MARIE-ANDRE

Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953

SŒUR ROSALIE

Mil sept cent quatre-vingt-treize. C’est la Révolution. Une toute petite fille dans un hameau du jura voit passer des émigrés. Sa mère, apitoyée, leur donne vivres et vêtements. Quelques instants plus tard se présentent d’autres malheureux. II n’y a plus rien dans la maison. L’enfant n’hésite pas : elle court prendre dans l’armoire ses souliers du dimanche et les offre joyeusement aux déshérités.

Telle était Jeanne Rendu à sept ans, telle elle restera toute sa Vie. Véritable fille de saint Vincent de Paul, donnant, se donnant jusqu’à l’épuisement de ses forces, elle sera dès l’enfance son émule dans le dévouement, le désintéressement, l’amour du prochain [8]

I

L’ENFANCE
SOUS LE SIGNE DE LA CHARITÉ

“J’ai été élevée dans la crainte de Dieu”.

Jeanne naquit au hameau de Confort , dans l’Ain, le 9 septembre 1786 et fut baptisée le même jour. La maison campagnarde au toit tombant s’ornait de plantes grimpantes. Tout autour, un potager. Face à la demeure, au bord de la route, une antique chapelle, maintenant disparue, consacrée à Notre-Dame de Confort, rappelait la dévotion du peuple à la Vierge Marie, honorée sous ce vocable dans la région depuis le douzième siècle.

M. Rendu mourut prématurément, laissant sa femme chargée de trois fillettes, La France [9] était en plein climat révolutionnaire, mais le jura, protégé par ses montagnes, devenait le refuge des gens traqués pour leur foi ou leur roi. Le récit des tragiques épisodes de Paris et des grandes villes y arrivait tardivement et les habitants continuaient à mener leur vie champêtre et patriarcale. Hospitaliers et bons, beaucoup d’entre eux ouvraient leur porte aux fugitifs qui avaient dû tout quitter.

Chrétienne jusqu’aux moelles, Mme Rendu élevait son petit monde avec courage dans une atmosphère de sérénité. Les enfants, pour s’épanouir, n’ont-ils pas besoin de joie et de paix ? La maman y veillait. Seuls, quelques groupes infortunés errant dans la campagne ou frappant à la demeure hospitalière, révélaient aux bambins l’insécurité du moment. Mme Rendu apitoyait Jeanne, la seule qui, parfois, avait ses confidences, sur le sort lamentable des fillettes de son âge emmenées par leurs parents bien loin de la maison familiale :
— Vois-tu comme il faut être bon pour ces pauvres gens. Ils ont tout abandonné pour être fidèles à la loi du bon Dieu. Si on les découvrait, on les mettrait en prison ; peut-être même serait-ce pour eux la mort.

L’exemple de la maman, si accueillante et charitable, était bien plus éloquent que ses paroles. En la voyant distribuer lainages ou [10] denrées, Jeanne interrompait ses jeux et devenait soudainement sérieuse.

son influence sur ses compagnes, elle aimait jouer à la maîtresse d’école, taisant gravement réciter leçons et prières. Ou bien elle était la maman d’une petite fille très sage qu’elle récompensait en la conduisant à la chapelle de la Sainte Vierge. Elle trouvait toujours quelque raison de prier ou de faire prier. Si, au retour d’une promenade, l’église était fermée, Jeanne s’agenouillait devant la porte, pour parler au bon Dieu. Gaie comme un pinson, on la voyait souvent escortée d’une bande de petites filles ; quand l’une ou l’autre faisait quelque sottise, Jeanne la punissait en s’abstenant de jouer avec elle. Aussi la craignait-on un peu.

