Chapitre Quatrième

LA TABLE DU MISSIONNAIRE


I. L’alimentation en général

La vie du missionnaire était rude ! Levé à quatre heures, le plus souvent sans pouvoir prendre de petit déjeuner, il attendait venir le dîner avec des tiraillements d'estomac, œuvrant quand même, sans relâche, dans les laborieux travaux des missions, affrontant les difficultés et les péripéties des voyages, les intempéries des saisons, les longs séjours de plusieurs mois durant hors du relatif confort de sa maison, manquant parfois du nécessaire.
Son confrère des séminaires n’était pas logé à meilleure enseigne, d’autant plus qu’il partageait son temps entre l’enseignement et la prédication.

Et si la vie du missionnaire était de soi épuisante, n’allons pas croire, comme certaines mauvaises langues se complaisent parfois à en accuser sans fondement les ecclésiastiques, qu’il cherchait quelque compensation du côté de la table, d’une table raffinée, fortement arrosée de vins généreux !
Nous ne dirons pas cependant que tous les missionnaires furent toujours exemplaires. Qui peut admettre une règle sans exception ?

Des exceptions, il y en eut à échantillons plus ou moins nombreux aux périodes de crise.
Sans revenir sur ce qui a été dit au chapitre précédent, la vérité est, que si parfois les Assemblées et les Supérieurs généraux durent fustiger quelques excès de vin ou de table, on peut croire, sans témérité, que ces abus ont été surtout le fait de quelques missionnaires seulement, en rupture de bans, ou légers, pas plus exemplaires sur ce point que sur les autres. L’indiscipline est un tout qui se tient !

Le missionnaire mangeait, certes, à sa faim, et, pouvons-nous croire, avec une faim de loup, l’appétit creusé par une vie toute d'activité et au grand air. Pour l’apaiser, il prenait une nourriture solide, pas toujours très variée, mais capable de remédier à ses fatigues et de le préserver de ces foules de maladies et d’épidémies qui, sournoisement, rôdaient sans cesse à l’état endémique sur les routes poudreuses ou fangeuses, suivant les saisons, tandis qu’à pied, à cheval ou en voiture, il cheminait, lorsqu’elles ne le guettaient pas au logis, en ces chambres humides et sans feu qui lui échéaient pendant les durs labeurs des missions.

Ses maladies, nous le verrons en son temps, étaient de tous genres, mais on ne compte guère de cirrhoses du foie, de dilatations d’estomac, ni même de simples indigestions, quoique veuille nous faire croire Monsieur Vincent lui-même.
«Pourquoi, demande-t-il, plusieurs dans la compagnie, se trouvent-ils souvent incommodés ? Eh ! c’est que bien souvent leur incommodité vient du boire et du manger trop fréquent. Par exemple, il y en a qui déjeunent, qui dînent, qui goûtent et puis soupent. Ils s’en vont le matin au réfectoire déjeuner. Du déjeuner au dîner il n’y a pas loin ; et ainsi ce pauvre estomac n’a pas le temps de faire la digestion. L’on vient à dîner avant que cette première digestion soit faite, et puis bientôt après on y ajoute le goûter. Tout cela cause [108] des vapeurs, qui circulent et montent au cerveau ; et de là vient la plus grande part des maux de tête de partie de nous». (XII, 45).

Nous ne savons ce que penserait un mettre de la Faculté de cette interprétation ou de ce diagnostic ! Pour nous, qu’on nous pardonne cette audace ! nous estimons que Monsieur Vincent a une anatomie à lui un peu spéciale et que les fameuses vapeurs, nous en verrons d'autres exemples, jouent un rôle un peu arbitraire ! Et puis, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que, dans son exposé de la situation, il exagère un tantinet pour le besoin de la cause, qui est d’empêcher ses enfants d’abandonner la pratique de deux repas seulement par jour, dîner et souper. Le petit doigt de vin et le petit morceau de pain qui l’accompagnait, qu’on prenait le matin, en guise de petit déjeuner, ne devait pas peser lourd sur l’estomac, au bout d’une heure, et encore moins au moment du dîner, à 10 h. 30 ou 11 heures ! Quant au goûter, combien pouvaient-ils se payer ce luxe ? Mais, n’anticipons pas ! Tout ceci soit dit, salva reverentia !

