8. Les régimes exceptionnels

Le régime alimentaire, que nous venons de décrire jusqu’ici* était le régime ordinaire et normal, généralement suivi par tous, en chacune des maisons.

Il y eut cependant des exceptions, les unes reconnues et recommandées d’ailleurs par l’autorité ; les autres abusives ou mélangées d’excès.

Comme il convenait, un régime d’exception fut d'abord concédé aux malades.

Les Règles d’office du réfectorier comportait cet article : «Il donnera promptement à l’infirmier ce qu’il lui demandera pour les malades, ayant soin que ce soit bon et bien préparé ; mais, s’il lui demande des choses extraordinaires, il en fera part au supérieur»
Nous avons vu par ailleurs qu'il n’était pas interdit au réfectorier, d'accord avec le supérieur, de donner un dessert plus copieux aux malades et convalescents, présents au réfectoire.

Les missionnaires, qui avaient eu quelque accès de fièvre, prenaient leurs repas à l’infirmerie, pendant trois ou quatre jours, et on leur servait trois ou quatre fois la semaine quelque aile ou cuisse de volaille, et, les autres jours, du veau ou du mouton. Ainsi en avait décidé M. Jolly, en 1693 (Man. visit. 253)

A ceux qui demeuraient à l’infirmerie, on donnait, au déjeuner, du beurre frais ou des rôties au sucre. Dans leur potage, il ne fallait mettre ni choux, ni poireaux, ni oignons, à moins qu’ils ne le demandassent expressément ; on ne leur donnait ni chair salée, ni épicerie, ni hachis, ni viande réchauffée. — On pouvait leur donner une entrée deux ou trois fois la semaine, comme de la langue de mouton rôtie, des pieds de mouton fricassés, des andouillettes de veau, de la moelle de veau, entre deux plats. Pour dessert, pas de fruits crus, sauf des raisins et des cerises. (Vie du fr. Alexandre Véronne, p. 65).

Une autre dérogation à l’ordinaire s’introduisit, avec le temps.
La règle, qui interdisait de prendre de la nourriture ou de la boisson entre les heures accoutumées des repas, fut adoucie particulièrement en faveur des missionnaires proprement dits, au retour d’un voyage ou des missions.

Ce ne fut pas d'abord tout à fait l'avis de Monsieur Vincent, en raison surtout des abus qui se créèrent à ce sujet, ainsi qu’il le rapporte lui-même, au cours d’une répétition d’oraison, en 1656.

Il disait son étonnement d’avoir «appris que, depuis quelque temps, il s’était glissé un désordre auquel il était très important de remédier, à cause de la conséquence et du danger qu'il traîne après soi : c’était que, lorsque quelqu’un arrive des champs, on le mène à l’infirmerie ou dans une chambre, où on lui porte à dîner ou à souper et qu’il y en avait même qui y avaient été ainsi traités jusqu’à deux ou trois jours de suite ; que cela était un abus et pouvait causer beaucoup de mal, à cause qu’on y parle, on y rit, on presse de boire. L’un dira : «Buvez à ma santé». Ainsi fait l'autre. On y porte du vin sans mesure, et ainsi de là, il peut arriver beaucoup de mal. On y caquette, on y cause. Bref, c’est pitié. Or, je prie les officiers de tenir la main à ce que cela ne se fasse plus, et que, pour ceux qui arriveront des champs, on les fasse souper au [139] réfectoire, où on leur pourra donner quelque portion extraordinaire ; que s’ils sont venus de fort loin et à Pied, et qu’ils soient fort harassés et las, et qu’ils aient besoin de changer de linge, pour être fort échauffés, à la bonne heure, on les pourra faire reposer et prendre leur repas, soit le dîner, soit le souper, à l’infirmerie, ou en quelque chambre destinée pour cela ; mais, hors cela, je prie un chacun de la compagnie d’aller au réfectoire, où il lui sera donné ce qui lui sera nécessaire» (XI, 327-328).