Cependant le témoignage de sa soeur que nous venons de citer ne s’accorde pas entièrement avec celui de Jeanne elle-même. Dans sa vieillesse, elle se reprochera d’avoir été une enfant pas très sage. “Je me dépêchais de faire toutes les méchancetés possibles, dit-elle, afin de ne plus avoir de fautes à commettre plus tard”. Toujours en quête pour trouver quelque farce afin de ta [11] quiner ses sœurs, elle jetait, à' l’occasion, leurs poupées par-dessus le mur du jardin. Les jeux l’intéressaient plus que l’école et les oiseaux plus que les courses du ménage. Mais, chose remarquable chez une si jeune fillette, la vue d’un mendiant la transformait et quand elle rencontrait l’un d’eux sur son chemin, elle l’amenait gentiment chez elle, disant : “Venez à la maison, maman vous donnera à manger”. Sa petite bourse ne se remplissait jamais ; si son grand-père lui donnait quelques sous, elle guettait sur le chemin l’arrivée d’un pauvre pour les lui donner ; puis, versatile comme on l’est à cet âge, elle oubliait cette souffrance et retournait à ses jeux.

“Je dirai que Pierre n’est pas Pierre”.

Un, jour, rentrant de l’école, Jeanne trouva chez elle un homme que sa mère avait hébergé. Il s’occuperait du jardin, lui dit-on, et logerait à la maison. La petite fille, curieusement, leva les yeux vers l’inconnu au visage plein de dignité. L’exubérante enfant eut vite fait connaissance avec l’étranger qu’elle accompagna au potager, le réjouissant de ses gentillesses et bavardages. Le soir venu, Mme Rendu logea le jardinier dans la plus belle chambre, N’était-ce point étrange ? Et puis, ce nommé Pierre ne travaillait pas beau [12] coup ; Jeanne avait remarqué qu’en matière de culture il en savait bien peu. Cependant, la maman lui montrait une particulière déférence. Tout cela était mystérieux et la perspicace fillette observait cette manière de faire sans rien y comprendre. Elle eut bientôt la clé du problème. Un matin, avant l’aube, intriguée par des bruits dans la maison, elle se leva et se dirigea à la dérobée vers la pièce d’où venaient des voix.

Stupéfaction ! Pierre, le jardinier, célébrait la messe et Mme Rendu, agenouillée, répondait aux prières. L’enfant, déconcertée, regagna son lit à pas étouffés. N’aurait-on pas pu lui dire que Pierre était prêtre ? Pourquoi l’avoir fait passer pour un jardinier ? N’était-ce pas un gros mensonge ? Or, Mme Rendu ne mentait jamais. Dans la cervelle de l’enfant de sept ans, quel trouble ! Une colère sourde n’attendait que l’occasion d’éclater ; elle se présenta quelques heures plus tard, à la suite d’une réprimande. La futée petite fille se redressa fièrement : “Eh bien ! maman, je dirai que Pierre n’est pas Pierre”.

Mme Rendu, muette de stupeur, regarda en tremblant Jeanne qui avait deviné ce qu’on lui cachait. Il était urgent de l’avertir. L’attirant avec tendresse, elle lui expliqua qu’en effet ce soi-disant jardinier était un prêtre, un évêque même, l’évêque d’Annecy, exposé à la mort s’il était reconnu comme tel, et que ce serait mille fois plus [13] cruel de le dénoncer que de refuser du pain à un pauvre. D’ailleurs, s’il était arrêté, on le ferait mourir et peut-être aussi la maman qui le cachait :
— Comprends-tu maintenant qu’il te faut garder ce grand secret ? Qui dirait la messe si les prêtres étaient trahis ?…

Toute sa vie, Jeanne Rendu remercia Dieu de l’avoir éclairée à temps.

Première Communion dans une cave.

Le curé de la paroisse, l’abbé Colliex, vint aussi se réfugier chez les Rendu. Habillé en berger, il gardait les moutons durant la journée ; la nuit venue, il continuait discrètement son ministère.

Préparée par lui, Jeanne fit sa première communion dans une cave. Des voisins montant la garde, la messe fut célébrée sans décorum, presque dans les ténèbres, sur un autel de fortune. L’enfant reçut Notre-Seigneur dans toute la fraîcheur de son âme ardente et se donna à lui pour toujours. Mûrie avant l’âge par les événements, la fillette, toujours joyeuse et paisible, acquit cependant une gravité précoce et une piété profonde. Déjà, elle rêvait de se consacrer uniquement à Dieu et travaillait généreusement à l’amélioration de son caractère. [14]

L’appel de Dieu.