La plupart du temps, les missionnaires souffraient de catarrhes, rhumes négligés, pneumonies, congestions, hydropisie, goutte, dysenterie ou vulgaire diarrhée, etc…
Nous soupçonnons bien un peu certains de ces malaises, comme la goutte ou les attaques fréquentes d’apoplexie d’avoir eu pour origine une nourriture trop forte, trop carnée, mais qu’y pouvaient faire nos bons missionnaires ? Il y avait un principe qu’on leur enseignait et auquel ils se soumettaient en esprit d’obéissance : Manducate quae apponuntur vobis !

Si le régime alimentaire, auquel ils étaient soumis, pouvait entraîner quelque désordre de santé, ils n’en étaient point responsables. La faute en était aux mœurs du temps, à une nourriture à base de viande de bœuf ou de mouton, où les légumes occupaient peu de place ; ils n’avaient pas la ressource des pommes de terre, presque inconnues alors, et qui, comme on le sait, sous la forme de purée, est un légume passe-partout pour remédier à la pesanteur des estomacs débiles !

Par ailleurs, la purge et la saignée, panacées de ce temps de grands mangeurs, ne pouvaient remédier à tout, et même en en faisait un abus considérable, rendant le remède pire que le mal. Tomber entre les mains des médecins, c’était, en ce temps-là, signer presque infailliblement son arrêt de mort !

Mais, passons, nous les retrouverons plus tard !

II. Monsieur Vincent et la nourriture

Monsieur Vincent avait pour principe qu’il faut se nourrir, qu’il faut subsister, «et pour cela il faut que l’ordinaire soit honnête», sans superflu ni recherche de sensualité.

1. Une nourriture saine et de qualité

En fin psychologue et en bon père de famille réaliste, il voulait qu’on servit aux missionnaires une nourriture saine et abondante, appétissante et, autant que possible, variée, capable de les maintenir en état de service.
«J’ai su, écrit-il au Supérieur de Toul, en 1637, que votre pain n’était pas bien fait, je vous prie de le faire faire par quelque. boulanger, si vous en trouvez ; car c’est le principal que d’avoir du bon pain. Il sera bon aussi de varier quelquefois les viandes (traduisons : les aliments) pour soulager la pauvre nature, qui se dégoûte de voir toujours les mêmes choses. Vous ferez encore bien de recommander aux frères la netteté et la propreté tant de la cuisine que du réfectoire». (I, 387). [109]

Il recommandait de même aux frères cuisiniers de Saint-Lazare d'assaisonner les aliments du mieux qui leur était possible, considérant, disait-il, que le pain, le vin, les viandes et autres choses que vous apprêtez et assaisonnez, c’est pour sustenter et nourrir les serviteurs de Dieu ; et vous les devez regarder et considérer comme tels. (XI, 330).

Comme ils sont également suggestifs, ces avertissements discrets et charitables, que le bon saint, non sans une pointe de malice, adressait, en 1649, à l’économe du séminaire du Mans, qui était peut-être loin de se douter qu’il était question de lui-même :
«J’ai nouvelles d’une de nos maisons, lui écrit-il, que la mauvaise nourriture qu’on y donne fait de mauvais effets dans les corps et dans les esprits, en sorte que, si la personne qui a soin de la dépense et qui, pensant épargner, se porte à cet excès de ménagerie, ne fait un meilleur ordinaire, après l'avertissement que je lui en fais et la lettre que je lui en écris, je serai contraint d’en mettre un autre à sa place, qui donne raisonnablement de quoi sustenter a famille, comme l’on fait à St-Lazare et ailleurs ; car, faute de cela, plusieurs en sont indisposés. Je vous dis ceci, Monsieur, à cause que vous êtes eh pareil office, et : afin que vous ayez soin, s’il vous plaît, d’éviter semblables inconvénients, tâchant de donner de bon pain, bonne viande et de ne pas vendre le meilleur vin pour en donner de pire, ni exposer la communauté aux plaintes d’un avare traitement. J’ai été si touché de celles qu’on m’a faites de la maison dont je parle, que j’appréhende grandement que d’autres me donnent un mime sujet d'affliction ; j’espère que ce ne sera pas de votre côté ; je vous prie d’y faire attention» (III, 504-505).