Trois ans après, en 1659, il fixait ainsi les modalités de cet usage au supérieur de Gênes :
«Il est vrai que ceux qui viennent des champs en cette maison, vont souper au réfectoire le soir qu’ils arrivent. l'abus qui est arrivé de manger à l’infirmerie et qui est allé fort avant, nous a obligés d’y remédier en retranchant cette coutume. Mais, puisque vous dites qu’il est difficile que vous fassiez de même, à cause que vous allez tous à pieds et qu'ayant 4 grimper des montagnes, vous arrivez fort fatigués, vous pourrez continuer à faire comme par le passé encore quelque temps jusqu’à nouvel ordre.» (VII, 577).

Quelques années plus tard, pour unifier les usages et s’opposer aux abus, l’Assemblée de 1673 décida qu'au retour d’un voyage ou des missions, on servirait, s’il y avait lieu, au voyageur, du pain, du vin et quelques fruits. Au repas suivant, on ajouterait un supplément à sa portion ordinaire, mais, autant que possible, ce supplément ne consisterait en volaille et en gibier. Que si le voyageur se trouvait vraiment fatigué, le supérieur pourrait autoriser ce régime d'exception pendant plusieurs jours et même à l’infirmerie, si c’était nécessaire (Décret 275).

La même Assemblée de 1673 décida, en outre, que les prédicateurs, tant dans les missions que dans les paroisses, étaient autorisés, après leur sermon, à prendre un bouillon ou un doigt de vin, avec du pain et du fruit, évitant à cette occasion toute délicatesse (Circ., I, 139).

9. Les invitations à dîner

En communauté, le repas est un exercice de règle, comme les autres, dont on ne saurait se dispenser dans raison légitime, dûment approuvée par l’autorité.

Par ailleurs, les lois de l’hospitalité ou de la bienséance, non moins que les fonctions de la compagnie, comme les retraites, exigent nécessairement que des étrangers soient admis à partager le pain des missionnaires.

De plus, la règle et l’esprit de séparation du monde, essentiels à toute vie religieuse bien ordonnée, impliquent qu’on fréquente le moins possible les externes, et plus particulièrement qu'on s’abstienne des occasions, qui supposent une plus grande intimité comme de s’asseoir à leur table, et qui peuvent exposer à des dangers spéciaux.

Dès l’origine de la Congrégation, ces problèmes se sont posés par la force des choses, et ont reçu une solution autorisée que la pratique a sanctionnée.

Il nous faut donc à la lumière des documents du passé, nous efforcer de savoir ce qu’on pensait : 1° des invitations des externes à partager notre table, et 2° des invitations à dîner au dehors chez les externes. [140]

a) Invitations à la maison

Monsieur Vincent interdisait absolument aux Filles de la Charité de recevoir des externes à leur table (X, 318 ; 330). Cela se conçoit.

Quant aux missionnaires, si leur saint Fondateur était opposé, en principe, à cette pratique, il admettait cependant qu'il pût y avoir quelques exceptions.

Il fait mention, en 1638, d’un abus qui s’était introduit à Saint-Lazare : trop facilement, même d'autorité privée, on admettait des externes au réfectoire, pendant et hors des heures habituelles des repas. Il fallait que cela cesse, disait Monsieur Vincent, car même des étrangers s’étaient faufilés d’eux-mêmes au réfectoire, et en avaient fait ensuite gorge chaude.

Profitant de cette occasion, le saint rappela que les ressources de la Mission n’avaient point été laissées par les fondateurs pour nourrir des aigrefins, et que, n’en étant que les dispensateurs, les supérieurs en devraient rendre compte à Dieu.

De plus, être ainsi, hors des heures normales, dans un réfectoire, et à tout bout de champ y faire manger des personnes, c’est en faire un cabaret, ce qui est scandaleux, sans compter que c’est un dérangement pour les officiers, qui sont divertis de leurs occupations par le service à rendre aux survenants. Enfin, c’était aussi au détriment de la communauté elle-même, car, comme les portions et le nombre sont réglés, il faut, dans ces occasions, n’y ayant rien de préparé, prendre ce qu’il faut pour ces gens-là sur la communauté (XI, 111).

