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Chapitre Quatrième LA
TABLE DU MISSIONNAIRE
La vie du missionnaire était rude ! Levé à
quatre heures, le plus souvent sans pouvoir prendre de petit déjeuner,
il attendait venir le dîner avec des tiraillements d'estomac, uvrant
quand même, sans relâche, dans les laborieux travaux des missions,
affrontant les difficultés et les péripéties des
voyages, les intempéries des saisons, les longs séjours
de plusieurs mois durant hors du relatif confort de sa maison, manquant
parfois du nécessaire. Et si la vie du missionnaire était de soi épuisante, nallons
pas croire, comme certaines mauvaises langues se complaisent parfois à
en accuser sans fondement les ecclésiastiques, quil cherchait
quelque compensation du côté de la table, dune table
raffinée, fortement arrosée de vins généreux
! Des exceptions, il y en eut à échantillons plus ou moins
nombreux aux périodes de crise. Le missionnaire mangeait, certes, à sa faim, et, pouvons-nous croire, avec une faim de loup, lappétit creusé par une vie toute d'activité et au grand air. Pour lapaiser, il prenait une nourriture solide, pas toujours très variée, mais capable de remédier à ses fatigues et de le préserver de ces foules de maladies et dépidémies qui, sournoisement, rôdaient sans cesse à létat endémique sur les routes poudreuses ou fangeuses, suivant les saisons, tandis quà pied, à cheval ou en voiture, il cheminait, lorsquelles ne le guettaient pas au logis, en ces chambres humides et sans feu qui lui échéaient pendant les durs labeurs des missions. Ses maladies, nous le verrons en son temps, étaient de tous genres,
mais on ne compte guère de cirrhoses du foie, de dilatations destomac,
ni même de simples indigestions, quoique veuille nous faire croire
Monsieur Vincent lui-même. Nous ne savons ce que penserait un mettre de la Faculté de cette
interprétation ou de ce diagnostic ! Pour nous, quon
nous pardonne cette audace ! nous estimons que Monsieur Vincent a
une anatomie à lui un peu spéciale et que les fameuses vapeurs,
nous en verrons d'autres exemples, jouent un rôle un peu arbitraire !
Et puis, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que, dans son
exposé de la situation, il exagère un tantinet pour le besoin
de la cause, qui est dempêcher ses enfants dabandonner
la pratique de deux repas seulement par jour, dîner et souper.
Le petit doigt de vin et le petit morceau de pain qui laccompagnait,
quon prenait le matin, en guise de petit déjeuner, ne devait
pas peser lourd sur lestomac, au bout dune heure, et encore
moins au moment du dîner, à 10 h. 30 ou 11 heures !
Quant au goûter, combien pouvaient-ils se payer ce luxe ? Mais,
nanticipons pas ! Tout ceci soit dit, salva reverentia
! La plupart du temps, les missionnaires souffraient de catarrhes, rhumes
négligés, pneumonies, congestions, hydropisie, goutte, dysenterie
ou vulgaire diarrhée, etc
Si le régime alimentaire, auquel ils étaient soumis, pouvait entraîner quelque désordre de santé, ils nen étaient point responsables. La faute en était aux murs du temps, à une nourriture à base de viande de buf ou de mouton, où les légumes occupaient peu de place ; ils navaient pas la ressource des pommes de terre, presque inconnues alors, et qui, comme on le sait, sous la forme de purée, est un légume passe-partout pour remédier à la pesanteur des estomacs débiles ! Par ailleurs, la purge et la saignée, panacées de ce temps de grands mangeurs, ne pouvaient remédier à tout, et même en en faisait un abus considérable, rendant le remède pire que le mal. Tomber entre les mains des médecins, cétait, en ce temps-là, signer presque infailliblement son arrêt de mort ! Mais, passons, nous les retrouverons plus tard ! II. Monsieur Vincent et la nourriture Monsieur Vincent avait pour principe quil faut se nourrir, quil faut subsister, «et pour cela il faut que lordinaire soit honnête», sans superflu ni recherche de sensualité. 1. Une nourriture saine et de qualité En fin psychologue et en bon père de famille réaliste,
il voulait quon servit aux missionnaires une nourriture saine et
abondante, appétissante et, autant que possible, variée,
capable de les maintenir en état de service. Il recommandait de même aux frères cuisiniers de Saint-Lazare d'assaisonner les aliments du mieux qui leur était possible, considérant, disait-il, que le pain, le vin, les viandes et autres choses que vous apprêtez et assaisonnez, cest pour sustenter et nourrir les serviteurs de Dieu ; et vous les devez regarder et considérer comme tels. (XI, 330). Comme ils sont également suggestifs, ces avertissements discrets
