MARIE-ANDRE

Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953

SŒUR ROSALIE

 

XIII

DERNIÈRES ANNÉES

“Je vois toujours Dieu dans sa sainteté”.

Les années passaient. La Sœur, intrépide, continuait sa vie silencieusement héroïque, en dépit de ses fatigues qui l’obligeaient à rester de longues semaines à l’infirmerie.

Elle n’avait jamais été vigoureuse ; sa volonté seule commandait à son corps débile. Jamais elle ne s’était souciée de sa santé, encore moins de son confort. Jamais elle ne s’était procuré une distraction même légitime. Elle ne connaissait de Paris que le coin où elle vivait, les hôpitaux, les prisons, les bureaux des grandes administrations. Les belles avenues, les quartiers splendides lui restaient inconnus. Ses récréations se passaient à faire raconter aux religieuses leurs visites de la journée ou à leur [97] lire son courrier en les priant d’y répondre. Dans les cas urgent, malgré son âge ou le mauvais temps, elle montait le soir dans une mansarde visiter un malade ou un agonisant. Les passants apercevaient la silhouette de cette femme admirable tenant à la main une lanterne. Si épuisée était-elle parfois qu’il lui fallait demander le bras d’une de es compagnes…

De toute sa vie, elle n’alla au jardin ; une seule fois cependant, à force d’instances, ses filles l’y entraînèrent pour cueillir des poires. Mais à peine eut-elle fait quelques pas, que la sonnette retentit : “Voilà un pauvre, s’écria-t-elle. Il faut que j’y aille !” Elle remonta les degrés de l’escalier ; le jardin ne la revit plus.

Obligée par obéissance de se rendre à Versailles où ses supérieures l’avaient demandée pour une fête, elle se mit à pleurer, “craignant que les portes de la ville tombassent sur elle parce qu’elle allait prendre quelque plaisir et abandonner ses pauvres. La Mère Générale qui songeait à lui donner une charge, la laissa au pauvre peuple de Saint-Médard.”

Lorsqu’arriva “la cinquantaine” de sa vocation, la communauté voulut la fêter joyeusement. De quelle diplomatie ne dût-on pas user pour offrir ce jour-là, à la supérieure un meilleur repas, car jamais elle ne voulait d’extra, sous quelque prétexte que ce fût. Ne disait-elle [98] pas : “II y a quelque chose qui m’étouffe et m’enlève tout appétit, c’est la pensée que tant de familles manquent de pain.”

On lui avait bien demandé de l’argent, mais, devinant qu’il s’agissait d’elle, elle se montra peu prodigue. “Il fallut ruser avec nos familles”, dit l’une de ses filles. Finalement, on s’en tira, mais alors que toutes se réjouissaient familièrement autour de la Mère, celle-ci leur demanda : “N’y a-t-il pas des pauvres qui attendent au parloir ?” La pensée qu’un indigent eût pu attendre tandis quelle se récréait, lui eût ôté sa joie Fait-on attendre Jésus-Christ Pour elle, le pauvre était le sacrement de Dieu. Aussi à peine s’accordait-elle le temps nécessaire pour les repas. Si, par pitié pour cette pauvre supérieure harassée, la portière ne l’avertissait pas immédiatement qu’un pauvre demandait à lui parler, elle s’en montrait vivement contrariée : “Ces pauvres gens n’ont pas de temps à perdre”. disait-elle.

Chaque année, pour sa fête, elle n’acceptait que les fleurs du couvent et ne souffrait pas qu’on lui offrît quelque petit présent personnel : “Donnez-moi des hardes bien raccommodées ou mieux encore des vêtements neufs, voilà les bons travaux des Filles de la Charité, les cadeaux qui me font plaisir.”

Sa charité croissait toujours. A mesure que [99] son corps se décharnait, ses yeux s’illuminaient davantage. Sous des dehors ordinaires (toute sa vie, elle s’était évertuée à cacher ses efforts, ses sacrifices), elle apparaissait “d’une perfection inégalable. Ainsi devait être la Sainte Vierge chez saint Jean”, disent les témoins.

“Quelle erreur ce serait de se représenter Sœur Rosalie comme une sorte de philanthrope au tempérament sensible et actif. Sœur Rosalie fut une Sœur de Charité pieuse, régulière, personne de communauté exemplaire, véritable mère pour ses compagnes, qui, plus et mieux que d’autres a compris le sens la valeur et la portée de l’enseignement de Notre-Seigneur et de son appel à la charité surnaturelle et pratique ? Comme ce fut le cas pour saint Vincent son modèle, c’est sa piété et son effort vers la sainteté qui l’ont conduite à l’action charitable ; nous savons avec quelle intensité et quel succès. On s’explique, dès lors, fort bien les démarches en cours qui tendent à faire proclamer Sœur Rosalie bienheureuse et même sainte .” (1)

Pendant les trois dernières années de sa vie, plusieurs de ses filles s’étaient donné le mot pour épier ses moindres manquements : elles ne [100] purent jamais la prendre en défaut. Lorsque sa était par trop éprouvée, un éclair passa dans ses yeux, mais pas un geste, pas une parole. “Il faut mourir, à soi-même”, disait-elle.

Or, cette admirable servante du Christ, si sereine, si abandonnée, si oublieuse d’elle-même, n’avait pas reçu ces grâces sensibles qui facilitent la pratique de la vertu Elle le révéla le jour où elle dit à une Sœur consolée : “Vous êtes bien heureuse. Il y a quarante-quatre ans que je sers Notre-Seigneur et je ne sais ce que sont les consolation spirituelles. Je vois toujours Dieu dans sa sainteté et mes péchés méritent les châtiments de sa justice.”