Une autre fois, il confiait à M. Jolly le soin de prévenir le supérieur de Gênes, de ce qu’on se plaignait de lui, parce qu’il était «un peu trop rigide et épargnant dans la nourriture de la mission»? ajoutant : «Si vous jugez à propos de lui en dire un mot, comme de vous-même, vous le ferez, s’il vous plaît». (VII, 580).

Comme on le voit, il ne souffrait pas que les supérieurs et économes fissent une épargne non justifiée sur la nourriture, au détriment des santés et, par incidence, du bon esprit de la communauté.

A cet égard, sous l’œil vigilant de Monsieur Vincent, la Maison-Mère se devait de donner le bon exemple, et elle le donna mime si bien, la cuisine y était tellement savoureuse, que le bon saint finît par craindre que ce ne pût devenir un obstacle au détachement à pratiquer, si l’on devait partir en d’autres maisons moins bien partagées.
«Ce que vous me mandez de l’inégalité des maisons de la compagnie, écrit-il, en 1657, au supérieur de Toul, me confirme dans la crainte que j’ai toujours eue, que Saint-Lazare n’eût trop d’attrait, à cause du bon pain et de la bonne viande qu’on y manges, du bon air qu’on y respire, des espaces qu’on y trouve pour se promener et des autres commodités qu’il fournit, qui ne se rencontrent pas en toutes les autres maisons, et qui fait que les sensuels s’y plaisent. Ce n’est pas que grâces à Dieu, il s’en soit encore trouvé qui n’aient changé volontiers de demeure, lorsque les emplois les ont appelés ailleurs ; mais je dis que j’ai toujours eu crainte que ceux qui sont élevés avec trop de délicatesse n’aient peine de s’accoutumer à demeurer dans une petite maison mal bâtie, où la nourriture est grossière et où la nature ne trouve pas son compte». (VI, 516). [110]

Mais Monsieur Vincent veillait à ce qu’il n’en fût pas ainsi, et précisément pour que ses missionnaires ne fissent pas de leurs aises et particulièrement de la nourriture une question entre toutes capitale, au détriment des choses spirituelles et de la vocation, il avait soin de les engager à sanctifier le plus qu’ils pouvaient de nature, en apportant à leurs repas des dispositions propres à en relever la matérialité et à les rendre bienfaisants, aussi bien pour l’âme que pour le corps.

En allant au réfectoire, il fallait s’estimer indigne de prendre son repas avec les autres. C’est le premier conseil qu’il donnait à ses filles (X, 129), aussi bien qu’à ses missionnaires :
«Nous devrions toujours penser quand nous allons au réfectoire «Ai-je gagné la nourriture que je vais prendre ?» J’ai souvent cette pensée, qui me fait entrer en confusion : «Misérable, as-tu gagné le pain que tu vas manger, ce pain qui te vient du travail des pauvres ?» Au moins, si nous ne le gagnons pas comme eux, prions pour leurs besoins. Bos cognovit possessorem suum ; les bêtes reconnaissent ceux qui les nourrissent. Les pauvres nous nourrissent ; prions Dieu pour eux ; et qu’il ne se passe pas de jour que nous ne les offrions à Notre-Seigneur, afin qu’il lui plaise leur faire la grâce de faire bon usage de leurs souffrances.» (XI, 201).

Même en cette action de manger, si humble d’elle-même, puisqu’elle nous rappelle le côté animal de notre nature, au sens de Monsieur Vincent, l’humilité gardait tous ses droits. Il recommandait encore la modestie à table et d’éviter les fautes qu’on avait remarquées contre cette vertu. Il est regrettable que n’ait pas été conservé le texte de la conférence qu’il fît sur la gourmandise, et où il flagellait de même la sensualité.

Au cours de la retraite annuelle de 1632, il recommandait particulièrement d’être grandement mortifié et de se rendre indifférent en toutes choses, particulièrement pour ce qui est du vivre, du coucher et du vêtir ; et si l’on avait besoin de quelque chose, il fallait le dire à celui qui avait soin d'y pourvoir, lequel devrait en référer au Supérieur.
Monsieur Vincent ne voulait pas non plus que dans les conversations, on s’entretint des choses de la table, si on avait bien ou mal dîné, ou des autres choses, comme du coucher et du vêtir (XI, 102).

Une autre manière de spiritualiser les repas, est de ne pas céder trop facilement à l’animalité et de pratiquer à cet effet la sobriété.