et charitables, que le bon saint, non sans une pointe de malice, adressait,
en 1649, à léconome du séminaire du Mans, qui
était peut-être loin de se douter quil était
question de lui-même : Une autre fois, il confiait à M. Jolly le soin de prévenir le supérieur de Gênes, de ce quon se plaignait de lui, parce quil était «un peu trop rigide et épargnant dans la nourriture de la mission»? ajoutant : «Si vous jugez à propos de lui en dire un mot, comme de vous-même, vous le ferez, sil vous plaît». (VII, 580). Comme on le voit, il ne souffrait pas que les supérieurs et économes fissent une épargne non justifiée sur la nourriture, au détriment des santés et, par incidence, du bon esprit de la communauté. A cet égard, sous lil vigilant de Monsieur Vincent,
la Maison-Mère se devait de donner le bon exemple, et elle le donna
mime si bien, la cuisine y était tellement savoureuse, que le bon
saint finît par craindre que ce ne pût devenir un obstacle
au détachement à pratiquer, si lon devait partir en
dautres maisons moins bien partagées. Mais Monsieur Vincent veillait à ce quil nen fût pas ainsi, et précisément pour que ses missionnaires ne fissent pas de leurs aises et particulièrement de la nourriture une question entre toutes capitale, au détriment des choses spirituelles et de la vocation, il avait soin de les engager à sanctifier le plus quils pouvaient de nature, en apportant à leurs repas des dispositions propres à en relever la matérialité et à les rendre bienfaisants, aussi bien pour lâme que pour le corps. En allant au réfectoire, il fallait sestimer indigne de
prendre son repas avec les autres. Cest le premier conseil quil
donnait à ses filles (X, 129), aussi bien quà ses
missionnaires : Même en cette action de manger, si humble delle-même, puisquelle nous rappelle le côté animal de notre nature, au sens de Monsieur Vincent, lhumilité gardait tous ses droits. Il recommandait encore la modestie à table et déviter les fautes quon avait remarquées contre cette vertu. Il est regrettable que nait pas été conservé le texte de la conférence quil fît sur la gourmandise, et où il flagellait de même la sensualité. Au cours de la retraite annuelle de 1632, il recommandait particulièrement
dêtre grandement mortifié et de se rendre indifférent
en toutes choses, particulièrement pour ce qui est du vivre, du
coucher et du vêtir ; et si lon avait besoin de quelque
chose, il fallait le dire à celui qui avait soin d'y pourvoir,
lequel devrait en référer au Supérieur. Une autre manière de spiritualiser les repas, est de ne pas céder trop facilement à lanimalité et de pratiquer à cet effet la sobriété. On a de Monsieur Vincent quelques notes dune conférence sur cette vertu, où il insistait sur la tempérance dans le boire et le manger. Il rapportait que les Ordinands avaient été fort scandalisés de deux prêtres de la compagnie, «lesquels se sont fort mal comportés dans le réfectoire en mangeant et buvant, et se jetant sur la viande comme sils voulaient tout dévorer à la fois !» Pour sopposer au retour de tels abus, Monsieur Vincent prit la décision que désormais le supérieur se mettra à un bout de la table, son assistant ou sous-assistant à l'autre, afin que le supérieur, voyant dun côté du réfectoire, lassistant puisse aussi voir ce qui se passe de lautre côté». (XII, 44). Le saint ne se contenta pas de donner des conseils ou des avertissements
pour que la réfection corporelle ne fut pas un obstacle à
la perfection. Il prit en outre une série de mesures, dont le but
principal était de maintenir en cette action lesprit de pénitence
et de pauvreté. [111] 2. Lenvironnement du réfectoire a) La table de pénitence
b) Les deux pauvres De plus, un autre usage, destiné à sanctifier à sa manière les repas, en souvenir dune parole évangélique : colligite fragmenta ne pereant, fut le plateau aux miettes, dont lemploi remonte très probablement à Monsieur Vincent, et qui fut conservé à la Maison-Mère jusquà ces dernières années ; il ny a pas longtemps quil a été supprimé. Cet usage du plateau était aussi observé dans les autres
maisons. M. Jolly y fait allusion, en 1682, dans une lettre au Supérieur
de Troyes : «Pour ce qui est de se découvrir, dit-il,
quand on reçoit à table de la main du supérieur le
petit plat aux miettes, il ny a rien de réglé touchant
cela ; si quelquun le fait, on ne lempêche pas,
mais on nen parle point non plus à ceux qui ne le font pas.»