La Révolution terminée, M' Rendu, pour compenser l’insuffisance de l’instruction négligée, mit son aînée en pension chez les Ursulines de Gex qui venaient de rouvrir leur établissement. Quel sacrifice de part et d’autre ! Jeanne était la joie de sa mère, mais cette femme de devoir, ne voyant que le bien de sa fille, n’hésita pas à s’en séparer.

La jeune pensionnaire, aimable, très intelligente, conquit vite la sympathie de ses maîtresses et de ses compagnes. Cependant, la vie régulière et monotone l’étouffait ; son tempérament réclamait plus de liberté d’allures et son attrait la poussait déjà vers le dévouement au pauvres et aux malades. “Une visite qu’elle fit avec sa mère à la supérieure de l’hôpital de Gex la confirma dans sa vocation”. En voyant ces longues files de malades en proie à la souffrance, le cœur de Jeanne s’émouvait ; elle eût voulu rester près d’eux, les soigner, les consoler.

Elle en parla à M. le Curé, son confident ; celui-ci, qui s’intéressait à la fillette, décida Mme Rendu à la mettre à l’institut de Carouge dont il s’occupait. Sans doute voulait-il étudier cette vocation. Pas plus que [15] chez les Ursulines, l’enfant ne s’acclimata, elle voulait retourner â l’hôpital de Gex. On le lui permit. C’était bien ce qu’il lui fallait. Avec Mlle Jacquinot, compagne plus âgée qu’elle ne tarda pas à aimer, elle s’y donna sans compter, infatigable à la besogne, heureuse du bonheur qu’elle semait autour d’elle. Dans le secret de son cœur, l’appel de Dieu se précisait vers une forme de vie toute donnée au service des pauvres.

Mlle Jacquinot dit subitement :
— Jeanne, je vais vous quitter bientôt pour entrer chez les Filles de la Charité, à Paris. Ces religieuses, dispersées pendant la Révolution, viennent de se regrouper dans leur maison de la rue du Vieux-Colombier et je vais les rejoindre.

La petite Rendu ressentit un choc au cœur :
— Je veux partir avec vous, s’écria-t-elle.

Mlle Jacquinot ne soupçonnait pas la profondeur et le sérieux du désir de sa jeune amie :
— Vous n’êtes encore qu’une enfant. Réfléchissez quelques années et vous me rejoindrez plus tard, si vous le désirez. D’ailleurs, je pars la semaine prochaine ; vous ne pouvez m’accompagner.

Mais ce que Jeanne voulait, elle ne le voulait pas à moitié. Elle endoctrina si bien sa mère, la supplia si instamment de céder à son désir, que M. Rendu fut vaincue. Ni ses objections, si celles [17] de Mlle Jacquinot ne prévalurent ; Jeanne voulait partir, rien n’aurait pu la retenir.

Cette enfant énergique, douée d’une sensibilité aigue, souffrait autant que sa mère La perspective de l’éloignement la crucifiait Plus tard, chaque séparation d’avec une supérieure ou une compagne lui sera toujours douloureuse, mais toujours la volonté dominera. Ce sera son mérite dans sa vie magnifique d’unir à une sensibilité ultra féminine une volonté virile et dominante.

“Quand j’aurais eu cent pères et cent mères, disait Jeanne d’Arc, je serais partie”. Ainsi pour Jeanne Rendu. Elle s’arracha douloureusement des bras maternels, des étreintes affectueuses de ses petites sœurs, Un tel sacrifice, une telle générosité dans un âge si tendre - quinze ans et demi - attireront sur cette enfant les grâces qui font les saints. Quand la diligence arriva et que Jeanne y monta avec son amie, la mère affligée lui cria
— Regarde-moi, mon enfant, que je te voie une fois encore.

Mme Rendu devait revoir sa fille que de nombreuses années plus tard et une seule fois au cours de sa longue vie.


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