On a de Monsieur Vincent quelques notes d’une conférence sur cette vertu, où il insistait sur la tempérance dans le boire et le manger. Il rapportait que les Ordinands avaient été fort scandalisés de deux prêtres de la compagnie, «lesquels se sont fort mal comportés dans le réfectoire en mangeant et buvant, et se jetant sur la viande comme s’ils voulaient tout dévorer à la fois !» Pour s’opposer au retour de tels abus, Monsieur Vincent prit la décision que désormais le supérieur se mettra à un bout de la table, son assistant ou sous-assistant à l'autre, afin que le supérieur, voyant d’un côté du réfectoire, l’assistant puisse aussi voir ce qui se passe de l’autre côté». (XII, 44).

Le saint ne se contenta pas de donner des conseils ou des avertissements pour que la réfection corporelle ne fut pas un obstacle à la perfection. Il prit en outre une série de mesures, dont le but principal était de maintenir en cette action l’esprit de pénitence et de pauvreté. [111]

2. L’environnement du réfectoire

a) La table de pénitence
Ce fut, d’une part, l’institution de la table spéciale, dite de pénitence, où se rendaient à tour de rôle ceux qui désiraient se mortifier, une fois ou l’autre, par un jeune ou une abstinence supplémentaire, à moins qu’ils ne fussent condamnés comme sanction d'un délit contre la règle ou l’obéissance.

Réfectoire
de
l'ancien Saint-Lazare

avant 1912

lorsque la maison était convertie en prison.

Saint Vincent a connu cette grande pièce.

 

b) Les deux pauvres
D’autre part, Monsieur Vincent établit la pratique de recevoir chaque jour au réfectoire deux pauvres, qui, seraient servis les premiers, même avant le Supérieur général. Tombée en désuétude après la Révolution, cette coutume fut rétablie en 1843, après un vote unanime de l’Assemblée générale (Décret 325).

De plus, un autre usage, destiné à sanctifier à sa manière les repas, en souvenir d’une parole évangélique : colligite fragmenta ne pereant, fut le plateau aux miettes, dont l’emploi remonte très probablement à Monsieur Vincent, et qui fut conservé à la Maison-Mère jusqu’à ces dernières années ; il n’y a pas longtemps qu’il a été supprimé.

Cet usage du plateau était aussi observé dans les autres maisons. M. Jolly y fait allusion, en 1682, dans une lettre au Supérieur de Troyes : «Pour ce qui est de se découvrir, dit-il, quand on reçoit à table de la main du supérieur le petit plat aux miettes, il n’y a rien de réglé touchant cela ; si quelqu’un le fait, on ne l’empêche pas, mais on n’en parle point non plus à ceux qui ne le font pas.» (Arch. S.L., doss. Jolly, 241).
Faisant la visite du séminaire de Montauban, en 1705, le visiteur fait observer que les plats à ramasser les miettes sont beaucoup trop grands.

c) La lecture à table
Mais, de tous les moyens employés par Monsieur Vincent pour élever les esprits tandis que les corps réparaient leurs forces physiques, le plus efficace et le plus utile fut l’institution de la lecture de table, pendant tout le repas.
Elle fut établie dès l’origine de la compagnie, et fidèlement faite, à chaque repas, tant à Saint-Lazare que dans les autres maisons. Elle ne devait jamais s’omettre, même si au cours des missions le curé du lieu était présent au repas ; on ne pouvait rien en supprimer, ni en tout, ni en partie, pas même après avoir fait l’adieu ou clos la mission (XI, 102, 103)

Il y eut d’abord une exception le soir des jours de jeûne, où le repas se prenait en silence. Cet usage fut supprimé à Saint-Lazare par M. Alméras, peu avant 1668, «pour de bonnes raisons». (toujours cette formule !), et l’Assemblée générale décida que cette manière de faire serait établie dans toutes les maisons et même pendant les missions (Circ., I, 95).

La lecture était faite, évidemment, pour être écoutée. Dans un entretien de 1642, Monsieur Vincent s’élève avec véhémence contre ceux qui parlent à table pendant la lecture, répétant, nous dit-on, jusqu’à 15 ou 20 fois de suite ces paroles : «parler à table pendant la lecture !» puis, il ajoute : «Quoi ! sera-t-il dit qu’à l’imitation de cette compagnie, plusieurs bons ecclésiastiques se font lire à table et écoutent avec avidité la lecture, et que néanmoins nous tombions dans ce défaut, et cela dans la naissance de la compagnie !» (XI, 115-116).