Monsieur Vincent revenait encore sur cette question, en 1656. Parlant du désintéressement qu’il fallait professer à l’égard de ses propres parents, il s’écriait : «Or, Messieurs, tout cela me donne sujet de dire et de recommander à la Compagnie ce que déjà ci-devant je lui ai dit et recommandé : que personne, quel qu'il soit, n’ait à convier personne à dîner céans, soit parents ou amis ; je dis : personne, quel qu'il soit. Bien plus, je défends que personne n’ait à aller demander permission (au supérieur, à l’assistant ou au sous-assistant) pour cela… et en cas que cela arrive et que quelqu’un de la compagnie aille leur demander permission pour ce sujet, je les prie de leur en donner pénitence et de leur défendre à eux-mêmes d'entrer au réfectoire pour y prendre leur repas.» (XI, 329).

L’interdiction faite aux missionnaires d’inviter des externes à leur table, valait également pour le cours des missions ; mais, Monsieur Vincent admettait qu’on fit exception en faveur de Messieurs les curés qu’on pouvait inviter, quoique fort rarement (XI, 104).

L’Assemblée de 1673 codifia cette pratique sous la forme suivante on ne conviera Messieurs les curés à manger avec nous que selon qu'il est prescrit par le règlement des missions, ni d’autres externes «qu’avec la permission du supérieur de la maison, conformément à la règle.» (Circ., I, 139).

Or, le règlement des missions portait : «Le directeur peut inviter Monsieur le curé un jour à dîner avec la compagnie, mais non pas à souper, et on lui pourra donner, outre la portion ordinaire, un petit hachis ou quelque autre chose semblable pour entrée, et outre le dessert comme à nous, un plat de plus qu’à nous autres».

La pratique s’introduisit néanmoins peu à peu parmi les missionnaires d’inviter à leur table quelques ecclésiastiques de leur connaissance. M. Jolly dénonce cette contravention aux règles, le 15 [141] septembre 1687. Il se plaint de ce que les supérieurs reçoivent en leurs maisons les ecclésiastiques qu'ils ont visités, les traitant trop splendidement, ne se contentant pas de leur donner des bonnes viandes à l’ordinaire, et même des poulets, mais y ajoutent du gibier, et leur faisant donner pour dessert, dont ils mangent aussi avec eux, des confitures, de la pâtisserie, sans compter le fruit, où le sucre n’est pas épargné (Circ. ms., I, 287).

Ce problème des réceptions d’hôtes à table préoccupa M. Jolly ; il y réfléchit, et, un mois après, jour pour jour, le 15 octobre, il donna ses directives très précises sur la manière de traiter dans nos maisons les hôtes de passage, suivant leur condition.
Quand on invite un ecclésiastique à dîner, dit-il, si c’est un curé ordinaire ou autre prêtre de la même qualité, on lui donne outre la portion une entrée et un deuxième dessert, qui ne soit ni de confiture, ni de choses exquises. Aux grands vicaires, outre la portion, on donne un poulet bouilli et on peut même encore donner une entrée et deux sortes de fruits, outre celui de la communauté. Aux évêques, on donne quatre plats de viande et quatre de dessert ; un des plats de viande peut être du rôti même servi au dîner. Ce qu’on leur donne de plus, veut bien préciser M. Jolly, ne leur sert de rien et ne les édifie pas ! (Circ. ms. I, 288 ; Man. visit. 251).

