| Le P. Pedro, intransigeant serviteur des plus pauvres
C’est donc naturellement que le jeune Pedro envisage la prêtrise et entre à 15 ans au sémi naire lazariste de Lanus, puis au noviciat de Buenos Aires. «J’ai choisi une vie qui consiste à imiter deux modèles, Jésus-Christ et Vincent de Paul ; je connais presque tout de leur vie» , explique-t-il. Pourquoi saint Vincent ? «J’étais impressionné par le charisme et la constance d’un homme qui avait la faveur des plus grands de son siècle.» De même, c’est dès l’enfance que Pedro dé couvre la joie de servir. Son père maçon — il a bâti la maison familiale — lui apprend dès l’âge de 9 ans à monter un mur de brique et à tailler une poutre. Des connaissances pratiques qui lui seront utiles, plus tard, pour bâtir la Cité Akamasoa dans les environs d’Antananarivo, capitale de Madagascar. À la fin de l’adoles cence, attiré ni par l’argent ni par la réussite professionnelle, il multiplie les engagements caritatifs auprès des tribus Mapuches dans la Cordillère des Andes, des Indiens Matacos, ou encore dans les bidonvilles de Buenos Aires. C’est ainsi que, quelques années après Vati can II, il se fait maçon pour les paroisses de Vangaindrano, région misérable au Sud-Est de Madagascar : «À l’époque il n’y avait que 3 % de pauvres, aujourd’hui ils sont 35 %… » Quant à sa soif de justice, il la date de ses années d’études à Ljubljana, en Slovénie, en pleine dictature communiste et au contact d’une Église persécutée. «Le rôle d’un mis sionnaire m’apparut alors très clairement : résister.» De même, quand il arrive à Paris, «à la jonction des ères Pompidou et Giscard» , il ne s’attend pas à découvrir tant de banlieues inhumaines, tant d’hostilité à l’égard des im migrés. Aussitôt, le voilà engagé à Nanterre, avec d’autres jeunes religieux, comme tra ducteur pour les immigrés d’Europe de l’Est et d’Amérique latine. Les étés, il découvre en auto-stop l’Europe du Nord ou l’Irlande ; il s’installe dans Harlem ou dans le Bronx à New York, parcourt seul et à pied la Terre sainte ou le Maghreb… Fort de ces multiples expériences, et ayant com pris « l’impasse de l’individualisme occidental et l’immobilisme d’une Église coupée des hommes» , Pedro Opeka est ordonné prêtre à 27 ans, dans le sanctuaire argentin Notre-Dame de Lujan. «Ce jour là, j’ai demandé à Dieu de ne jamais trahir les pauvres et je me suis donné comme programme de vie : “Tout homme est mon frère”.» Et de raconter en riant qu’il volait alors « à 10 000 mètres d’altitude» ! Très vite, il est de retour à Vangaindrano, curé de la paroisse où il avait été stagiaire. Il y restera quinze ans, en lien avec une vingtaine d’autres Slovènes missionnaires dans la région, cherchant à mettre en pratique l’esprit du Concile : vie au plus près des populations, travail dans les rizières, formation des laïcs, place faite aux jeunes, renouvellement de la liturgie… Plus de 10 000 fidèles seront présents pour l’inauguration en 1989 de la paroisse Saint-Joseph qu’il a contribué à reconstruire. Bref, des années « extraordinaires» , mais auxquelles il doit mettre un terme du fait de problèmes de santé. Sur proposition de ses supérieurs, le voici direc teur du scolasticat lazariste de « Tana », la capitale malgache. Là, sa curiosité l’amène sur l’immense décharge d’Andralanitra, où des centaines de per sonnes vivent dans des conditions effroyables. « J’ai vu des enfants disputer des déchets à des cochons ou des chiens ! » Disciple de Vincent de Paul, sa place n’est-elle pas près des pauvres ? Ses supérieurs ne souhaitent pas le voir s’investir à la décharge. Mais en avril 1989, au stade d’Alarobia, voyant Jean-Paul II prendre dans ses bras une fillette en haillons avec un bébé dans le dos – « C’était la rencontre du messager du Christ avec l’humanité souffrante » –, le P. Pedro se sait confirmé dans son intuition. À partir de là, il se rend chaque matin sur la décharge, proposant son aide, nouant la confiance, imaginant une nouvelle vie avec ces démunis. « En réponse, j’ai parfois reçu des crachats, des insultes, des coups… » Six mois plus tard, 70 familles s’installent dans un premier campement appelé Antolojanahary (« don de Dieu », en malgache). Début 1990, la première école de l’association Akamasoa (« Les bons amis ») est ouverte. « C’est grâce à lui que ma vie a été sauvée et que j’ai pu étudier ; sans lui je serais morte », résume Lydia Tojoniaina, surnommée Tojo, découverte par le P. Pedro sur la décharge alors qu’elle avait 9 ans et qui est aujourd’hui élève à la Légion d’honneur. Pedro Opeka a vite fait de comprendre que ces sans-abri, démunis de tout, ne retrouveront dignité et autonomie qu’en devenant acteurs de leur développement. Il invite ceux qui veulent quitter la décharge à creuser la montagne proche, pour produire moellons, pavés et gravier et les vendre aux entreprises de construction. « Nous avons aussi utilisé ces pierres pour bâtir les premières maisons » , précise-t-il. Lors de la sortie du premier ouvrage consacré au prêtre d’Akamasoa (1994), quelques Français fondent « Les Amis du Père Pedro » (2). Forte de 1 500 membres, l’association recueille des fonds, organise des tournées et relaie les in formations. « Dieu est notre principal bailleur » , a-t-il l’habitude de répondre pour expliquer la générosité de ses bienfaiteurs, à commencer par la Principauté de Monaco. Aujourd’hui, Akamasoa représente cinq centres d’accueil composés de 17 villages où logent 3 000 fa milles ; plus de 9 000 enfants sont scolarisés dans les 8 écoles primaires et secondaires et le lycée ; 3 500 emplois ont été créés (construction, confec tion, ateliers de tuiles, de mécanique, de menuise rie…), sans parler des 11 000 habitants des villages voisins qui bénéficient des 6 dispensaires et du cabinet dentaire… « Je vois tous les jours ce miracle de la transformation des cœurs » , poursuit celui que tous, à la Cité Akamasoa, appellent Monpera, «mon Père». Un père qui se montre exigeant et ne mâche pas ses mots pour dénoncer l’infidélité conjugale, l’alcoolisme et la convoitise qui ravagent la société malgache. « Quand j’ai découvert Tananarive en 1970, on vivait dans une société de respect et de courtoisie. Désormais, on y recense officiellement 200 meurtres chaque année. » Plus grave, selon lui : le manque absolu d’initiative individuelle et collective. « Il existait dans la société malgache, rappelle-t-il, des traditions ancestrales et des valeurs de solidarité qui auraient dû aider ce peuple à relever la tête. La misère est une prison ; elle brise la volonté d’en sortir.» Nommé à la Commission internationale des lazaristes pour la promotion des changements systémiques, le P. Pedro essaie d’insuffler dans la famille vincentienne (lazariste, Filles de la Charité, laïcs des conférences Saint-Vincent-de Paul…) ses convictions et son enthousiasme, lui qui a «toujours mis les pauvres à la première place» dans sa vie de prêtre. «Avec un bonheur indescriptible ! » CLAIRE LESEGRETAIN
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