Mais, pour qu’une lecture soit écoutée avec avidité, il faut qu’elle soit intelligemment faite et compréhensible. Monsieur Vincent en avait conscience, et il y veillait. Au cours d’une répétition d’oraison, il donnait à la communauté cet avis, qu’aujourd’hui encore on aurait avantage de mettre en pratique :
«Que la Compagnie veille surtout à la lecture de table ; on lit trop vite, comme s’il y avait presse. Toutefois, je le reconnais, depuis quelque temps on est plus lent et on s’arrête à la fin des phrases ; mais c’est insuffisant ; il faut lire la phrase posément, [112] lentement, sans hâte, puis s’arrêter, ensuite commencer la suivante. Comment comprendre autrement ? Notre esprit est comme un petit vase à ouverture très étroite ; qu’on y verse de l’eau peu à peu à petits filets, elle entre sans perte et le vase ne remplit ; mais qu’on la verse rapidement et en abondance, il en pénètre fort peu, ou plutôt il n’y entre rien. De même, avec une lecture posée l’esprit s’imprègne de ce qu’il entend ; ce qui lui est impossible à l’audition d’une lecture rapide, car alors il court toujours en arrière et ne peut s’arrêter nulle part ; d’où pas de fruit. Je prie tous ceux qui liront dorénavant de veiller à cela et d’élever de temps à autre leur cœur à Dieu pendant la lecture, lui demandant de vouloir bien graver dans l'esprit des auditeurs ce qui se lit, et en faire profiter surtout le lecteur».

Monsieur Vincent, remarque le rédacteur, ajouta qu’il y avait différence entre lire lentement et lire posément. (XI, 151-152).

A ce propos de la lecture de table, on nous permettra de relever un joli trait, qui est tout à l'honneur de M. Alméras, du temps où il était assistant de Saint-Lazare. On lit dans sa vie :
«Il a fait… l'office de lecteur de la première table, qui est l’emploi ordinaire des élèves, s’acquittant comme eux de cet office pendant toute la semaine en laquelle il avait commencé de lire ; et ce qui est beaucoup plus remarquable, c’est qu’il allait prévoir la lecture à la même heure que les séminaristes y vont d’ordinaire celui d’entre eux qui avait le soin de la faire prévoir lui disait la manière qu’il fallait observer soit pour le ton, soit pour la prononciation, et M. Alméras suivait en cela, par un effet singulier de son humilité, non pas ses propres lumières, mais celles d'un jeune clerc nouvellement reçu dans la Congrégation et qui était sous sa conduite». (p. 96).

On notera dans ce passage que le lecteur, généralement un séminariste, lisait pendant une semaine entière, et qu’il avait soin de bien préparer sa lecture, sous la vigilance de celui qui en était chargé.

Il n’est pas sans intérêt de savoir ce qu’on lisait à Saint-Lazare pendant les repas.

Monsieur Vincent avait posé en principe que la lecture devait porter à la piété et à l’édification.
C’est pourquoi, il faisait lire la Vie de saints religieux (II, 203) ; — les relations envoyées par les missionnaires en pays infidèles, comme celles de M. Le Vacher, dont il disait, un jour : «M, Le Vacher, de Tunis, nous a envoyé une relation de ses emplois, qui est de grande consolation et qui, ayant été lue au réfectoire, a fort édifié la compagnie». (V, 626).

L’ouvrage célèbre et bien connu de non séminaristes, mais que, parait-il, ils n’apprécient pas toujours à sa juste valeur, celui du bon Père Rodriguez sur La perfection chrétienne, eut les honneurs de la lecture publique : en 1658, en sorte que, déclare saint Vincent, les âmes qui sont bien préparées en retirent de notables profite pour ne défaire de leurs défauts et avancer dans la perfection. (XII, 12).

De même, les lettres édifiantes des missionnaires des campagnes étaient communiquées du haut de la chaire du réfectoire. Parlant de ce que lui écrivait le supérieur de Notre-Dame de La Rose, M. Chrétien, au sujet des huguenots qui tiennent leur synode, et en même temps de la bénédiction qu’il plaît à Dieu donner aux catholiques [113] pour les combattre, Monsieur Vincent d’ajouter :
«Il en dit des choses qui sont de grande consolation ; j’en ferai faire la lecture au réfectoire». (XII, 294).