On s’en doute bien un peu ! quatre plats de viande !
Les supérieurs généraux eurent encore à intervenir par la suite sur ce que ce genre d’invitations pouvait avoir d’excessif.
M. Pierron prescrit aux supérieurs, en 1697, de ne jamais souffrir qu’on fasse manger des externes au parloir, ni qu’on leur donne accès aux jardins ou à l’intérieur de la maison, «ce qui, dit-il, ne se pourrait faire sans donner occasion au monde de parler au désavantage des particuliers de nos maisons, ce qui retombe en quelque manière sur la Congrégation ?»

Il reproche de même à plusieurs officiers de ne pas observer les normes de la frugalité, en se traitant eux ou leurs invités, soit à la maison, soit au dehors. De trop nombreuses invitations et les dépenses notables qu’elles entraînent, «incommodent beaucoup les maisons pour le temporel, et y causent grand déchet pour le spirituel dans les particuliers.» (Circ., I. 214).

Des abus analogues sont constatés à l’Assemblée de 1703, et dénoncés par M. Watel :
«Il y en a, dit-on, qui se licencient à traiter splendidement les nôtres, ou même les externes chez qui ils vont quelquefois loger, quoiqu’il y ait de nos maisons dans le lieu, ou assez proche. On remarque que quelques-uns des nôtres, qui sont dans des maisons peu éloignées, se régalent mutuellement ou se donnent des rendez-vous pour le faire en quelques endroits. Tout cela aurait de fâcheuses suites, s’il n’était arrêté ; on doit traiter ceux des nôtres qui viennent de dehors en la manière prescrite par les décrets de l'Assemblée de 1673. On apprend qu'on y a excédé en quelques endroits.» (Circ., I, 235).

Par deux fois, M. Couty signale des contraventions aux règles si souvent rappelées.

En 1736, après l’Assemblée, il écrit : «Il y a encore une chose…, que nous devons éviter avec soin. Elle regarde les missions, pendant lesquelles, dans quelques-unes de nos provinces, on a, contre les termes du règlement, invité les externes à notre table, et l’on s’est [142] trouvé à la leur. On a aussi admis à manger chez nous les Filles de la Charité, et on l’a fait chez elles. (Remarquons, entre parenthèses qu'il n’est pas dit que les sœurs aient mangé avec les missionnaires, mais seulement chez eux !).
«La prudence, poursuit M. Couty, nous dit assez qu’il faut s’abstenir de cela, quand ce ne serait que pour fermer la bouche aux personnes indiscrètes..»
etc… (Circ., I, 447).

En 1741, M. Couty déclare que «les supérieurs pécheraient contre la bonne administration du temporel de leur famille, s’ils donnaient souvent à manger à des externes, sous prétexte de visite, ou qu'ils ont autrefois été élevés dans nos séminaires» (Circ., I, 487).

b) Invitations hors des maisons

Par deux fois, en 1656, Monsieur Vincent fit une conférence sur la pratique «de ne manger hors de la maison», et où il indiquait : 1° les raisons de ne manger au dehors sans nécessité et permission, 2° quelles étaient les occasions qui pouvaient porter plus facilement à rompre cette règle ; 3° les moyens d'y remédier.

Nous n’avons, malheureusement, de ces conférences que le schéma (XII. 472). Le fait qu’il soit revenu sur ce thème, dit assez l’importance qu’il y attachait.

Le premier point dans sa concision nous révèle l’essentiel de sa pensée, que l’on pourrait traduire ainsi : il est interdit en principe d’y accepter des invitations à dîner dehors, mais, stil y a nécessité, on pourra en demander la permission au supérieur.
C’est, du reste, cette même attitude, qui se dégage de la lecture des passages de la correspondance du saint, relatifs à cette question.

En 1656, il priait un supérieur de ne pas accepter l’invitation d’un curé riche, qui offrirait sa table aux missionnaires, lors même que ce curé le trouverait mauvais (V, 533).

Déjà, au cours de la retraite annuelle de 1635, il avait donné avis «qu'il ne fallait jamais aller manger chez autrui durant la mission, ni même hors d’icelle, sans une grande nécessité et sans la permission du supérieur.» (XI, 104).