Elle vivait en présence de ce Dieu trois fois saint, dans la compagnie de son ange gardien auquel elle avait une singulière dévotion Son extérieur révélait sa foi profonde en ce témoin invisible. Brûlante de fièvre, à l’infirmerie, elle ne s’adossait pas à son fauteuil. Elle sortait de l’oraison le visage éclairé d’un reflet divin. Son ton de voix bas, ses mouvements ordonnés, son calme profond, dénotaient sa foi. La communion la transfigurait. Elle était pénétrée d’un égal respect envers ceux qui, pour elle, tenaient la place de Dieu, les prêtres surtout, dont elle disait : “Si on les voyait en Dieu, leur humanité serait comme le buisson ardent qui dérobait à Moïse [101] la vue du Seigneur lui-même.” Son esprit de foi lui faisait voir Dieu dans ses filles qu’elle traitait avec des égards et auxquelles elle parlait toujours avec déférence et délicatesse.
“Voudriez-vous faire ceci ? Auriez-vous l’obligeance de faire cela ?” Mais elle exigeait d’elles aussi cette même vue de foi et, pour l’entretenir elle leur faisait méditer chaque mois l’Epître de saint Paul sur la charité. “Vous n’avez pas considérer Dieu dans ce pauvre” dit-elle un jour a une Sœur un peu brusque. “Elle nous observait, dit l’une d’elles, pour nous reprendre d’une indélicatesse à leur sujet, car Notre-Seigneur était présent dans le pauvre.” À une religieuse vexée de l’insolence d’un indigent, elle riposta : “Mais ces pauvres gens ne connaissent pas la valeur des mots. Ils croient vous faire un compliment. Tâchez de les contenter quand même".

Elle récompensait la plus dévouée de ses filles en la désignant pour servir la soupe aux mendiants : “C’est Jésus-Christ que nous allons servir”. — "Il faut avoir de la dévotion pour les membres souffrants de Jésus-Christ. Quel honneur ont les anges d’entourer le Christ dans ces mendiants !”. Elle disait encore : “Il faut avoir un cœur de mère pour le prochain, d’enfant pour Dieu, de juge pour soi-même.”

C’était bien en vérité, comme on vient de [102] le dire, un cœur de mère qu’elle avait, non seulement pour les pauvres, mais pour n’importe quel prochain et, naturellement, pour ses filles. Si elle exigeait leur entier dévouement ou l’oubli complet de leur propre personne, au profit de membres les plus aimés du Christ, de son côté, elle avait mille délicatesse pour ses religieuses.

Quand le temps était mauvais, raconte l’une d’elles, elle courait mettre nos chaussures sur l’âtre de la cheminée. L’une de nous chargée de classe rentrait-elle fatiguée, la Mère lui disait : “Je vais garder les enfants pendant que vous prendrez quelque chose que je vous ai préparé.”

“Elle s’assurait que nos pieds n’étaient pas humides, que nos vêtements étaient suffisamment chauds.” Si on lui avait tricoté des manches, elle s’en débarrassait au plus vite au profit de celle qui en avait le plus besoin : “Cachez-vous pour les mettre. On me les a données pour me faire plaisir, mais j’en ai bien plus à vous les voir porter.”

Loin de lui être une difficulté et une distraction, ses tracas, ses occupations absorbantes, ses relations avec les visiteurs accentuaient cette absorption de tout son être devant la majesté divine qu’elle voyait en tout et en tous. Avait-elle quelque ennui, elle s’évadait du parloir pour prier à la chapelle ou, si elle ne le pouvait, elle [103] s’agenouillait sur place entre deux visites.

“Quittons Dieu pour Dieu. Faisons oraison”, disait-elle se dirigeant vers 1es taudis. “C’est un grand honneur de recevoir les pauvres.” Elle poussait parfois l’humilité jusqu’à leur demander pardon ; ils n’y comprenaient rien. “Elle était instinctivement humble”, dit Sœur Costalin, qui vécut onze ans près d’elle. “Peut-être, ajoute-t-elle candidement, que depuis saint Vincent de Paul, aucune âme n’a été aussi humble.” Les relations avec les notabilités l’humiliaient : “Je ne sais pas ce que pensent ces gens de venir me consulter, moi qui n’ai ni bon sens, ni instruction. Les Parisiens sont comme ça. Le Bon Dieu sait bien que ce n’est pas de ma faute. J’ai beau leur dire que j’ai gardé les bêtes dans mon pays. Rien n’y fait. Ce sont mes péchés qui m’attirent cette publicité.”

Ses nuits étaient sans sommeil : elle pensait à ce qu’elle ferait le lendemain pour venir en aide à quelques pauvres qui la préoccupaient spécialement ou à quelque pécheur qu’elle voulait réconcilier avec Dieu, s’appliquant cette parole de saint Vincent de Paul : “Il ne me suffit pas d’aimer Dieu si mon prochain ne l’aime”. “Les pauvres souffrent, ça m’ôte tout mon plaisir. Comment voulez que je sois gaie lorsqu’il a autour de moi tant de gens qui souffrent et qui pleurent.” [104]

1) Annales de la Congrégation de la Mission, Paris, 1952. p. 26.


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