Nous savons par un manuscrit du frère Robineau, que l’usage de lire le martyrologe à la fin du dîner, fut introduit à Saint-Lazare, en 1654.

Après la mort de saint Vincent, les lectures du réfectoire furent également fort variées et dans la ligne du passé.
On y lisait, en outre, certaines lettres des supérieurs généraux, ou encore les Mémoires concernant nos fonctions, les missions, par exemple ; mais, dans ce cas, il était recommandé d’interrompre ces lectures, s’il se trouvait quelque externe au réfectoire. (Circ., I, 80)

M. Alméras prescrivit, en 1668, la lecture de la Vie de Monsieur Vincent, notre très honoré Père (Circ., I, 97), et pour répondre à un désir de l’Assemblée de 1673, M. Jolly promit qu’à l'intention des maisons de la compagnie, on ferait des extraits des Lettres de Monsieur Vincent, conservées à Saint-Lazare, et dans lesquelles il y avait quelque chose d’édification. (Circ., I, 134).

d) Les exercices de prédication
Comme de non jours, la lecture du réfectoire fut parfois remplacée par des exercices de prédication.

Il semble que Monsieur Vincent ait d’abord hésité sur le lieu où se feraient ces exercices.
Dans la répétition d’oraison du 16 août 1655, il disait :
«J’ai pensé que nous ferions bien de nous exercer à la prédication, afin de voir comment un chacun s’y comporte, pource que tel prêchait il y a un an de telle façon, qui à présent a changé et prêche autrement, et ainsi l’on verra ceux qui s’y prennent comme il faut. Ci-devant on l'a quelquefois fait dans le réfectoire ; je pense qu’il sera bon que nous le fassions en particulier en quelque lieu, afin de reconnaître le talent d’un chacun. Les prêtres et les clercs y assisteront. Cela se fera chacun à son tour, à commencer par les prêtres, puis ce sera aux écoliers et au séminaire, qui y assistera aussi. Je commencerai le premier ; puis après, M. Portail. Demain, ni après, je ne le puis, à cause de quelque embarras ; ce sera, Dieu aidant, pour jeudi ; ce pourra être après vêpres et en la salle de Saint-Lazare». (XI, 256-257).

Finalement, il fut sans doute décidé que les exercices de prédication auraient lieu au réfectoire. Monsieur Vincent écrit, le 28 août 1656, qu’on prêche au réfectoire, matin et soir, avec bénédiction, par la grâce de Dieu (VI,71) Séminaristes, clercs et prêtres, prêchaient à tour de rôle, s’exerçant ainsi au ministère de la parole (VI, 76).
«M. de Mursy est un homme de Dieu, mandait saint Vincent au supérieur de Tunis ; il nous a prêché ici trois ou quatre fois, comme ont fait les autres prêtres, les écoliers et quelques séminaristes, et cela avec tant de grâce dans sa simplicité et manière de prêcher simple et dévote, que chacun a reconnu que c’est Notre Seigneur qui nous a prêchés par lui, et qu’il parait une bénédiction particulière de Dieu en ceux qui prêchent simplement et dévotement comme lui. Je vous prie de ne lui pas faire connaître ce que je vous dis, ni à qui que ce soit». (VI, 113).

Ce qui ne se passait certainement pas du vivant de Monsieur Vincent, se produisit dans la suite des temps. Il y a lieu de penser [114] en effet, que ces exercices de prédication au réfectoire soulevèrent parfois l’hilarité de l’auditoire, puisqu’on dit de l’étudiant François Frété, dans sa notice : «... il ne se laissait point aller à de grands rires lorsqu’on prêchait ; souvent même il n’en avait pas seulement l'intention ; que si quelquefois il souriait en ces occasions difficiles, c’était si bas qu’il n’était pas même entendu de ses plus proches voisins». (Not. ms, p, 61).

Et maintenant que nous savons en quel esprit les missionnaires devaient prendre leur réfection corporelle, et les moyens à prendre pour la sanctifier, nous allons examiner la matérialité des choses, c’est-à-dire, par exemple, comment étaient organisés les repas, aussi bien que ce qui en composait les menus.

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