup de têtes de harengs saurs attachées avec du fil, les mettez dans la paillasse du lit et elles s’enfuiront.» (Historia, l.c., 574)

S’il usait du procédé, le porteur de puces n’était-il pas tenté de s’enfuir lui-même avec les siennes ?

Les descriptions que nous avons de Saint-Lazare et de nos autres maisons ne nous donnent pas la moindre idée d’une salle de bains ou de quelque chose d’analogue. Tout au plus, à l’infirmerie, y avait-il une baignoire à la disposition des malades auxquels les médecins ordonnaient ce remède. On ne voit non plus nulle part mentionnés dans les chambres une cuvette ou un broc à eau.

Pour la toilette, à Saint-Lazare, après s’être peigné, une fois sa chambre bien arrangée, dès le lever, on descendait dans un local du rez-de-chaussée pour se passer de l’eau sur les mains et un linge sec sur la figure.

Toilette sommaire qui, se répétant chaque jour, et pendant des années, devait suffire jusqu’à la mort au missionnaire, à moins que le médecin ne jugea bon, un jour, de le faire plonger dans la baignoire de l’infirmerie, opération dont le résultat le plus sûr et le plus immédiat était de le décaper !

Mais si d’aucuns parmi nos missionnaires devaient s’empresser de saisir l’aubaine de ce bain providentiel, d’autres, au contraire, rechignaient à s’y soumettre, malgré l’obéissance due aux prescriptions de la Faculté, et pour des raisons de pudeur ou de modestie.

Parlant des vertus de l’un de ses confrères, récemment décédé, feu M. Thibault, M. Louis Serre écrit à saint Vincent :
«Que direz-vous de sa chasteté ? Il avait une grande incommodité : c’est qu’il ne dormait point ; et comme un jour il m’en parlait, sans pourtant s’en plaindre, je lui dis que le souverain remède était de prendre des bains ; il me répondit qu’il était vrai et que les médecins lui avaient autrefois ordonné, qu’il était comme assuré que cela lui réussirait, mais qu’il n’avait jamais pu s’y résoudre, parce qu’il (y) voyait quelque chose contraire à la pureté et qu’il trouvait moins d’incommodité à ne point dormir qu’à user de ce remède.» (V, 356). On peut admirer de tels sentiments, mais sans se sentir obligé d’imiter !
Ce scrupule de M. Thibault est d’autant plus surprenant que, comme on le verra bientôt, les précautions les plus minutieuses étaient employées pour ne heurter en rien même les délicatesses de la pudeur la plus farouche : le malade restait couvert de sa chemise et la baignoire d’un drap ! Peut-être que si M. Thibault l’avait su, il aurait osé se soumettre au remède !

Tous les missionnaires n’étaient pas de cette trempe ! Certains, avec la complicité plus ou moins consciente des médecins, pour qui [154] les bains, et de même les cures d’eau, étaient une panacée pour nombre de maladies spécifiques, et, surtout en été, les bains de rivière, dont l’eau devait sans doute avoir plus d’efficacité que l’eau stagnante des baignoires, fùt- elle chaude, n’hésitaient pas à se faire prescrire la fréquentation de ces remèdes.

Cependant, ces bains de rivière n’allaient pas sans dangers, voire mortels, pour des gens peu entraînés à fréquenter l’eau.
Monsieur Vincent rapporte, en 1646, la mort d’un tout jeune missionnaire, M. Jégat, «qui s’était noyé dans la rivière du Lot, où il s’était allé baigner par ordonnance du médecin.» (III,10).

D’autres accidents mortels, plus récents et produits également à l’occasion des bains de rivière, amenèrent M. Bonnet, en 1734 de publier une lettre circulaire sur : «L’abus dans l’usage des bains.»

M. Bonnet se déclare d’abord contraint d’avouer, qu’il lui est très difficile, pour ne pas dire moralement impossible, de refuser aux missionnaires l’usage des bains de rivière ou autres, lorsqu’ils ont trouvé le moyen de les faire ordonner par les médecins de nos maisons.

Puis : il livre toute sa pensée, qui a du moins l’avantage de nous faire connaître en quelles circonstances et comment les missionnaires pouvaient prendre des bains.

Les uns, en prennent sans la permission du supérieur général, purement et simplement “ad delicias“. dit M. Bonnet, «pour la propreté du corps, ou pour un rafraîchissement naturel, dont chacun pourrait [155] s’accommoder aussi aisément et aussi naturellement qu’eux ; car, en été, chacun souffre de la grande chaleur et de la crasse ordinaire que les sueurs répandent sur tout le corps, dans les grandes chaleurs.»