(Arch. S.L., doss. Jolly, 241). c) La lecture à table Il y eut dabord une exception le soir des jours de jeûne, où le repas se prenait en silence. Cet usage fut supprimé à Saint-Lazare par M. Alméras, peu avant 1668, «pour de bonnes raisons». (toujours cette formule !), et lAssemblée générale décida que cette manière de faire serait établie dans toutes les maisons et même pendant les missions (Circ., I, 95). La lecture était faite, évidemment, pour être écoutée. Dans un entretien de 1642, Monsieur Vincent sélève avec véhémence contre ceux qui parlent à table pendant la lecture, répétant, nous dit-on, jusquà 15 ou 20 fois de suite ces paroles : «parler à table pendant la lecture !» puis, il ajoute : «Quoi ! sera-t-il dit quà limitation de cette compagnie, plusieurs bons ecclésiastiques se font lire à table et écoutent avec avidité la lecture, et que néanmoins nous tombions dans ce défaut, et cela dans la naissance de la compagnie !» (XI, 115-116). Mais, pour quune lecture soit écoutée avec avidité,
il faut quelle soit intelligemment faite et compréhensible.
Monsieur Vincent en avait conscience, et il y veillait. Au cours dune
répétition doraison, il donnait à la communauté
cet avis, quaujourdhui encore on aurait avantage de mettre
en pratique : Monsieur Vincent, remarque le rédacteur, ajouta quil y avait différence entre lire lentement et lire posément. (XI, 151-152). A ce propos de la lecture de table, on nous permettra de relever un joli
trait, qui est tout à l'honneur de M. Alméras, du temps
où il était assistant de Saint-Lazare. On lit dans sa vie : On notera dans ce passage que le lecteur, généralement un séminariste, lisait pendant une semaine entière, et quil avait soin de bien préparer sa lecture, sous la vigilance de celui qui en était chargé. Il nest pas sans intérêt de savoir ce quon lisait à Saint-Lazare pendant les repas. Monsieur Vincent avait posé en principe que la lecture devait
porter à la piété et à lédification. Louvrage célèbre et bien connu de non séminaristes, mais que, parait-il, ils napprécient pas toujours à sa juste valeur, celui du bon Père Rodriguez sur La perfection chrétienne, eut les honneurs de la lecture publique : en 1658, en sorte que, déclare saint Vincent, les âmes qui sont bien préparées en retirent de notables profite pour ne défaire de leurs défauts et avancer dans la perfection. (XII, 12). De même, les lettres édifiantes des missionnaires des campagnes
étaient communiquées du haut de la chaire du réfectoire.
Parlant de ce que lui écrivait le supérieur de Notre-Dame
de La Rose, M. Chrétien, au sujet des huguenots qui tiennent leur
synode, et en même temps de la bénédiction quil
plaît à Dieu donner aux catholiques [113] pour les combattre,
Monsieur Vincent dajouter : Nous savons par un manuscrit du frère Robineau, que lusage de lire le martyrologe à la fin du dîner, fut introduit à Saint-Lazare, en 1654. Après la mort de saint Vincent, les lectures du réfectoire
furent également fort variées et dans la ligne du passé. M. Alméras prescrivit, en 1668, la lecture de la Vie de Monsieur
Vincent, notre très honoré Père (Circ., I, 97), et
pour répondre à un désir de lAssemblée
de 1673, M. Jolly promit quà l'intention des maisons de la
compagnie, on ferait des extraits des Lettres de Monsieur Vincent, conservées
à Saint-Lazare, et dans lesquelles il y avait quelque chose dédification.
(Circ., I, 134). d) Les exercices de prédication Il semble que Monsieur Vincent ait dabord hésité
sur le lieu où se feraient ces exercices. Finalement, il fut sans doute décidé que les exercices
de prédication auraient lieu au réfectoire. Monsieur Vincent
écrit, le 28 août 1656, quon prêche au réfectoire,
matin et soir, avec bénédiction, par la grâce de Dieu
(VI,71) Séminaristes, clercs et prêtres, prêchaient
à tour de rôle, sexerçant ainsi au ministère
de la parole (VI, 76). Ce qui ne se passait certainement pas du vivant de Monsieur Vincent, se produisit dans la suite des temps. Il y a lieu de penser [114] en effet, que ces exercices de prédication au réfectoire soulevèrent parfois lhilarité de lauditoire, puisquon dit de létudiant François Frété, dans sa notice : «... il ne se laissait point aller à de grands rires lorsquon prêchait ; souvent même il nen avait pas seulement l'intention ; que si quelquefois il souriait en ces occasions difficiles, cétait si bas quil nétait pas même entendu de ses plus proches voisins». (Not. ms, p, 61). Et maintenant que nous savons en quel esprit les missionnaires devaient prendre leur réfection corporelle, et les moyens à prendre pour la sanctifier, nous allons examiner la matérialité des choses, cest-à-dire, par exemple, comment étaient organisés les repas, aussi bien que ce qui en composait les menus. |