MARIE-ANDRE

Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953

SŒUR ROSALIE

V

SŒUR ROSALIE ET LES RICHES

“Si l’on connaissait la misère
du cœur des gens riches,on en aurait pitié”.

Sœur Rosalie, si pitoyable pour les pauvres gens, ne l’était pas moins pour ceux qu’on appelle, non sans erreur bien souvent, les heureux de ce monde. Combien de fois arriva-t-il qu’une de ces élégantes dames, entendant parler de l’illustre Fille de la Charité, se fit conduire rue de l’Epée-de-Bois, dans le seul but de confier son chagrin, d’entendre une parole de réconfort. “Ah mes Sœurs, disait la religieuse, nous sommes bien plus heureuses que ces grandes dames en équipage et en robe de soie ! Elles ont parfois bien du chagrin. Si l’on connaissait la misère des gens riches, on en aurait pitié !” [41]

La visiteuse bien habillée n’avait pas pour cela un tour de faveur ; elle s’asseyait sur un banc dans la file des autres clients et, pour plusieurs d’entre elles, la proximité des misérables, vus de près pour la première fois, était une révélation. Enfin, après une longue attente, la porte du parloir s’ouvrait et laissait apparaître une religieuse d’aspect fatigué, aux grands yeux perçants pleins de douceur.
— Madame, que puis-je pour vous ?
C’était son premier mot. On venait la visiter parce qu’on avait besoin d’elle. La grande dame, d’abord interloquée par l’exiguïté et la pauvreté du lieu, par le peu de majesté et de représentation de l’humble Sœur, dévidait peu à peu l’écheveau de son existence. Pour l’une, c’était la mort d’un unique enfant qui avait brisé sa vie. Pour l’autre, le dévergondage d’un époux ou d’un fils. Ou encore la ruine. Ou parfois une faute grave qui torturait la conscience de la malheureuse. Ou rien d’autre qu’une vie comblée et sans but, laissant l’âme desséchée et sans joie.

Sœur Rosalie appelait Dieu à son aide. D’une perspicacité étonnante, elle trouvait aussitôt le remède approprié, remède qui souvent consistait à tirer de leur égoïsme inconscient des personnes du monde désoeuvrées, douloureuses, mais non dépourvues de bonne volonté. Elle les transformait en auxiliaires pour ses pauvres [42]

— Madame, proposait-elle à une mondaine, n’accepteriez-vous pas de vous intéresser à une famille d’honnêtes gens ? La misère est effroyable du fait de la maladie du père qui, seul, la faisait vivre. Vous goûteriez un bonheur insoupçonné en vous intéressant à eux ; ils en seraient honorés et touchés. Madame, croyez-moi, mettez vos habits les plus simples, allez les voir comme vos meilleurs amis, faites-leur sentir que vous les traitez en égaux.

La dame hésitait. Elle n’avait pas l’habitude, objectait-elle. Elle ne savait comment s’y prendre. Avait-elle jamais gravi un de ces escaliers branlants, pénétré dans un taudis ?

Sœur Rosalie cherchait dans ses listes d’adresses quelque famille sympathique, où la misère était moins répugnante, où il y avait de mignons enfants.
— Je vous ferai accompagner d’une de mes filles pour vous faciliter votre première visite. Voulez-vous ?

Ordinairement, la visiteuse acceptait. Quelques semaines plus tard, elle revenait rue de l’Epée-de-Bois
— Quel bien vous m’avez fait en me confiant cette famille ! Ma vie en est toute changée.

A celle dont le fils avait quitté le foyer familial pour courir à l’aventure
— Croyez-moi, Madame, le meilleur moyen [43] d’attirer sur votre enfant la miséricorde de Dieu, ce serait de vous intéresser à l’un ou l’autre de ces jeunes gens venus des quatre coins de la France pour faire leurs études à Paris et qui sont seuls, sans ressources, sans famille. Je vais vous donner quelques adresses, si vous le voulez bien. Leur mère me les a confiés. Si vous consentiez à m’aider, comme je vous en serais reconnaissante ! Croyez-vous que ce que vous ferez pour eux ne sera pas la plus éloquente des prières pour votre enfant momentanément égaré ?