D’autres, prennent des bains chauds, à l’infirmerie, par l’ordre des médecins, pour des maladies particulières auxquelles tout le monde sait que les bains sont des remèdes propres, spécifiques et particuliers, comme sont les gratelles, les dartres vives, les douleurs de la pierre, de la gravelle, de la colique néphrétique et autres semblables, en quoi, précise M. Bonnet, il n’y a rien que de sage, d’utile et d’irrépréhensible, pourvu que toutes les règles de la pudeur, de la modestie et de la bienséance y soient parfaitement gardées

D’autres, enfin, se font ordonner par les médecins des bains dans des fleuves ou dans des rivières courantes, comme des remèdes absolument nécessaires à la guérison de certains maux réels et de très difficile guérison.

M. Bonnet convient alors, de bonne foi, que les bains, en général, sont des remèdes innocents, salutaires, et d’un usage très commode et quelquefois favorables à bien des maux grands et petits, pourvu que l’on en use avec sagesse, modération, et en suivant les règles de la modestie chrétienne et ecclésiastique.

Mais la médaille a son revers ! Dans l’emploi de ces remèdes on peut excéder, et il ne manque pas de dangers : par exemple, se laisser entraîner par le courant, être victime d’herbes fatales qui entortillent, des vases gluantes et sales qui enlisent, etc…, sans compter les vertiges, les indigestions, les crappes, les faiblesses, auxquels même les meilleurs nageurs n’échappent pas toujours !

Et c’est ainsi que la Congrégation a perdu déjà plusieurs confrères, dont quelques-uns récemment.

C’est pourquoi, en vue de se faire une idée précise de l’usage qui était suivi par les autres communautés au regard des bains, M. Bonnet, suivant une méthode qu’il employait habituellement pour l’étude des grands problèmes, a-t-il cru bon d’interroger le Supérieur général des Bénédictins de Saint-Maur, celui de l’Ordre de la Sainte-Trinité, les RR. PP. Jésuites, le Général de l’Oratoire, le Supérieur général de Saint-Sulpice, le Supérieur du Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

Les uns et les autres donnèrent leurs avis motivés, dont nous pourrions résumer ainsi l’ensemble :

1° On ne permet jamais à quelqu’un de se baigner “ad nitorem vel ad delicias” ! Traduisons en clair : il est interdit toujours de se baigner pour une raison de propreté.
2° Les bains chauds se prennent à la maison en présence d’un domestique ou d’un infirmier, et le malade reste en chemise dans des baignoires couvertes d’un drap.
3° On fait de même pour les bains froids ordonnés par les médecins, en les faisant préparer avec de l’eau de puits ou de rivière, selon que les médecins le jugent à propos.
4° Quant aux bains de rivière, d’étang, etc…, déclare l’un de ces bons supérieurs, le médecin de son Ordre lui a souvent dit que ces bains publics ne sont bons que pour les polissons, parce que les eaux en sont presque toujours inégales, à cause des vents, des pluies et des torrents qui les altèrent et les gâtent.

Tous les autres supérieurs sont d’accord pour déclarer que ces bains de rivière ne sont jamais autorisés, ni en public, ni en particulier.

Seul le Supérieur de Saint-Nicolas-du-Chardonnet confesse qu’il y [156] «à 20 ans, ayant un grand mal d’yeux et étant très échauffé, le médecin lui avait recommandé de prendre des bains de rivière plutôt qu’un bain domestique. Il avait donc pendant 15 jours pris son bain dans un lieu à l’écart, et, précise-t-il, «cela se peut faire d’une manière très modeste, en se mettant dans l’eau avec sa chemise et un caleçon, et en prenant du linge sec, quand on est rentré dans le bateau, sans être vu ni aperçu de personne.»

Après l’exposé de cette magistrale consultation, M. Bonnet de tirer ces conclusions : après avoir consulté ses assistants au Conseil, en vue d’obvier aux fâcheux accidents, qui avaient motivé sa lettre circulaire, décision avait été prise :

1° d’interdire absolument les bains publics “ad nitorem vel ad delicias”, dans les rivières, étangs, bassins et autres eaux publiques. Les visiteurs et les supérieurs devront veiller au respect de cette interdiction ;
2° en outre, ces mêmes supérieurs feront faire fidèlement préparer les bains domestiques ou de rivière, que les médecins jugeront à propos d’ordonner aux malades, et, de quelque façon qu’ils les prennent, dans l’intérieur de la maison ou dans la rivière, ils feront en sorte qu’il y ait toujours un frère ou un domestique sage, habile et secourable, pour secourir à propos les malades, dans les accidents qui pourraient leur arriver dans l’usage de ces bains publics, ou domestique et particuliers.» (Circ., I, 427).

A la suite de la noyade accidentelle d’un jeune prêtres en 1739, M. Couty se contenta de rappeler et renouveler les défenses précédentes, portées par M. Bonnet (Circ., I, 475).

Terminons cette question des bains, en rappelant que les stations thermales et les cures d’eau n’étaient pas inconnues de nos missionnaires, mais, comme elles se réfèrent plus immédiatement à la santé, nous nous réservons d’en traiter au chapitre qui lui est consacré.

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