Il refusait au supérieur de Sedan, en 1658, d’aller souper chez le nouveau marguillier, le jour de son élection. «Laissez penser à ceux qui ont coutume de s’y trouver ce qu’il leur plaira, lui écrit-il, et assurez-vous que le dedans et le dehors de votre maison seront plus édifiés, si vous vous excusez de manger en ville, que si vous aviez fait le contraire» (VII, 380).

Pourtant, la situation du supérieur de Sedan était assez spéciale, puisque, en tant que curé de la ville, il avait naturellement des relations de civilité avec son personnel et même avec les autorités de la ville.

Malgré cela, au cours des années précédentes, Monsieur Vincent n’avait pas donné d’autres directives aux anciens curés de Sedan.
Il écrivait ainsi à M. Coglée, en 1651 :
«Non, je vous en prie, Monsieur, n’allez point manger chez M. Petizon, ni ailleurs ; cela traînerait beaucoup d'inconvénients. Qui plus est, je souhaite fort que l'on aille le plus rarement qui se pourra chez Monsieur le Gouverneur. Je pense que le contraire contribue de peu à la fin pour laquelle on y va. On le peut visiter de fois [143] à d’autre et s’excuser de sa table». Mais, précise le saint : «non tout à fait pour encore, mais peu à peu». On conçoit qu'il fallait mettre quelque prudence pour ne pas désobliger le représentant du roi.» (IV, 190).

L’année suivante, Monsieur Vincent encourage. M. Coglée à ne «pas faire état des plaintes que l’on fait de nous, quand c’est pour chose bonne dont l’usage est dans la compagnie, comme de n’aller point manger chez les externes. M. de Santeuil n’est pas homme à trouver mauvais que vous n’alliez pas manger chez lui, dit-il, si vous lui en dites la raison, qui est, d'un côté, notre maxime, laquelle nous défend cela, et, de l’autre, la conséquence du contraire, si nous passions par dessus.» (IV. 485).

Si Monsieur Vincent était hostile même à l’égard de simples invitations à dîner chez des particuliers, à plus forte raison l’était-il à la participation à des banquets, auxquels les missionnaires étaient parfois conviés

Il s’en est expliqué longuement, en 1655, avec M. Charles Ozenne, supérieur de la maison de Varsovie. Il lui disait en substance :

Il faut s’abstenir de participer aux banquets et ne s’y trouver jamais, sous quelque prétexte que ce soit, et ceci pour bien des raisons :

1° Les banquets doivent avoir «quelque chose de bien malin», puisque, d’y avoir participé tous les jours et d’avoir été richement vêtu, est, d'après l’Évangile, le motif unique de la damnation du mauvais riche.
2° On y risque de pécher par gourmandise et ivrognerie, en excédant dans le boire et le manger.
3° Et que de fautes sont commises dans les banquets : médisances, excès, perte de temps, etc, toutes fautes que par sa présence, on approuve tacitement, en ne les reprenant pas.
4° Fréquemment, les gens du monde saisissent cette occasion pour porter les ecclésiastiques à l'excès du boire et du manger.
5° Chaque banquet est une occasion prochaine d’offenser Dieu.
6° Assister à des banquets, c’est se mettre en état de ne pouvoir prêcher contre, ni contre les abus qui s’y commettent.
7° Enfin, dernière raison, c’est la pratique de la compagnie, et, depuis l’origine, on ne sache pas que jamais quelqu’un ait assisté à un banquet.

Pour en revenir aux plus innocentes invitations à dîner, auxquelles on ne saurait attribuer tant de malice, les successeurs de Monsieur Vincent s’appliquèrent à maintenir la discipline établie par lui, et, c’est en partie pour les avoir enfreintes., qu’à leur avis, certains missionnaires se sont laissés gagner par l’esprit du monde et ses vanités.