Et à l’épouse malheureuse :
— Hélas ! Madame, vous êtes bien à plaindre. Et peut-être que le meilleur dérivatif à votre gros, chagrin serait de visiter de plus malheureux que vous. Combien de femmes du peuple de ce triste quartier ont à pâtir de leur mari. Ce n’est pas tout à fait la faute de ces pauvres diables. Ces gens sont tassés les uns sur les autres dans des logements invraisemblables d’inconfort. Alors, l’homme va au cabaret. Où voulez-vous qu’il aille le soir et le dimanche ? Et quand il a bu, c’est la femme qui paye la note. Consentiriez-vous à aller voir telle femme, une de mes orphelines ? Elle est digne d’intérêt, vous le verrez. Et s’il vous était possible de trouver pour cette famille un appartement plus décent, je crois bien que l’homme resterait davantage chez lui. Essayez et revenez me dire votre pensée. [44]

“Madame, disait-elle à une autre dont la conscience était chargée, le bon Dieu nous attend toujours avec toute sa miséricorde. Le meilleur moyen de réparer, c’est de faire du bien autour de soi".

“Tenez, j’ai présente à l’esprit une brave femme qui a eu une vie agitée, elle a charge d’enfants. Son mari l’a plantée là. Voulez-vous l’aimer un peu ? Le bon Dieu ne fait pas de différence entre riches et pauvres, il est mort pour les uns et pour les autres et les plus éprouvés seront au-dessus de nous au ciel, vous verrez”.
La dame hésitait, puis se décidait.

A une autre personne du monde, inconsolable de la perte de son unique enfant, Sœur Rosalie confia qu’elle venait d’être sollicitée en faveur d’une petite malade
— En souvenir de votre fillette, voulez-vous prendre celle-ci en charge ? Sa maman n’a pas le moyen de la soigner.

Elle explique la situation à sa manière alerte et claire, et donne l’adresse en question. La grande dame, un peu émue, ne refuse pas ce qu’on lui demande au nom de son enfant. Elle s’attache à la pauvrette et son désespoir cesse.

Quelquefois, ces excellentes personnes, encore peu expérimentées, vite découragées, revenaient près de la religieuse et, sûres d’être approuvées, lui contaient leur déception. “Je ne [45] suis pas contente de la femme que vous m’avez confiée. Pour lui venir en aide, je lui ai laissé une bague de grande valeur. Savez-vous ce qu’elle en fait ? Au lieu de la vendre, elle la porte au doigt. J’en suis découragée. — Il faut lui pardonner, répondit calmement Sœur Rosalie ; c’est peut-être la seule joie qu’elle ait encore eue dans sa vie. Regretteriez-vous de la lui avoir procurée ?”

“ Oh ! le beau bébé !”

Un jour que Sœur Rosalie portait un nouveau-né, une jeune femme du monde arrive inopinément :
— Oh ! le beau bébé, ma Sœur. Voulez-vous me permettre de le tenir dans mes bras ?

La religieuse, avec son à-propos habituel, lui dit :
— Voulez-vous en être la marraine ? Il n’est pas baptisé.

Emoi de la jeune visiteuse
— Vous me prenez au dépourvu. Quelle responsabilité ! ma Sœur.
— Il y en aura si vous refusez, mais si vous acceptez, oh ! comme le bon Dieu vous bénira.

Comment refuser quand la proposition est faite si surnaturellement ?

Ainsi utilisait-elle toutes les bonnes volontés. [46] celles des riches comme celles des pauvres, pour le service de la charité. Car si les grandes dames plus libres pour les visites disposaient aussi de plus d’argent, avec quel cœur, également, telle petite ouvrière ou femme du peuple acceptait, sur la demande de Sœur Rosalie, de laver le linge d’un malade ou de raccommoder les vêtements d’une aveugle. C’était vraiment l’union de tous dans la charité.


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