M. Jolly n’hésita pas à renvoyer au séminaire interne pour trois mois, deux clercs qui avaient fauté contre cette prohibition, encore que, en un certain sens, ils aient eu une apparence d’excuse. L’un était resté à dîner chez ses parents à l’occasion d’une visite qu'il leur avait faite ; et l’autre, avait commis un délit semblable après avoir assisté à des obsèques. C’était une manière énergique de leur inculquer pour toujours le sens de la règle !

En 1697, M. Pierron recommande aux supérieurs d’user de toutes sortes de moyens pour prévenir et retrancher la liberté que quelques-uns se sont donnée de manger hors de la maison, dans les lieux où nous [144] sommes établis, et en des compagnies où se sont trouvées des personnes de l’autre sexe, ce qui arrive particulièrement où nous avons quelque paroisse à conduire (Circ., I, 214).

A son tour, M. Bonnet rappelle qu’il faut s’abstenir de manger ou boire en ville chez les externes de l'un et l’autre sexe, sous quelque prétexte que ce puisse être, sans une permission expresse du supérieur, lequel ne la doit accorder que dans des cas très rares et tout à fait exceptionnels (Circ., I, 380).

Le mot de la fin sur cette question sera laissé à M. Jacquier, qui, comme il l’avait pressenti qu’il serait le dernier à en parler, nous a donné, en 1766, ce qu’on pourrait appeler la spiritualité de l’affaire.

Après avoir recommandé la fuite du monde pour conserver l’esprit de recueillement, de piété, de prière et d’oraison, il dit sa douleur d'apprendre que, dans quelques-unes de nos maisons, on se relâche beaucoup sur ce point, et que l’on y perd beaucoup de temps en visites actives et passives, à des parties d’amusements, de voyages inutiles, de jeu et même de repas. Et il enchaîne : «Ce n’est pas sans raison que notre saint instituteur nous a prescrit, dans nos règles, de ne jamais manger chez les séculiers dans le lieu de notre domicile, sans la permission des supérieurs. On ne peut pas disconvenir que cette règle ne soit sage et édifiante, au jugement même des séculiers ; elle est d’ailleurs conforme à l’esprit de l’Église, et très propre à nous faire prévenir mille inconvénients et mille dangers. Vous devez éviter les repas des séculiers, disait saint Jérôme à Népotien ; s’ils nous voient fréquenter leurs maisons, qu'ils sachent que nous n’y allons que pour les consoler dans leurs chagrins, et non pas pour prendre part à leurs festins… Ceux qui sont chargés de la conduite doivent en donner l’exemple, et tenir ferme pour faire observer un usage qui a toujours paru si précieux à tous les bons missionnaires, et qui est observé encore aujourd’hui avec tant d'exactitude dans la plupart de nos maisons» (Circ., II, 43-44).

Nous allions terminer ce chapitre, lorsqu’une pensée nous traverse l’esprit, celle-ci : aux arguments si judicieusement allégués en faveur de l’excellence de la règle interdisant de prendre ses repas au dehors, nous aurions volontiers conseillé à M. Jacquier d'ajouter aux motifs proposés, quelques moyens d’en assurer l’exécution. Parmi ces moyens, nul ne nous aurait paru plus efficace, que d'inviter les frères cuisiniers à utiliser au maximum les richesses alimentaires, dont ils avaient l’administration, quittes à augmenter tant soit peu la dépense, en mettant plus de sucre dans la pâtisserie et sur les fraises, voire en donnant quelquefois de la confiture, avec la permission du supérieur, bien entendu. Peut-être qu’alors les gourmets ou les gourmands, peu importe, trouvant une plus grande satisfaction dans les alimente fournis par la maison, auraient été moins tentés d’en chercher d’autres au dehors.

Oui, mais…, un doute nous arrête après réflexion. Nous allions oublier le péché originel et ses suites, et qu’à cause de celui-là, les supérieurs ne peuvent jamais être tranquilles, si bien qu'ils fassent ! Aussi, n’y a-t-il pas lieu d’insister ?

Contassot : 23-1-1959

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